Avant-propos

 

Karen Hutin

 


Exclure et intégrer, deux termes indissociables


Les opportunités économiques et sociales sont distribuées de manière inégale. La possibilité pour les personnes de faire de leurs vies ce qu’elles veulent et profiter des ressources de leur région est difficile pour beaucoup de groupes de la population mondiale. Être du Centre ou du Nord, Afro ou métis, paysan ou urbain implique d'avoir des possibilités et des options de réalisations différentes (PNUD, 2008 :12). En voici quelques exemples :

- Un jeune homme réunionnais cherche du travail en Belgique. D’après lui, l’acceptation initiale de son C.V. est annulée dès que le recruteur de l’entreprise établit un contact visuel : la constatation de la couleur de sa peau noire, a constitué, selon ses dires, le motif du refus de sa candidature. Le jeune homme argumente que c’est en Europe qu’il a pris conscience d’être un Noir. (Journal Le Quotidien : 2008).

- En 2007 à l’île Maurice, une professeure universitaire d’origine indienne nous raconte que son fils de 13 ans, joueur de football, a été invité pour la première fois au club dodo, club de Franco-Mauriciens. Mais surprise, pendant cette visite, le garçon en question ne peut accéder aux restaurants et ni aux autres espaces du club réservés, doit-il comprendre, uniquement aux Blancs.

- En 2005 à Cartagena (Colombie), une femme dépourvue de sécurité sociale âgée et malade du sida est mise à la porte de l’hôpital et meurt dans la rue.

Au-delà de leurs différences, ces seuls exemples pourraient illustrer ce qu'est l’exclusion et nous n'aurions pas besoin d'aller plus loin. Mais la chose est complexe, car l'exclusion peut être associée, dans les cas cités, à d’autres termes comme ceux de pauvreté, de marginalité ou encore de discrimination : tout d’abord, ce qui se manifeste ici, c’est la mise à l'écart des individus autant des bénéfices sociaux et économiques que de la participation aux échanges socio-politiques et culturels réputés actifs dans une société donnée (Schnapper, 1996). D’après le rapport de PNUD Colombie, « l’exclusion est un terme qui a plusieurs interprétations car elle dépend aussi des perceptions subjectives. Qui ne s’est jamais senti exclu de quelque chose, pour quelque chose ou par quelqu’un ? » (2008 : 27).

Mais s’il y en a certains qui sont exclus, il y a d’autres qui sont intégrés. D’ailleurs, ceux qui sont exclus de certains domaines de la société sont souvent intégrés dans d’autres. D’où l'idée que nous ne pouvons pas aborder l’analyse de l’exclusion sans faire celle de l’intégration. Pour Dominique Schnapper, « il n’existe pas d’exclusion dans l’absolu… Il existe des dialectiques de l’inclusion / exclusion. Toute organisation sociale, quel que soit son niveau?de la famille à l’entreprise où à la nation?, implique par définition l’inclusion des uns et l’exclusion des autres » (Schnapper 1996 : 23). Alors de quelle exclusion parle-t-on ? De l’exclusion économique ? Sociale ? Celle subie à cause des handicaps physiques et mentaux qui fait pendant à l'inclusion de tous ceux qu'on dira normaux ? De quelle normalité économique et sociale les leaders d'opinion nous entretiennent-ils ? Il est urgent de penser en termes de délimitation dans l’espace et dans le temps pour observer le processus qui se met en place. De cette façon, plus qu’une identification des groupes ou des personnes exclues, on s’intéressera à la connaissance des mécanismes qui nourrissent l'exclusion.

Le chômage, l’inaccessibilité aux services médicaux ou de logement, l’illettrisme, sont, entre autres, les formes d’exclusion les plus repérables. Ajoutons que, selon Dominique Schnapper, « toutes les enquêtes sur les individus privés d’emploi, chômeurs, retraités, assistés à titres divers, démontrent que, de fait, le travail est resté, en tout cas jusqu’à aujourd’hui, le fondement de la dignité des hommes » (1996 : 28). Si la perte de travail et les difficultés d'en retrouver fragilisent le statut social de l’individu, Serge Paugam (1991) y ajoute la « disqualification sociale » en relevant des aspects comme la « stigmatisation » ou « la dégradation morale » suite à la perte de ce statut. De son côté, Robert Castel distingue marginalité et exclusion, la première étant un effet de la seconde. Pour lui, « sont intégrés les individus et les groupes inscrits dans les réseaux producteurs de la richesse et de la reconnaissance sociales. Seraient exclus ceux qui ne participeraient en aucune manière à ces échanges réglés » (Castel 1996 : 35). Les intégrés véhiculent alors les normes établies, tandis que les exclus peuvent aller vers la marginalisation et vers l’inversion des valeurs et des normes dominantes : « caractériser la marginalité, c’est la situer au sein de cet espace social, éloignée du foyer des valeurs dominantes, mais cependant reliée à elles puisque le marginal porte le signe inverse de la norme qu’il n’accomplit pas » affirme Castel (Castel 1996 : 32). Il désigne par « désaffiliation » ces liens sociaux et familiaux brisés ; à la différence des pauvres, pour lui, les marginaux se mettent en mouvement, se nomadisent, se déplacent constamment, abandonnant tout domicile fixe.

Affirmer que l’exclusion n’est pas une affaire exclusivement économique  est commun à ces trois chercheurs pour qui il s'agit de la lier à l’ensemble de l’unité sociale : société, communauté, famille, entreprise. L’exclusion devient donc un sujet central dans la mesure où elle porte aussi sur l’identité et la dignité humaine.

Le fait de privilégier l’analyse du processus d'exclusion plutôt que de caractériser les personnes exclues apporte-t-il un éclairage à la recherche ? Sans doute l’insistance sur le processus met-il en lumière l'aspect non définitif ou impermanent du phénomène. Les exclus d’aujourd’hui peuvent être intégrés dans un futur plus ou moins proche. Et certains intégrés peuvent devenir des exclus si leurs conditions sociales et économiques se fragilisent ou se dégradent, comme nous l'a montré la crise des subprimes jetant à la rue des Américains aisés : dans ce cadre, l’exclusion est donc avant tout l'expression d'un système défaillant. De fait, l’analyse de l’exclusion et de l’intégration, depuis une perspective systémique du processus, porte aussi sur les personnes : qui sont les exclus et qui sont les intégrés ? Quel est leur vécu, leur histoire ? C'est au niveau du processus d’exclusion que convergent l'ensemble des facteurs politiques, économiques, sociaux, culturels et historiques ; selon Bourdieu, les héritiers d’un capital culturel solide et d’un capital économique social et symbolique assurent davantage leur intégration dans le système social, et s'approprient le pouvoir (in Bonnewitz 2004 :36). Il y aurait donc des groupes et des individus plus fragiles que d’autres, plus sensibles que d’autres pour être exclus : s’agit-il dans ce cas de discrimination ? Quelle est la place de ce critère dans le processus d’exclusion ? Une première réponse à ces questions peut se trouver dans l’étude de Norbert Elias sur l’exclusion. Son analyse de Winston Parva (une banlieue en Angleterre) met en évidence les causes fondamentales de l’exclusion. En observant les interactions entre les groupes qui habitaient depuis longtemps dans le quartier, les installés, et le groupe des nouveaux arrivants, les intrus, Norbert Elias constate que l’exclusion repose sur des rapports de force : « l’exclusion et la stigmatisation des intrus étaient ainsi des armes puissantes aux mains du groupe installé pour perpétuer son identité, affirmer sa supériorité et maintenir les autres à leur place » (Elias 1965 : 38). La force du groupe installé se perpétue grâce à la cohésion interne, tandis que les arrivants sont « paralysés » par l’intériorisation de qualificatifs stigmatisants. Pour Elias, « l’étiquette de moindre valeur humaine attachée à un autre groupe est l’une des armes auxquelles recourent les groupes supérieurs afin d’asseoir leur supériorité » (Elias 1965 : 45).

Il est clair que nous avons besoin d'outils méthodologiques variés pour analyser les enjeux de l’exclusion et de l’intégration. Inscrire cette analyse dans un processus inter-relationnel, soit dans le groupe ou dans l’ensemble de la société ciblée, nous permettra de mettre en évidence la diversité des éléments qui jouent dans ce processus dialectique. Dans le cadre de ce colloque, plusieurs cas à l’île Maurice, à l’île de La Réunion, en Colombie et ailleurs ont été traités. L’approche fut variée car anthropologues, littéraires, historiens, linguistes, psychologues ou encore géographes ont apporté leur pierre à l'édifice.

Pour pouvoir comprendre leur marginalité dans la société, Jean-Pierre Cambefort signale, selon une perspective psychosociologique, l’importance de la socio-histoire de jeunes adolescents de l’île de la Réunion en situation de délinquance, ainsi que de leurs familles.

La littéraire Kumari Issur avance la notion d'« ethnoclasse », « catégorie où l’ethnicité et la classe sociale sont fusionnées pour attribuer une identité aux groupes ». Depuis l’analyse de plusieurs œuvres littéraires, cette chercheure montre les discriminations racialisées qui hantent la société mauricienne, mais aussi l’influence des aspects socio-économiques qui opèrent dans l’exclusion de certains groupes.

Le docteur Gaüzère situe son analyse depuis une perspective comparative à l'échelle mondiale, entre les pays développés et ceux qui sont en voie de développement. Il observe qu'un faible niveau du développement implique une gravité inversement proportionnelle des maladies associées à l’insuffisance des services d’assainissement. Ainsi, Gaüzere se pose la question suivante : « si la mortalité due à la grippe A (H1N1) est plus de de dix fois supérieure au Mexique qu’aux États-Unis, au Japon ou en Europe, on peut se demander ce qu’elle sera dans les pays encore moins développés ». Ce faisant, il érige les niveaux de soins en vigueur dans les pays développés en norme universelle ; en conséquence l'absence de distribution des soins projettent les populations concernées dans l’univers des exclus.

La chercheure Christine Pic-Gillard prend comme sujet d’analyse la population noire de Cuba. Dans le parcours des trois guerres importantes pour la libération, « la couleur cubaine », expression du poète Nicolas Guillén, exprime une idéologie intégrationniste où « il n’y a ni blancs ni noirs » mais tous hommes et femmes confondus dans une identité : celle des Cubains. Souvenons-nous que cette idéologie basée sur le métissage a marqué d’autres pays où la fusion des cultures efface toute différence.

La linguiste mexicaine Soledad Pérez analyse, pour sa part, l’inclusion des langues des peuples premiers dans le système institutionnel au Mexique. Bien que nous soyons conscients des apports sociolinguistiques de ces peuples pour l’humanité tout entière, leurs langues et cultures ont beaucoup souffert « du poids de la langue dominante ». C’est au cours des années 80 qu'une reconnaissance juridique a été mise en place dans plusieurs pays latino-américains où des programmes dits d’ethno-éducation ont alors vu le jour. Cependant, Soledad Pérez signale les limites et les difficultés méthodologiques de l’enseignement en seconde langue des langues indigènes. Ce constat d’exclusion renvoie à la notion de minorité qui s’oppose à celle de majorité dans toute population.


Les minorités, enjeux de rapports de force 


Selon le professeur Jean-Pierre Tardieu, c’est au XXème siècle que le mot « minorité » désigne « un groupe racial, linguistique ou religieux inférieur numériquement par rapport à la population globale » (voir l’introduction de sa communication). Un rapide coup d’œil laisserait croire que la majorité numérique est intégrée et que les exclus correspondent donc à des groupes ou individus en quantité limitée. Mais nous savons que dans certains cas la majorité peut être faite d'exclus.

Cette idée a été affirmée par Ghislaine Bessière, membre de l’Association Rasine Kaf, lors de son intervention dans la table ronde organisée dans le cadre de ce colloque, en novembre 2009 ; pour elle, les Kafs à la Réunion, descendants d'esclaves noirs, sont une majorité minorisée dans la mesure où ils ne bénéficient pas pleinement du développement social, culturel et économique de la société.

A l’inverse, on trouve des cas où une minorité numérique exerce un pouvoir social, politique ou économique ; c’est le cas des Franco-Mauriciens (Blancs d’origine française) qui représentent seulement 2% de la population de l’île Maurice, mais possèdent des ressources économiques importantes. Dans ces deux cas, on observe un chassé-croisé : le dernier est un groupe dominant, exerçant le pouvoir, tandis que le premier s’en trouve complètement dépossédé et correspondent donc au critère de « non-dominance ». C’est cet élément « qui se rapproche du concept de vulnérabilité et qui peut entraîner un certain rapprochement entre les minorités au sens propre du droit international et l’ensemble des groupes vulnérables dans une société » (Woehrling 2002 : 104). La « non-dominance » peut apparaître dans les domaines politique, culturel, social, économique. Selon ce critère, il serait tout à fait légitime de considérer les femmes dans certaines sociétés comme des minorités vis-à-vis des hommes en exercice du pouvoir.

Une autre approche est de lier minorité et ethnie. Le parcours de la notion d’ethnie dans les débats anthropologiques montre qu'elle permet d’analyser les relations entre les différents groupes sociaux à l’intérieur d’une même société. D’après Southall, « le terme de groupe ethnique doit donc s’appliquer indifféremment à toutes les formes contemporaines de groupements minoritaires par rapport au cadre national, quelle que soit la partie du monde où elles émergent » (in Poutignat 2005 : 89)1.

En France, la notion d’ethnie n’est pas admise aujourd’hui parce que la politique nationale vise l’assimilation de communautés différentes. Au contraire des États-Unis, la France essaie d'imposer une organisation sociale unique, ainsi que des contenus culturels homogènes à tous ses habitants, y compris les migrants européens et les habitants de ses anciennes colonies. Cette homogénéisation est faite sous l’égide de la formule emblématique de la République, une et indivisible : « liberté, égalité, fraternité », comme si la différence pouvait menacer l’égalité entre Français.

Dans les départements d’outre-mer de France (DOM), le phénomène d’ethnie est beaucoup plus clair. A l’île de la Réunion, on reconnaît l’existence de plusieurs groupes : Malgaches, Malbars, Chinois, Zarabes, Zoreys et Cafres. La loi n’arrive donc pas à effacer cette catégorisation, et en même temps, le jeu des origines éclatées renvoie chacun à une identité plus large, créole puis réunionnaise par exemple, voire européenne. Le métissage des différentes ethnies est devenu le creuset d'une nouvelle identité dite « réunionnaise », qui englobe l’ensemble des groupes et s’apparente en surface à celle de la Nation française.

D’après Lucette Labache, évoquer la notion d’ethnie à propos de chaque groupe repérable à ses origines reste un tabou. Cependant, cette notion est opératoire dans la genèse de la société réunionnaise, car « chaque Réunionnais possède une fine connaissance de la phénoménologie des relations interethniques. Il sait à quel groupe il appartient, et, en fonction de ses orientations, il choisira de s’affilier à ce groupe ou de s’en démarquer, ou même d’effectuer un « passing » vers une autre communauté » (Labache 2001 : 101). Ces différences, ainsi que les possibilités de choisir son identité, s'expriment dans le champ relationnel dans un face à face avec l'autre repéré.

Au cours de ce colloque, plusieurs chercheurs ont mis en évidence l’exclusion de certaines minorités depuis le concept de « non-dominance ». Jean-Pierre Tardieu et Lydie Grondin illustrent le cas des Afro-descendants de Colombie ; le premier analyse le sujet dans une perspective historique  et relève que, malgré les avancées juridiques colombiennes, ces populations souffrent encore des ravages de discriminations racialisées. La seconde analyse les romans des frères Olivella en Colombie et montre la problématique de la discrimination à l’œuvre dans ce pays.

Les Wayuu de Colombie sont un autre exemple de minorité, dont les interactions avec la société nationale ont été analysées par l’anthropologue Karen Hutin. A partir d'exemples, cette chercheure signale que l’intégration se convertit in fine en exclusion pour de nombreux Wayuu.

Le statut ambivalent des Chinois aux Philippines espagnoles, de 1565 à 1898, a été présenté par la chercheure Annik Tranvaux qui dévoile le rapport de force entre cette minorité étrangère et le gouvernement : les immigrés Chinois constituaient un besoin économique pour l’archipel et en même temps représentaient une menace pour lui.

Une minorité de l'île de la Réunion, les Malgaches, est observée par Volonona Picard qui met en avance le repli communautaire : « la barrière de la langue, l’ignorance totale des droits des immigrés, la multiplicité des démarches administratives, la crainte du « moucatage » ou « raillerie » en créole, l’expérience de certaines pratiques xénophobes, attisées par une situation de crise économique, favorisent des comportements de repli qui vont de l’isolement total (c’est notamment le cas de femmes battues ou délaissées) au repli communautaire dans l’entre-soi de son groupe ethnique d’origine (merina, sakalava, antandroy, etc.) ».

La notion de minorité peut aussi être reliée à celle de « diaspora ». C’est ce terme qui retient l’attention des chercheurs Thierry Nicolas et Philippe Bessière qui l’analysent dans le contexte réunionnais. Tandis que Nicolas explicite la relation des groupes installés dans l’île avec leurs pays d’origine comme l’Inde ou la Chine, Bessière remarque la fracture du temps social induite par le déni d'un passé qui fait référence à « la majorité de la population de l’île qui est liée à la diaspora noire ». Ainsi, Bessière affirme : «  [t]ant que nous n’aurons pas entrepris un véritable travail de mémoire ainsi qu’une élaboration collective de l’Histoire nous ne pourrons pas retrouver à La Réunion une véritable maîtrise du temps ». A ce stade, reste une question centrale : dans quelle mesure la perspective de l’interculturalité peut-elle bouleverser l’absence de maîtrise du temps et favoriser les enjeux de l’intégration des minorités ?


L’interculturalité favorise-t-elle l’intégration ?


L’interculturalité concerne les interactions de cultures différentes dans un même cadre territorial et temporel, l’accent étant mis sur les processus plutôt que sur l’état. Cette notion fait appel à la réciprocité des rapports, ce qui la distingue du multiculturalisme qui renvoie à l’idée de la juxtaposition de groupes culturels différents. D’après Clanet (1993), le terme « interculturalité » introduit la réciprocité dans les échanges entre les cultures. Cette notion essaie de mettre sur un pied d’égalité la valeur des cultures : bien qu’il y ait des différences, elles sont égales en termes d’échanges : chacune donne aux autres et reçoit en contrepartie.

Le terme est utilisé dans les îles de l'océan Indien quand Françoise Vergés et Carpanin Marimoutou, dans leur ouvrage Amarres, créolisations india-océanes (2005), insistent sur la créolisation créative et précisent qu'on ne peut vivre l'interculturalité sous la forme du rapport moi / l'autre mais sous celle d'une dynamique créative qui surmonte l’aliénation. Issa Asgarally préconise l'interculturalité comme un « art de vivre ensemble ». Dans son livre L'interculturel ou la guerre, il définit l'enjeu de l'interculturel comme un développement de l'esprit de coopération et d'échange humaniste. Il doit devenir « une priorité dans les relations entre États », car il s'agit de « voir l'identité humaine et la culture en train de se construire cumulativement comme un mélange complexe d'échanges entre des cultures variées » (Asgarally : 2005). Pour Martin Hopenhayn, ces échanges interculturels s'appli­quent surtout aux domaines de la sexualité, de la gastronomie, de l’art et du langage (Hopenhayn : 2009). Ce qui suggère que l’interculturalité opère de manière restreinte dans d’autres domaines tels que l’économie ou la politique.

Dans ce sens-là, nous nous demanderons quelles sont les conditions pour rendre opérationnelle cette notion dans l’ensemble d'une société ? Par ailleurs, nous ne pouvons pas oublier que de nombreux échanges qui se produisent au cours de ces interactions sont intégrés à chaque culture et renvoient au phénomène de l’acculturation : supposer que l’interculturalité peut faciliter l’intégration impliquerait en même temps une acculturation. Les analyses de l’ethnologue Michel Perrin, axés sur les peuples dits « indiens », Wayuu et Kuna, relèvent de ce questionnement.

D’autres communications centrent leur analyse sur un domaine spécifique et montrent que là où nous pouvons observer une interculturalité, ce qui se tisse, c’est une stratégie au service d'un intérêt particulier. Claude Calvini étudie cet aspect en se penchant sur la pratique du sport à l’île Maurice.

La chercheure Sophie Jorrand déploie ses analyses dans le champ des relations de genre. « The Monarch, her Husband » (Defoe, Roxana, 189): c'est en ces termes que l'héroïne du roman de Defoe dénonce la société patriarcale de son temps et l'infériorité de la femme mariée, entre minorat perpétuel, inexistence légale et double standard. Prouvant par son discours même ce dont elle est capable, elle argumente et combat l'idéologie dominante. Une autre conception du mariage est alors proposée, contrastée, fondée sur l'affection et l'estime mutuelles. Celle-ci a la faveur de Defoe, qui, ennemi du pouvoir absolu des rois, ne l'approuve pas plus en la personne d'un mari. Ces deux visions s'opposent alors, en écho aux ouvrages de réforme sociale de Defoe, et illustrent deux tendances culturelles et comportementales d'un même pays ; c'est en ce sens qu'il conviendra de comprendre l'interculturalité à l’œuvre dans cet ouvrage.

La diversité des méthodologies employées par les chercheurs contribuent à l’éclairage des enjeux des trois notions proposées. L’enquête menée par Julie Peghini auprès de deux personnes de groupes culturels différents à l’île Maurice, un Franco-Mauricien et un Indo-Mauricien, révèle ainsi deux visions de la Nation.

L’anthropologue Bernard Champion, pour sa part, se penche sur la recherche identitaire des Malgaches à l’île de la Réunion, à partir de l’ouvrage de Nathan Wachtel, La foi du souvenir : c’est par le souvenir, par le « vouloir être un Malgache » que les Malgaches de la Réunion confèrent leur authenticité aux rituels et croyances qu’ils mettent en place dans l’île.

Anny Garcia prend comme objet d’étude l’observation d’un voyageur espagnol du début du XIXème siècle sur les Berbères, communauté considérée alors comme minorité, sans pouvoir politique. Le regard de ce voyageur se focalise sur la langue berbère, anticipant l’importance qu’elle prend aujourd’hui dans les identités du Maroc, nous renvoyant aux enjeux de l’intégration et de l’exclusion linguistiques.

La richesse de ce colloque vient de la pluralité des points de vue, des domaines traités, des méthodologies adoptées et des aires géographiques et culturelles analysées. Forts de cette abondance, nous avions prévu deux volets : en mai 2009, un premier volet consacré aux îles de la Réunion et de Maurice. Puis en novembre 2009, un second sur le monde hispanophone, en particulier dans l’aire géographique des Amériques. En plus de la participation de chercheurs, les organisateurs (le laboratoire ORACLE de l’Université de la Réunion et l’Association Miguel Agustin) ont confié aux associations l'organisation de tables rondes pour libérer la parole des protagonistes, écouter les mots de témoins de ce que signifie vivre une situation d’exclusion. Pour en rendre compte, Olivier Hutin a fait la synthèse du déroulement de ces discussions.

Le lien entre ce foisonnement de réalités décrites et analysées s'est réalisé à partir de ce que chacun a perçu, ressenti, théorisé, expliqué de l'exclusion ou de l’intégration. Et ce ne sont pas de vains mots, car les larmes ont coulé, et la colère s'est exprimée, démontrant par l'absurde que le colloque n'était pas le lieu de cette harmonie visée par les mots. Faire cet exercice d'ouverture « à la lumière » de l’interculturalité n'a pas abouti à forger la clé pour sortir de l’exclusion, car de celle-ci, la plupart des intervenants ont usé plus comme d'une stratégie dans les rapports de force que comme d'une véritable énergie au service d’échanges réciproques… Gageons qu'au moins nous aurons montré du doigt les divers facteurs qui font de l’exclusion un phénomène interminable aux multiples visages.


Karen HUTIN2











Bibliographie



Asgarally, Issa, L’interculturel ou la guerre. Ile Maurice : Presses du M.S.M., 2005.

Bonnewitz, Patrice, Classes sociales et inégalités. Stratification et mobilité, Paris : Bréal, 2004.

Clanet, Claude, L’interculturel: introduction aux approches interculturelles en éducation et

en sciences humaines, Toulouse : Presses Universitaires du Mirail, 1993.

Castel, Robert, « Les marginaux dans l’histoire » in L’Exclusion l’état des savoirs, sous la direction de Serge Paugam, Paris : Éditions La Découverte, 1996, 32-41.

Elias, Norbert, Logiques de l’exclusion, Paris : Pocket Agora, 1965.

Hopenhayn, Martin, La Educacion intercultural, entre la igualdad y la diferencia, Comision

Economica para América Latina y el Caribe (CEPAL), Pensamiento Iberoamericano, N° 4, 2009, 50-71.

Labache, Lucette, « Le tabou de l’ethnicité à La Réunion » in Diversité Culturelle et

Identité Réunionnaise, Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise et Région Réunion, 2001.

Paugam, Serge, La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris : Presses

Universitaire de France, 1991.

PNUD, Hacia un Valle del Cauca Incluyente y Pacifico, Informe Regional de Desarrollo Humano, Cali, Colombia, 2008.

Poutignat Philippe et Streiff-Fenart Jocelyne, Théories de l’ethnicité, Paris : Presses Universitaires de France, 2005.

Schnapper, Dominique, « Intégration et exclusion dans les sociétés modernes », in L’Exclusion l’état des savoirs sous la direction de Serge Paugam, Paris : Éditions La Découverte, 1996, 23-31.

Vergés Françoise & Marimoutou Carpanin, Amarres, Créolisations India-Océanes, Paris : L’Harmattan, 2005.

Woehrling, José, Rapport général présenté aux journées de l’Association Henri Capitan à Mexico et Oaxaca du 18 au 25 mai 2002. Consulté le 10 mai 2012.

http://www.usherbrooke.ca/droit/fileadmin/sites/droit/documents/RDUS/volume_34/34-12-woehrling.pdf




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1 L'étude de Sophie Geoffroy du Journal of an African Cruiser d'Horation Bridge et Nathaniel Hawthorne montre cependant que la cohésion ou la solidarité d'un groupe ethnique donné ne résiste pas à la domination?économique, culturelle, sociale?d'un groupe, fût-il numériquement inférieur, organisé pour perpétuer son pouvoir (voir le cas de l'exportation au Liberia d’esclaves américains nouvellement affranchis, article à paraître, Alizés 37).

2 Docteure EHESS, membre associée d'ORACLE.