Serge Meitinger, Les voies d'une recherche




Voir aussi  : "Recherche et enseignement : spécificité d'une voie littéraire" 

http://pierre.campion2.free.fr/smeitinger.htm 

 

Présentation générale

 

Deux thèses (3° cycle sur Tristan Corbière et doctorat d’État sur Stéphane Mallarmé), un essai sur Mallarmé chez Hachette, un ouvrage collectif sur le philosophe Henri Maldiney et une anthologie de récits de voyage et de fictions de l’Océan indien, près de 200 études publiées à ce jour qui peuvent se regrouper en cinq grands “massifs” :


1) domaine de langue allemande : de Goethe à R. M. Rilke et même Peter Handke en passant par Hölderlin et le romantisme d’Iéna avec aussi quelques traductions ; recherche d’une approche synthétique (bien que d’abord ”esthétique”) du destin humain.


2) domaine de la poésie française de Victor Hugo et Baudelaire à nos jours [de loin le massif le plus épais] avec un arrêt particulier sur Mallarmé (thèse d’État et petit livre chez Hachette, une vingtaine de conférences et d’études), thèse de troisième cycle sur Tristan Corbière, études sur Hugo, Nerval, Baudelaire, Leconte de Lisle, Rimbaud, Jules Laforgue et Germain Nouveau pour le XIX° siècle ; Reverdy, Michaux, Pierre Jean Jouve (5 études), Jabès, Ponge, Lorand Gaspar (5 études), Jacques Garelli (6 études), Pierre Torreilles, Pierre Oster, Claude Vigée… et quelques autres pour le XX° siècle. Il faut y ajouter, dans une perspective résolument phénoménologique, le questionnement théorique sur le statut et la pratique de la poésie moderne à travers les travaux de Paul Ricœur, de Jacques Garelli, d’Eugen Fink et de Maurice Merleau-Ponty par exemple.


3) domaine francophone et négro-africain : Problématiques de la francophonie poétique en situation de contact de langues et de cultures et approches des œuvres : Paol Keineg, Senghor, Rabearivelo, Chazal et Boris Gamaleya. Approche d’une poétique insulaire des îles de l’Océan indien et étude des œuvres d’Ananda Devi comme des jeunes romanciers malgaches.


4) domaine du récit et de la déceptivité narrative : études sur la déceptivité narrative chez Gide (El Hadj), Genet (Le Journal du voleur), Henry James (4 études) et Melville (Benito Cereno), dans les derniers récits de Samuel Beckett également (en rapport avec Igitur de Mallarmé). Études sur Michel Rio et Marguerite Duras. Approche plus classique de Marguerite Yourcenar ou d’Andersen et des romans de Pierre Jean Jouve.


5) domaine de la culture, de la pensée et de la communication à travers les sciences humaines et l’analyse des finalités comme des moyens de l’expressivité humaine :

de variations sur le regard anthropologique à une théorie critique de la communication, de l’approche de la spécificité européenne à une analyse de l’image et du spectaculaire dans notre monde d’aujourd’hui. Conférence de Bruxelles (1993) sur « l’Europe considérée en sa littérature » et approche du « Théâtre du monde, aujourd’hui » à travers la médiatisation universelle et les résistances qu’elle induit.

  

 

LA QUESTION DU SENS — ou le sens d'une enquête —

   

Mallarmé est le premier qui se soit placé devant l'extérieur, non pas comme devant un spectacle, ou comme un thème à devoirs français, mais comme devant un texte, avec cette question : Qu'est-ce que ça veut dire ?

                                         Paul Claudel


Toute la création de Mallarmé se fait à l’intérieur du langage. La puissance de Mallarmé sur le mot, comme facteur de l’émotion et agent de l’esprit, est le résultat de la seule bataille que Mallarmé livre tout au long de sa carrière : bataille contre l’impuissance. C’est à l’homme qui se propose l’effort transcendant dans le langage, qui cherche à forcer la limite ou l’infirmité du mot relativement au mystérieux sens, qu’apparaît nécessairement le spectre de l’impuissance.

                                       Pierre Jean Jouve



            Les deux citations ci-contre — portant, chacune à sa façon, un jugement tranché sur l’originalité essentielle de Mallarmé — semblent se contredire mais, en fait, elles se complètent. Elles donnent, croyons-nous, une assez bonne idée de notre propre démarche critique. D’une part il s’agit bien de poser à tout ce qui est ou nous apparaît comme étant — donc, potentiellement, à toutes les choses du monde — la question du sens et de tenter d’y répondre ; d’autre part il n’est pas vraiment envisageable de sortir du champ du langage ou du logos, du champ que j’ai baptisé “champ poétique” et qu’il convient ici d’élargir à toutes les formes de l’expressivité humaine (esthétique ou non). Comment rejoindre la vérité du monde sans sortir du domaine de l’expression ? Tel est le défi et telle est la racine de mon questionnement critique : scruter ce qu’il vient du monde et ce qui vient au monde dans l’espace-temps ouvert par l’expression humaine car — et c’est mon postulat — dans toute expression aboutie et par la “façon” donnée à cette expression il y va, pour le sujet s’exprimant et communiquant, de son appartenance au monde et de sa manière la plus propre de vivre le temps humain ; il y va, on le voit, de son statut même de sujet. Il n’est donc pas question, pour nous, de se tourner vers les choses du monde indépendamment du logos susceptible de les conduire au sens, il n’est pas de réalisme ni de naturalisme ni de positivisme qui puissent tenir. Il n’est pas question, non plus et symétriquement, de tenir le langage pour un champ clos qui pourrait se vouer à un fonctionnement gratuit et autotélique de la signification. Sans quitter le plan de l’expression se frayer un chemin vers le cœur du réel, vers le possible ou l’impossible sens du monde. Haute ambition qui, à notre avis, explique bien des mouvements, des errements et des soubresauts comme des percées de ce que l’on a appelé, à la suite de Baudelaire, notre modernité.


            Et notre entreprise critique a voulu explorer un peu de cette histoire en remontant jusqu’à ce qui nous est apparu comme le fondement de la littérature (au sens moderne du terme) c’est-à-dire le creuset où se sont forgées en même temps la littérature et la pensée allemandes, entre 1790, année de parution de la Critique de la faculté de juger, et 1820, moment où le système hégélien se referme sur lui-même et commence à produire une postérité dogmatique. Nous y lisons de Goethe et Schiller à Novalis, Friedrich Schlegel et Hölderlin une étonnante recherche de “l’absolu littéraire” (selon le titre d’un ouvrage célèbre et marquant) qui s’écarte pourtant de plus en plus de la conception d’un absolu transcendant et substantiel pour lui substituer celle d’un “absolu” à faire ou à réinventer et qui dépende d’abord de nos capacités mêmes d’expression. Cette quête ne va pas sans aléas qui mettent progressivement en cause la possibilité qu’aurait le sujet d’être à la hauteur de cette ambition, faute d’une véritable “éducation esthétique de l’homme”, mais le soupçon qui porte sur les facultés créatrices du sujet n’atteint pas encore l’idéal en tant que tel et la recherche romantique de l’absolu reste à l’ordre du jour en la première moitié du XIX° siècle.


            C’est au milieu de ce siècle que basculent en même temps et l’unicité liée à la position de sujet autocentré et la figure apparemment monolithe et univoque de l’idéal. Baudelaire vit littérairement l’expérience d’un sujet clivé, déchiré en permanence par une “double postulation simultanée” vers les extrêmes. Sans cesse décentré par rapport à lui-même, il souffre les affres de l’impuissance et se bat durement avec le langage pour y faire éclore envers et contre tout sa propre vision du Beau qui est celle d’une beauté mixte ou oxymorique, d’une beauté désormais sans laideur puisqu’elle devient apte à subsumer sous elle tous les matériaux. Baudelaire n’abandonnera jamais le terme ni la notion d’idéal mais il lui confère le statut complexe et ambigu d’un mixte. Mallarmé, lui non plus, ne laissera pas le terme d’”absolu” mais il est conscient qu’il ne s’agit plus d’un idéal substantiel, que l’élan vers ce qui, au-delà de l’étant, le transcende et lui donne sens est un saut dans le vide ou le néant (comme il le nomme lui-même). Néanmoins la qualité du bond en soi compte pleinement et suffit à maintenir l’exigence d’absolu et d’idéal. Là encore c’est le langage auquel le poète “cède l’initiative” qui sera le champ et le garant de l’expérience. Le sens sort définitivement du domaine fermé et bien circonscrit des significations pour s’ouvrir tel qu’en lui-même (cf la citation de Claudel) : “Le sens est ouverture d’un site, mais il se retire dans son don même, laissant sa trace dans les significations. Le sens est toujours dans la proximité la plus intime avec nous, et pourtant il ne cesse de s’occulter” (Philippe Forget). Et Mallarmé, pour sauver la vérité propre à ce double mouvement du sens, risque le terme difficile d’”authenticité” qui est devenu, depuis, le maître mot de nombreuses revendications littéraires, existentielles et/ou identitaires.


            La poésie moderne met ainsi en avant la “vérité de parole” qu’elle oppose à toute parole de vérité, “l’authenticité” se jouant désormais sur la fidélité du poète au mouvement même du dire tel qu’il naît de l’expérience complexe qui brasse en lui sensibilité, culture, langage et monde. L’extrême subjectivité de l’acte de langage rejoint l’objectivité qui doit présider à la nomination du monde et nous assistons à la multiplication des langues, potentiellement aussi nombreuses en leur “vérité de parole” que les expériences subjectives. La limite est celle de la lisibilité par et pour autrui et, faute parfois d’un sens commun, la poésie moderne frôle la “langue privée” du schizophrène… De ce fait, le lecteur critique se trouve plus particulièrement en sympathie avec les mondes poétiques qu’il est capable de “traduire” en sa propre expérience et en son propre langage. Nous pouvons dire être plus sensible aux œuvres des poètes qui font de l’être-au-monde du sujet vivant-et-écrivant l’enjeu même de leur parole, fort peu à celles qui se contentent de reproduire des rapports déjà figés au monde tel qu’il va (que ce soit dans les choses mêmes, alors fixées, arrêtées, ou dans les représentations) ou de jouer gratuitement avec le langage.


            Dans le cas de poètes ou d’écrivains soumis par force au contact des langues et des cultures (pour des raisons historiques comme la colonisation), la revendication d’”authenticité” se place sous le signe du terroir natal : la recherche d’un langage propre se double d’une quête de l’identité et de l’origine, tout comme de la langue originaire parfois. L’œuvre se crée alors dans un relatif “métissage” des formes et des mots, des cultures et des façons de dire à moins qu’elle ne se pense elle-même comme le produit d’une “interférence” c’est-à-dire comme, de fait, en quelque manière étrangère à la fois aux deux langues et aux deux cultures mises en contact. Et, jugée à l’aune de la “vérité de parole”, la réussite esthétique ne protège pas du déchirement intérieur (cf Rabearivelo).


            En ce qui concerne le champ du récit, il nous semble que le problème de “l’authenticité” se pose moins par rapport à quelque type de réalisme que ce soit ou au jeu des “effets de réel” que par rapport au parti-pris narratif lui-même. Il apparaît que depuis assez longtemps déjà (Sterne, Diderot au moins) l’auteur-narrateur s’est souvent plu à décevoir sciemment les attentes les plus ordinaires de son lecteur de manière à faire jouer les contraintes et conventions du narratif dans le sens d’une appréhension plus critique de la “vérité romanesque” comme de la vérité tout court. Au XIX° siècle, ce travail devient plus systématique et opère, à sa façon, dans le récit, un décentrement du sujet analogue à celui qui est à l’œuvre dans la poésie à partir de Baudelaire. Il s’agit de mettre en cause les procédures qui conduisent habituellement à un sens convenu et à une vérité admise mais, ce faisant, ce sont aussi les divers aspects de l’identité narrative qui se trouvent brouillés : le narrateur ne se donne plus comme possesseur d’une science absolue des faits, le personnage en est réduit à son point de vue ou aux intermittences de sa conscience, le lecteur, contraint à interpréter, est renvoyé aux limites de sa sagacité personnelle et frustré des facilités qui souvent le rassuraient. Il y a là une autre piste que celle de la poésie pour décrire l’histoire et les avatars d’un sujet moderne voué à l’insécurité du sens et aux turbulences de l’interprétation, une autre manière d’aborder la question du sens.


            Et quand nous souhaitons étendre cette question à l’ensemble du champ de l’expression comme de la communication propres à notre monde moderne (et aussi à cette part de notre monde qui n’est pas encore “moderne”), nous sommes amené à porter au premier plan la dimension herméneutique de tout engagement humain en même temps que le pari ontologique impliqué par tout acte d’expression : sons, musiques et images (fixes ou mobiles) ; la lettre manuscrite, calligraphiée ou imprimée, le texte et le spectacle ; sur un autre plan, les cérémonies, les incantations et les prières; les discours, les chants et les récits… Il s’agit ici autant d’histoire des arts, des mentalités et du religieux, d’anthropologie générale et/ou philosophique que d’épisté-mologie de l'invention et du fonctionnement global de l'esprit, que de l’autoconstitution du sujet dans le temps (à la fois intime, social et historique)… Bien que le cœur de notre recherche soit précisément la poésie comme point de la plus haute incandescence possible et de la plus grande authenticité du verbe (surtout à partir du moment où le rapport du sujet à lui-même et à son langage bascule), nous n'avons de fait jamais cessé de questionner les fondements anthropologiques des arts et de l'expression en général, persuadé que ce que l'on appelle la beauté ou l’efficience formelle — cette justesse qui persuade immédiatement, quelle que soit la définition qu'on puisse en prendre — contribue à l'édification de l'homme et à son architectonique tout autant qu'à la fluidité, à la continuité, à la cohérence de sensations dites “esthétiques”. Ainsi la justesse propre à la beauté en son éclosion efficiente peut être, dans et par l’expression humaine qui lui assure une seule et même dynamique d'émergence et d'être-au-monde, assomption de l'être et du sens. Elle se donne pour la seule réponse possible à la question du sens bien que cette réponse ne cesse d’osciller — sensiblement et interprétativement — entre l'appréhension d'un principe structurant, en droit universalisant et universalisable, et celle d'un “émergeant” toujours singulier dans et par l'ouverture qu'il réalise — sans que l’on puisse tout à fait y discerner ce qui vient du monde de ce qui vient au monde.




                                                                                 Serge MEITINGER