Couleur cubaine : intégration, ségrégation et assimilation des Noirs à Cuba


Christine Pic-Gillard

 


Introduction


A l’arrivée de Christophe Colomb à Cuba en 1492, l’île était peuplée de deux ethnies amérindiennes : les Taïnos et les Ciboneys à la pointe occidentale. Les croisements entre Espagnols et Indiens furent peu nombreux, d’autant que la population amérindienne déclina très rapidement et que l’importation d’esclaves d’Afrique commença dès 1509, au total un million entre cette date et l’abolition de l’esclavage en 1887. Le premier recensement date de 1774 : sur 171 620 habitants le quart était alors africain. Entre 1804 et 1887 le nombre de Blancs passe de 234 000 à 1 102 689 ; le nombre d’hommes de couleur passe de 198 000 à 485 187 mais il faut remarquer qu’en 1841 et 1850 le nombre de Noirs (589 333 et 494 252) était supérieur au nombre de Blancs (479 291 et 479 490). La population noire progressa jusqu’en 1870, c’est à dire jusqu’à l’interdiction du trafic d’es­claves, et diminua ensuite progressivement. En 1899, les Métisses (Mulâtres) représentaient 17,2% de la population alors que le pourcentage de Noirs était inférieur (14,9%) ; les Blancs étaient alors majoritaires avec 66,9%. L’importance du métissage fut remarquable dès le début de la colonisation. Le métissage était dû au manque de femmes dans la colonie, ce qui amena la couronne espagnole à autoriser les mariages mixtes en 1574. Le métissage d’abord entres Indiennes et Européens est devenu plus complexe par les croisements Noirs et Blancs, Métis et Noirs. La fusion des races est une réalité historique à Cuba. Au fil des siècles d’autres apports humains sont venus compléter la diversité ethnique (Chinois, Amérindiens du Yucatan, Européens, Etats-uniens) mais en majorité les Métis sont des Mulâtres. Depuis le début du XXème siècle la répartition ethnique est assez stable. En 1953 l’estimation est de 0,3% d’asiatiques, 14,5% de Métis, 12,4% de Noirs et 72,8% de Blancs. En 1999 le pourcentage d’Asiatiques est tombé à 0,1%, celui des Métis a progressé avec 21,9%, celui des Noirs est stable avec 12% et celui des Blancs est en diminution avec 66%. Les Noirs à Cuba sont donc une minorité, contrairement à une idée reçue ; une minorité importante cependant, surtout si on y ajoute les Mulâtres. La population totale de Cuba est de 11 millions d’habitants avec une densité importante malgré un taux d’accroissement faible.

« Couleur cubaine » est une expression du poète cubain mulâtre Nicolas Guillén pour définir la société cubaine, reprenant à son compte l’idéologie des penseurs et initiateurs des guerres d’indépendances du XIXème siècle. Cette expression reflète une réalité démographique mais aussi une prise de position quant à l’identité cubaine qui s’est construite sur l’intégration des minorités, en particulier la minorité noire, intégration remise en cause pendant l’occupation de l’île par les États-Unis entre 1898 et 1958 et suivie d'une politique d’assimilation dans la mise en place du projet révolutionnaire de 1959.

 

Intégration


La problématique des relations entre race et nation fut contemporaine à Cuba des mouvements indépendantistes. La colonie espagnole fut esclavagiste depuis le début de son histoire jusqu’à l’abolition du trafic en 1870 puis de l’esclavage en 1886 même si, à cette date, il ne restait que quelques cent mille esclaves à affranchir contre quatre cent mille trente ans auparavant. Le XIXème siècle fut celui de la ré-africanisation de Cuba, selon l’expression d'Isabel Castellanos. En effet l’extension de la culture de la canne à sucre favorisa l’apport constant d’esclaves africains qui vivaient alors entre eux sur la plantation et dormaient dans des baraquements, sortes de maisons collectives. Ce mode de regroupement fut, au niveau linguistique, un facteur de pidginisation puis de créolisation (bozal1) pour finalement favoriser progressivement l’espagnol avec la sauvegarde de certaines langues pour un usage spécifiquement religieux (lucumi, abakua et congo).

L’ethnologue cubain Fernando Ortiz analyse les relations entre les deux communautés en terme de transculturation, c’est-à-dire de processus d’interpénétration culturelle, en particulier dans la musique qui synthétisa très précocement les influences euro-africaines. Cependant l’héritage africain n’était pas reconnu par la classe dominante blanche qui craignait de voir se « noircir » la culture cubaine. La musique afro-cubaine–guarachas, comparsas, rumbas, sones–n’avait pas le même statut que la musique européenne ; elle était considérée, au mieux comme du folklore, au pire comme une manifestation entachée de barbarie, en tous cas pas comme un fait de culture. Lorsque le théâtre-bouffe de la Havane introduisit à partir de 1868 les guarachas dans ses représentations, l’élite blanche protesta auprès des directeurs de théâtre, d’autant plus que le succès populaire était grand. Cependant il existait bien entendu une intelligentsia progressiste et révolutionnaire qui revendiquait pour les Noirs leur appartenance à la nation en devenir.

Le fait le plus marquant d’alliance objective entre Blancs et Noirs esclaves et affranchis survint en 1868 lors du soulèvement du 10 octobre contre la métropole. Le motif du soulèvement était le décret du 12 février 1867 par lequel Madrid instaurait un nouvel impôt frappant les propriétaires créoles. Les Mulâtres et les Noirs libres et esclaves s’unirent alors aux paysans créoles dans un mouvement de libération dont Carlos Manuel Céspedes et Francisco Vicente Aguilera, grands propriétaires terriens, prirent la tête. Le 10 octobre, Céspedes annonçait à son groupe de 160 partisans qu’il libérait et armait ses esclaves pour combattre au nom de « Cuba Libre ». La République Cubaine en Armes abolit l’esclavage en février 1869, une Constitution fut adoptée et Céspedes fut nommé Président. Mais l’armée espagnole, forte de 30 000 hommes, défit l’armée Mambi, laquelle continua toutefois la lutte dans une guerre de harcèlement jusqu’en 1878. Les chefs Mambi furent tués ainsi que Céspedes ; le jeune général mulâtre Antonio Maceo dut renoncer à la lutte. Cuba restait une colonie espagnole. Fait remarquable Le Pacte de Zanjon du 19 février 1878 accordait l’amnistie et l’émancipation des esclaves ayant combattu dans l’armée rebelle, tout en maintenant cependant l’esclavage.

La deuxième guerre d’indépendance fut préparée de l’extérieur par José Marti ; elle débuta le 24 février 1895 avec les chefs historiques de l’armée Mambi Antonio Maceo et Maximo Gomez. José Marti, le penseur de la deuxième guerre d’indépendance cubaine, mourut dans les combats dès le 15 avril 1895 et Maceo en 1896. Il avait formé sa pensée politique d’abord à Cuba jusqu’à l’âge de seize ans puis en Amérique, hispanique et anglo-saxonne. C’était un Créole blanc ; il avait seize ans lors du soulèvement de Céspedes et il y participa en écrivant un article en faveur de celui-ci qui le ferait condamner aux travaux forcés puis à l’exil. Marti avait acqui la conviction, dès son plus jeune âge, qu’il fallait lutter contre l’esclavage et que la nation cubaine ne pourrait être libre qu’en libérant les Noirs. Mais il allait s’apercevoir rapidement en s’installant aux États-Unis que le problème racial n’était pas résolu par la seule abolition de l’esclavage, puisque les États-Unis, l’ayant aboli, pratiquaient la ségrégation raciale. Il mena alors une réflexion sur la place des Noirs dans une société post-esclavagiste et leur insertion dans la vie nationale, en la transposant au cas cubain. Les Noirs à Cuba pouvaient-il être cubains ? Il aborda ainsi la question de la constitution d’une nation multiraciale dans une Cuba indépendante. Journaliste, Marti eut l’occasion de s’exprimer publiquement sur la question de l’identité cubaine. Il le fit souvent, et notamment en 1889 dans une réponse à un article du journal The Manufacturer de Philadelphie qui expliquait que l’intégration de l’île de Cuba dans une grande République Américaine serait une erreur à cause de sa population faite « d’Espagnols, de Cubains d’ascendance espagnole et de Noirs », d’autant que les Noirs « se trouvent d’évidence au niveau de la barbarie ». Marti répondit dans un article en défendant les Cubains, sans faire la distinction entre Blancs, Métis et Noirs, qui avaient lutté ensemble pendant la première guerre d’indépendance, forgeant ainsi une identité nationale dans la lutte pour Cuba libre. En 1892 José Marti fonda le Parti Révolutionnaire Cubain qui intégrait Blancs, Métis et Noirs sans discrimination. Dans la rédaction des Bases du Parti, on trouve à l’article 4 l’objectif de fonder « un peuple nouveau », doté d’une « démocratie sincère ». Ce dernier terme renvoie à la République américaine dont Marti réfutait le caractère démocratique parce qu’étant basée sur la ségrégation raciale et l’inégalité sociale. Il était alors tout à fait conscient de la difficulté de construire une société nouvelle à partir d’une société esclavagiste et c’est pourquoi, de son point de vue, la guerre d’indépendance devait être révolutionnaire, c’est-à-dire qu’elle devait permettre la rupture avec le système colonial précédent. Dans un article publié en 1894 dans l’organe du Parti Révolutionnaire Cubain, il prônait l’union, la fusion de tous les éléments du pays. A partir de cette date, Marti ne parla plus de la couleur de la peau ; il affirmait dans ses articles mais aussi dans ses discours devant les ouvriers cubains travaillant aux États-Unis par exemple, qu’il n’y avait ni Blancs ni Noirs, mais des Cubains, pauvres ou riches. Il déplaça donc la question raciale vers la question sociale ; le PCR avait réalisé l’intégration des Noirs, il n’y avait plus que des Cubains. Dans un article du 2 mai 1895 pour le New York Herald, écrit depuis Cuba où avait commencé la guerre révolutionnaire de libération, Marti définit l’identité cubaine par le terme de « cubania », produit de l’histoire collective.


Exclusion


L’armée de libération Mambi, composée en grande majorité d’hommes de couleur, était sur le point de vaincre l’armée régulière espagnole lorsque les États-Unis décidèrent d’intervenir. Par la Joint Resolution, signée le 20 avril 1898 par le président, les États-Unis se gardaient la possibilité d’intervenir dans les affaires cubaines après l’indépendance de l’île dans des opérations dites de pacification. Et en effet Cuba fut placée sous l’autorité militaire des États-Unis qui ne reconnaissaient pas le gouvernement de la République en Armes. Après trois ans d’occupation et la reconnaissance de la République Indépendante de Cuba en 1902, interventions militaires succédèrent aux pressions pour imposer des présidents favorables à la main-mise états-unienne. Jusqu’en 1958, la domination économique était totale, les présidents étaient des hommes de paille mais l’influence américaine ne s’arrêtait pas là, elle s’exerçait aussi au niveau sociétal, en particulier dans les relations inter-ethniques.

Lorsqu’en 1899 le général Wood se vit confier le gouvernement de l’île il laissa en place les officiels et les employés espagnols de l’administration alors que les Cubains étaient, eux, moins bien traités et en particulier les Noirs. Plus encore, la participation des Noirs dans la guerre d’indépendance fut minorée puis finalement ignorée. Miguel Barnet recueillit en 1963 le témoignage d'Esteban Montejo, ancien esclave marron, vétéran de cette guerre, dont voici un extrait :


A la fin de la guerre on commença à discuter pour savoir si les Noirs avaient combattu ou pas. Moi je sais que quatre-vingt-quinze pour cent de la race noire fit la guerre. Ensuite ils [les Américains] dirent que c’était soixante quinze pour cent. Bon, personne n’a rien dit. Le résultat fut que les Noirs se sont retrouvés à la rue [...] Dans la police il n’y avait même pas un pour cent de Noirs, parce que les Américains prétendaient que quand le Noir deviendrait fort, lorsqu’il serait éduqué, alors il deviendrait dangereux pour les Blancs, de sorte qu’ils écartèrent totalement le Noir. Les Cubains de l’autre race ne dirent rien, ne firent rien et l’affaire fut close.


Le 4 avril 1908, les forces armées cubaines virent le jour, mettant fin définitivement à la participation massive des Noirs telle que dans l’armée Mambi, qui avait été décimée (six mille morts dans les affrontements avec l’armée américaine en 1898) puis dissoute. Le 7 Août 1908, un vétéran de la guerre d’indépendance, Evaristo Estenoz, fonda le Parti Indépendant de Couleur. La création de ce parti communautaire était une réponse à la ségrégation raciale qui s’instaurait. Elle survint alors que l’armée états-unienne intervenait pour la deuxième fois (1906-1909) et que le Général Taft, Secrétaire d’État à la Guerre, était nommé Gouverneur Général de la République de Cuba. Ce parti était composé en majorité de vétérans de l’armée Mambi. En novembre 1908 les élections présidentielles furent remportées par les libéraux, alliés à Maximo Gómez et à Zayas ; Gómez, soutenu par les Noirs, fut élu Président.

En 1910, Martin Morua Delgado, un Cubain noir, fit voter une loi interdisant l’existence de partis racistes ce qui mit le Parti Indépendant de Couleur hors la loi car basé sur la race. Il argumentait que les Noirs à Cuba étaient des citoyens à part entière et que leur mouvement s’inscrivait dans la mouvance révolutionnaire de prise de pouvoir par les Noirs, comme l'avait été la révolution haïtienne. Evaristo Estenoz fut arrêté. Deux ans plus tard, le 20 mai 1912, il organisa un mouvement de mécontentement que le Président Gomez réprima dans le sang : 3 000 Noirs trouvèrent la mort. Estenoz mourut quelques semaines plus tard, le 12 juin.

Le Noir était un exclu dans la société cubaine, alors sous influence américaine, qui imposa un système d’apartheid. Les lieux publics de divertissement comme les casinos, les bars, les restaurants et les plages touristiques furent interdits aux gens de couleur ; ce n’est qu’en tant qu’employés qu’ils les fréquentaient. Nul besoin d’une loi ou d’un décret pour cela : le poids économique et social des Américains, en particulier à La Havane, était suffisant pour déterminer un mode de vie. Dès le début de la présence américaine, le Noir fit peur aux riches, qu’ils soient sucriers créoles cubains ou hommes d’affaires états-uniens. Sa culture, son mode de vie, son mode d’expression faisaient peur. C’est pourquoi, au début du siècle, la pratique du tambour fut interdite dans les faubourgs de la Havane, habités presque exclusivement par les Noirs affranchis venus de la région sucrière de l’Oriente et les Noirs pauvres descendus des montagnes. Les enfants noirs et mulâtres n’étaient pas admis dans les écoles fréquentées par les Blancs, en particulier dans les collèges catholiques.

Le Noir exclu devint paradoxalement visible car l’exclusion généra une prise de conscience de la négritude. Les intellectuels prirent position pour la cubania en préconisant la sauvegarde de la culture hybride cubaine face à l’imposition de la culture occidentale. L’ethnologue Fernando Ortiz publia un dictionnaire afro-cubain en 1924, tandis que les poètes Luis Palés Matos et Nicolas Guillén se lancèrent à la recherche d’une nouvelle esthétique qui redonnait une place au Noir exclu, en complément du Blanc mais unis dans une même identité culturelle. C’est au moment de la publication de son recueil Motivos del Son en 1930 que Nicolas Guillén parla del Color Cubano. Dans le prologue du recueil « Songoro Cosongo » publié en 1931, Guillén expliquait : « Je dirai finalement que ce sont là des vers mulâtres ». Il revendiquait alors sa double appartenance. Un de ses poèmes est représentatif de ce désir de reconnaissance des deux composantes identitaires : « Los dos abuelos ». Guillén, Mulâtre, écrivit là un hymne à son grand-père noir et à son grand-père blanc.

A Cuba, la recherche des origines africaines fut une réaction à l’effacement de la culture métissée cubaine. Elle ne s’inscrivait pas jusqu’à cet effacement dans un repli communautaire noir ; il s’agissait de revendiquer une culture hybride au sens de José Marti, c’est à dire une culture qui respecte toutes les composantes ethniques. Cependant, le mouvement intellectuel prenant de l’ampleur, il dépassa la recherche esthétique et déboucha sur des revendications sociales et politiques contre l’exploitation et la discrimination raciale. Il est bien évident que, dans un contexte politique et économique libéral, l’exclusion raciale se doublait d’une exclusion sociale et que les gens de couleur se retrouvaient au bas de l’échelle sociale, même lorsque la ségrégation n’était pas formelle. Ce fut alors que le poète Nicolas Guillén choisit d’affirmer sa négritude avec plus de force que son métissage car il était évident que le Noir était la figure majeure de l’opprimé. Claude Couffon, traducteur français de Guillén, remarqua :


Entre les deux racines ethniques, Guillén avait choisi et proclamait dès 1942, dans son numéro 6, inclus plus tard dans le recueil « El son entero » :

Je suis Yorouba,

je chante en yorouba,

je pleure en yorouba,

et quand je cesse d’être yorouba

je suis congolais, mandingue, carabali...(1985 94)


Ce choix politique de se mettre du côté des Noirs n’empêcha pas Guillén, quelques dix ans plus tard, d’écrire un poème qui révélait l’angoisse de la double identité :


Serais-je Yelofe

Nicolas Yelofe, peut-être ?

Ou bien Nicolas Bakongo ?

Peut-être Guillén Banguila ?

Ou Koumba ?

Guillén Koumba ?

Ou Kongué ?

Je pourrais être Nicolas Kongué ?(1985 95)


En effet, Nicolas Guillen eut conscience du risque que le problème noir à Cuba s’oriente vers une solution type Harlem (Fernandez Robaina : 1994). Il exprima cette crainte communautariste dans un article « El camino de Harlem », publié dans Diario de la Marina, le 21 avril 1929, dans un supplément intitulé « Ideales de una Raza », dont l’objectif était de divulguer et d’analyser la problématique socioculturelle du Noir cubain (Robaina). Dans les années de gouvernement du dictateur Gerardo Machado, totalement soumis aux États-Unis, les relations entre Blancs et Noirs se tendirent. Il existait un Ku Klux Klan cubain, qui exprimait publiquement son idéologie ségrégationniste et son refus d’une société métissée. Dans un manifeste publié en octobre 1933 le Ku Klux Klan déclarait : « le mélange racial affaiblit les peuples. […] Cette organisation veut seulement que chacune des races que existent à Cuba?et il n’en existe que deux?existe séparément l’une de l’autre » (Diario de la Marina : octobre 1933). Les mouvements ségrégationnistes ne trouvèrent pas de base populaire car ils étaient en contradiction avec le concept de cubania que existait depuis le XIXème siècle. Prédominaient les thèses positives du métissage et les luttes pour faire respecter la non discrimination, inscrite dans la loi et dans la Constitution de 1940, mais souvent bafouée. C’est ainsi que le maire de La Havane fut accusé dans la presse de prendre des mesures contre les Noirs (Fragua de la Libertad : 5 juin 1942) ; les tribunaux étaient eux aussi montrés du doigt comme premiers discriminateurs des Noirs.

A l’inverse, les thèses positives du métissage pouvaient être utilisées comme argument électoral. Batista revendiquait à la fois du sang espagnol, indien, africain et chinois ; il se disait, de ce fait, représentatif du peuple cubain et donc le mieux à même d’en comprendre toute la diversité. Il domina la vie politique cubaine de 1934 à 1958 et fut un dictateur féroce après son coup d’État de 1952.


Assimilation


C’est un soldat noir qui sauva la vie de Fidel Castro le 26 juillet 1953 lors de l’écrasement du soulèvement révolutionnaire contre le dictateur Batista : le lieutenant Pedro Sarria est devenu une figure mythique (Robert Merle). Fidel Castro évoqua ce souvenir en 2001, lors d'une entrevue avec Ignacio Ramonet (140) : « un homme noir, grand. Il s’appelait Pedro Sarria ». La précision que donne Fidel Castro de la couleur parle d’elle-même ; elle confère une dimension symbolique à la résistance de ce soldat de l’armée régulière. Cependant, l’armée rebelle de guérilleros qui lutta contre la dictature entre 1956 et 1958 n’était pas une armée Mambi comme au siècle passé lors des luttes d’indépendances ; curieusement, les dirigeants étaient même en majorité des descendants d’Espagnols galiciens, comme Fidel et Raoul Castro eux-mêmes.

La Révolution de 1959 n’eut pas conscience, dans les premières années, de la difficulté d’éradiquer la discrimination raciale. En effet, les cadres pensaient qu’il suffisait de mettre l’égalité dans la loi pour qu’elle existe de fait dans la société. La préoccupation n’était pas de réduire la fracture raciale en tant que particularisme, mais de réduire la fracture sociale, adoptant par là même l’idéologie de José Marti : le Cubain n’est ni noir ni blanc, il est pauvre ou riche. L’ancien esclave marron remarquait en 1963, comparant avec l’époque de domination américaine :


[qu']aujourd’hui c’est différent car j’ai vu des Blancs avec des Noires et des Noirs avec des Blanches, ce qui est plus délicat, dans les cafés et partout.


La discrimination visible avait donc bien disparu dès le début de la Révolution et l’assimilation semblait être en marche, ou tout au moins l’intégration sociale. Le moyen privilégié pour atteindre l’objectif de la réduction de la fracture sociale, et donc raciale, fut l’accès à la culture et à l’éducation. Le paramètre ethnique était ignoré. La grande campagne de scolarisation en 1960 ne prenait pas en compte les particularismes et en particulier l’existence des parlers noirs. Le créole cubain, le bozal, n’était pas reconnu, ni les langues africaines qui continuaient à être parlées comme en attestent, en 1951, William Bascon et Alfred Metraux. Cependant, dans un même mouvement de construction d’une identité nationale, le gouvernement révolutionnaire favorisait l’émergence des racines ethniques africaines, non pas en tant que représentatives d’une communauté mais en tant que culture de contact, de culture hybride, de culture métisse. Ce n’est pas la culture d’origine africaine qui était mise en avant, mais le syncrétisme, en particulier dans la musique et dans les pratiques religieuses. Eric Lobo l’exprime ainsi dans « Ce qui est merveilleux dans le monde réel » :


Pour bien comprendre Cuba, il nous faut entrer dans ce laboratoire où s’est élaboré la formule de la cubanité. Écouter sa musique, ce miroir permettant d’y voir reflétées et synthétisées les problématiques ethnologiques qui lui sont propres. Entrer dans cet univers généreux du métissage à La Havane, dans le « réel merveilleux » d’Alejo Carpentier, « le hasard fédérateur » de José lezama Lima... écouter José Luis Cortés, ce fameux salsero qui chante la transculturation, sujet cher au philosophe Fernando Ortiz. Découvrir cette « race sans race », l’idiosyncrasie du Cubain. (39)


Le métissage, sur lequel la Révolution a construit l’identité cubaine et l’égalité inscrite dans la loi de tous les citoyens, ont occulté la discrimination envers les Noirs. Pourtant, à la faveur de la crise économique que généra la disparition de l’Union soviétique et des ses républiques satellites, la fracture sociale qui s’amorçait se doubla d’une fracture raciale. L’inégalité sociale révéla une discrimination souterraine que l’on croyait éliminée. En effet dès la réintroduction d’une parcelle d’économie de marché, et surtout l’introduction du dollar américain, les Cubains blancs furent en mesure d’investir soit que, n’ayant pas été expropriés en 1959, ils avaient un logement suffisamment grand à La Havane pour louer des chambres aux touristes, soit que, ayant de la famille à Miami, ils avaient des dollars et donc la possibilité d’investir dans un petit commerce et dans le marché noir. Les laissés-pour-compte de la crise furent d’abord les Noirs. Fidel Castro l’avouait en 2001 à Ignacio Ramonet :


La Révolution, au-delà des droits et des garanties donnés à chaque citoyen quelle que soit son ethnie ou son origine, n’a pas réussi de la même façon à éradiquer les différences dans le statut social et économique de la population noire du pays. Les Afro-cubains vivent dans les maisons les plus dégradées, font les métiers les plus durs et les moins bien payés et reçoivent cinq à six fois moins de devises en dollars de leur famille que leurs compatriotes blancs. (212)


La prise de conscience de la marginalisation de la population noire a débouché sur une analyse du phénomène comme étant du à un moindre accès à l’éducation supérieure, pour des raisons de différences culturelles. La solution choisie fut la discrimination positive. La composition ethnique des provinces, jusqu’alors volontairement ignorée comme étant discriminatoire, fut dès lors un paramètre important pour mettre en place des projets éducatifs et culturels.


Conclusion


Pour des raisons historiques, la place du Noir à Cuba a été différente de celle accordée dans les autres sociétés esclavagistes et post-esclavagistes. Paradoxalement, bien que l’esclavage ait été maintenu très longtemps, le Noir a été sollicité par le Blanc progressiste pour lutter en faveur de l’indépendance afin de construire une nation. Pour autant, cette union objective ne déboucha pas sur une mise à égalité sociale des deux communautés. De même la transculturalité ne signifia pas une mise à égalité des deux cultures, noire et blanche. Cependant le mythe de la cubanité était né et permettrait de construire l’identité culturelle et nationale cubaine. Il convient de remarquer, en effet, que les deux cultures ne se sont pas développées séparément, malgré les tensions extrémistes des deux communautés dans les années trente, mais qu’elles ont formé une culture métisse, sans domination de l’une sur l’autre. Nous remarquons aussi que lorsque le système économique repose sur la réussite individuelle, le Noir est opprimé, non seulement en tant que Noir mais aussi en tant que prolétaire. Il est bien difficile de savoir dans quelle mesure la discrimination est raciale ou sociale, sauf lorsque la ségrégation est clairement exprimée. C’est pourquoi la révolution qui triomphe en 1959 n’a pas mesuré la profondeur de la fracture raciale. Non seulement parce que les Noirs étaient, en très grande majorité, des prolétaires analphabètes, mais aussi parce que la révolution voulait renouer avec l’idéal de cubanité de José Marti : le Cubain est culturellement métis, quelle que soit sa couleur de peau. L’accès à l’éducation devait engendrer l’égalité sociale et par conséquent raciale. Depuis le début des années 2000, l’État cubain prend en compte les différences ethniques pour combler la fracture apparue avec le retour d’une certaine économie de marché.

De cette analyse des rapports entre la communauté noire minoritaire et la communauté blanche majoritaire à Cuba nous pouvons déduire que la transculturalité a permis le dépassement de rapports interculturels, potentiellement conflictuels.


Christine PIC-GILLARD2




Indications bibliographiques


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1 Le bozal est bien un créole selon German de Granda (1978) puisqu’il présente les caractéristiques suivantes : absence de copule verbale, invariabilité morphologique des verbes, absence d’articles, absence du pluriel.

2 Docteure en Études Hispaniques, membre permanent du laboratoire de recherches ORACLE, Université de la Réunion.