DU « ROBINSON MAGNIFIQUE » À L’ÎLE MYSTÉRIEUSE 

ANNALES D’UNE CRÉATION


Christian Chelebourg

 

Sur la base de la calligraphie, Jean Jules-Verne situe la rédaction du premier manuscrit de L’Oncle Robinson entre 1852 et 1854 : « l’époque où l’écrivain était secrétaire du Théâtre-Lyrique »[1]. Le second manuscrit, utilisé pour l’établissement du texte publié par Christian Robin[2], daterait environ de 1866 et aurait été annoté par Hetzel en 1870. Or, ce même Christian Robin, situe en 1862 la composition de ce texte. Soit quatre années de décalage, auxquelles il convient d’ajouter encore cinq ans, dans la mesure où Olivier Dumas, dans sa biographie, donne pour la rédaction de ce récit une fourchette allant de 1865 à 1871[3].

Si l’on veut bien ne s’en tenir qu’au second manuscrit, celui rangé à la Bibliothèque de Nantes sous la cote B 49, la critique, toutes figures confondues, situe donc la rédaction de L’Oncle Robinson, entre 1862 et 1871 ! Si l’on fait aux biographes la cruauté de prendre également en compte le premier manuscrit (cote B 48), la marge tourne à l’abîme !...

L’acte de naissance de la future Ile mystérieuse est pour le moins « surchargé »... Tout cela mérite une clarification.

1. Récusations

Ecartons d’abord l’argument avancé par Jean Jules-Verne. La calligraphie du manuscrit B 48 n’est pas celle de Jules Verne au début des années 50, mais celle qu’il utilisait dans ses premiers jets vers 1870[4]. L’erreur du petit-fils tient sans doute à une méconnaissance des pratiques de son grand-père : Jules Verne rédigeait d’abord ses textes avec son écriture normale, disons spontanée, puis il les recopiait avec une écriture ronde, plus lisible pour le compositeur. Ce premier manuscrit est à peu près semblable au second sur le plan de la narration (il comporte le même nombre de chapitres et se termine de la même manière[5]), mais il en diffère nettement sur le plan de la rédaction[6]. Il s’agit à l’évidence d’une ébauche, écrite fort peu de temps avant la version envoyée à Hetzel. Du reste, cette version situe le début de l’action le « 25 mars 186. », soit à la même époque que le manuscrit B 49, qui ne fait que préciser l’année, en mettant un « 1 » à la place du point (OR I, 8).

Reste la date de 1862. Elle ne me paraît pas convenable pour trois raisons essentielles.

La première, c’est qu’elle repose principalement sur un propos de Jules Verne rapporté par un de ses amis, Mr Félix Duquesnel : en 1862, Jules Verne aurait déclaré vouloir « continuer la tradition de Robinson Crusoe », au prétexte que « C’est moderne, c’est nouveau, c’est de la féérie scientifique. »[7] Je ne remets pas en cause le contenu de cet énigmatique propos, mais je doute que sa datation puisse être précise dans la mesure où il n’a été relaté qu’en 1909, soit quarante-sept ans après avoir été prétendument tenu. Deux hypothèses s’offrent à nous pour dater cette formule et lui attribuer un objet congru. Soit elle a bien été prononcée au début des années soixante, et elle s’applique alors sans doute aux Voyages et aventures du capitaine Hatteras, dont la seconde partie, avant de s’appeler « Le désert de glace », s’intitulait « Les robinsons dans les glaces », titre mentionné dans le second contrat signé avec Hetzel, le 1er janvier 1864[8]. Soit elle concerne bien notre texte, et alors l’adjectif « moderne » nous conduit à penser qu’elle est contemporaine d’une lettre dans laquelle il qualifie son sujet de « robinson moderne »[9], mais en ce cas elle date de 1868.

La deuxième, c’est que Christian Robin étaye sa datation par un raisonnement simple : « il n’est pas rare que l’écrivain utilise pour dater son récit du millésime de l’année au cours de laquelle il entreprend de l’écrire »[10]. L’argument, pour vrai qu’il soit dans le cas des Enfants du capitaine Grant, voire de Vingt mille lieues sous les mers, est loin de valoir pour la majorité des Voyages extraordinaires. Tout au plus, peut-on noter qu’au début de sa carrière, Verne situait ses actions dans les cinq années précédant la publication du roman qui les relatait, afin de donner à ceux-ci la couleur réaliste de l’actualité.

La troisième, c’est qu’en 1862, Jules Verne était suffisamment occupé par la découverte de l’oeuvre d’Edgar Poe, la rédaction de Cinq semaines en ballon, les contacts avec Hetzel et son travail de remisier.

Par ailleurs, Daniel Compère souligne fort justement l’unité d’inspiration des premiers Voyages : ils « paraissent bâtis sur un même principe, un parcours suivant une ligne et constituant un exploit extraordinaire »[11]. Or, le genre de la robinsonnade déroge à ce principe. A cette époque, donc, le sujet est contradictoire avec la logique poétique de l’oeuvre.

La date de 1866 maintenant. Nul besoin de longs développements pour la récuser : Jean Jules-Verne ne cherche aucune justification à ce qu’il présente lui-même comme une hypothèse. Comment la justifier, d’ailleurs ? elle supposerait un délai de quatre ans entre la rédaction du récit et sa communication à Hetzel. Si Jules Verne a copieusement rempli ces tiroirs à la fin de sa vie, c’est qu’il avait acquis de l’avance sur son programme de publication ; mais tel n’était pas le cas au milieu des années soixante.

2. « Je rêve à un robinson magnifique » : 1865-1869.

Ce qui est certain, c’est que Jules Verne commença dès 1865 à penser à un robinson. En septembre, installé au Crotoy, il écrivait à Hetzel, alors en vacances à Bade, les lignes suivantes :

Je travaille toujours ici, mais depuis quinze jours, je laisse quelque repos aux enfants du capitaine Grant ; il ne faut pas les ér<einter>. Mais moi, je ne me repose pas pour cela, et je rêve à un robinson magnifique. Il faut absolument que j’en fasse un, c’est plus fort que moi. Il me vient des idées superbes, et si, la chose faite, elle arrive à rapporter modestement le triple du Robinson vous serez content et moi aussi. Si ce n’est pas pour nous, que ce soit pour nos enfants, et nous ne nous plaindrons pas encore. Tout cela, c’est des plaisanteries mais ce qui est vrai, c’est que depuis quelque temps, je pense énormément à cette nouvelle machine, et que je prends des notes. Nous en causerons à notre retour.[12]

C’est donc à la fin de l’été 1865, alors qu’il rédigeait Les enfants du capitaine Grant et que De la Terre à la Lune paraissait dans les colonnes du Journal des Débats, que Jules Verne pensa pour la première fois à joindre une robinsonnade à la série des Voyages extraordinaires.

L’allusion qui est faite ici aux enfants laisse à penser qu’à ce moment la fibre paternelle vibrait dans le coeur du romancier et, par voie de conséquence, que le récit en question est bien celui des aventures de Jack, Belle, Marc et Robert.

Quoi qu’il en soit, nous avons vu qu’à la fin de 1868, le roman n’était pas commencé. Que s’était-il donc passé ?

Durant l’ année 1866, Jules Verne travaille tel une « bête de Somme »[13], tel un « forçat »[14] à la composition de la Géographie illustrée de la France et, selon son propre aveu, il « ne peu[t] plus [s]e remettre dans la peau d’un conteur »[15], au point de s’en rapporter complètement aux indications d’Hetzel pour la fin de Grant.

En 1867, Jules Verne achève sa description de la France département par département (elle l’aura occupé quinze mois[16]), part en croisière sur le Great-Eastern, de la mi-mars à la mi-avril, et travaille de façon simultanée à Vingt mille lieues sous les mers et Autour de la Lune[17]. Le robinson semble bien loin de son esprit. On n’en retrouve trace dans la correspondance qu’en 1868, dans une de ces lettres à Hetzel où il fait le point sur ses projets :

Vous me demandez ce que je fais maintenant. Mais vous le savez bien puisque nous en avons parlé. C’est mon Great-Eastern, c’est-à-dire un roman à bord et présenté d’une façon qui plaira, je l’espère. C’est pour la revue des 2 mondes. J’ai déjà dix chapitres d’écrits, et ce sera fini dans deux mois environ. Puis, cela fait, je commencerai la publication des Voyages et voyageurs dont nous sommes convenus, ce qui me reposera pour mon 3e volume de 1869.

Maintenant, l’année prochaine, nous verrons, soit que je commence le robinson moderne, soit que je fasse mes aventures sur la mer Blanche, soit l’amusante histoire d’un sol dont je vous ai parlé (l’anglais qui veut faire un sol lui-même, qui lui revient à plusieurs millions) soit d’autres encore. Nous choisirons cela l’hiver prochain.[18]

En 1868, donc, L’Oncle Robinson n’était pas commencé et sa rédaction était encore reportée à l’année suivante. L’Histoire des grands voyages et des grands voyageurs menaçait de porter au projet le même coup que lui avait asséné en 66 la Géographie de la France.

Notons qu’à cette période, au cours de la rédaction d’Une ville flottante, Jules Verne, sans s’en rendre compte, traverse une crise d’inspiration. Crise inconsciente, car qualitative et non quantitative : les idées de romans qui paraissent ici se bousculer dans son cerveau sont autant de fausses pistes. Aucun des textes ici envisagés ne verra le jour[19], si ce n’est la robinsonnade, après les mésaventures qui nous intéressent. Ce marasme pourrait suffire à expliquer la future faiblesse du texte de L’Oncle Robinson.

En 1869, à la belle saison, alors qu’Autour de la Lune est prêt à être relu par un mathématicien, Hetzel informe Verne qu’un illustre inconnu lui a envoyé un manuscrit de robinsonnade pour publication à compte d’auteur. L’éditeur, qui sait notre homme jaloux de ses sujets, lui demande son avis. La réponse est franche :

Quant aux cinq robinsons de M. [Lelouis], cela ne me tracasse pas autrement. Il y a déjà eu 50 robinsons , et je crois que je me tiendrai en dehors de tout ce qui a été fait. Je l’espère, du moins. Je vous engagerais donc, puisque le susdit [Lelouis] fait les frais de sa publication, à l’accepter, si ce n’est pas trop mauvais.

Mais surtout, je demande à ne pas en connaître un mot.

La seule chose qui serait bonne pour notre affaire, ce serait que M. [Lelouis] consentît à enlever le mot robinson de son titre. Si vous pouviez obtenir cela, il n’y aurait plus à s’en préoccuper.[20]

Jules Verne ne sait donc pas encore exactement de quelle façon il traitera le sujet, mais il entend placer le terme de « robinson » dans son titre. En d’autres termes, il n’a pas avancé depuis 1865.

3. L’Oncle Robinson : 1869-1872

C’est au cours de l’hiver 1869-1870 qu’il entame véritablement la rédaction de ce roman. Discutant le prix des livres, au moment de présenter ses voeux à Hetzel pour l’année 70, il parle en effet de son projet dans des termes prouvant qu’il envisage de le publier après Grant :

Vous devez être maintenant encombrés par vos processions d’acheteurs du jour de l’an. Si le capitaine Grant se vend moins que ne se vendait Hatteras et que le prix seul cause cette différence, cela vous donne pleinement raison sur les prix bon marché auquel vous voulez maintenir vos livres. Il faudra donc en revenir aux volumes de six francs. C’est une bonne coupe, et cela ne me gênera que pour mon futur Robinson.

Mais quel ladre que ce public ![21]

Dans les premières semaines de 1870, tandis qu’à Paris la rue s’agite et que les discussions avec Hetzel roulent sur le point de savoir où publier Une Ville flottante en pré-originale, le Robinson avance :

Je suis en plein dans le Robinson ! Je trouve des choses étonnantes (sic) ! J’y suis lancé à corps perdu , et je ne peux plus penser à autre chose.[22]

Il envisage d’achever le premier volume en mai et de commencer la publication de ce roman dans le Magasin en septembre, à la suite des aventures du capitaine Nemo :

Remarquez que le 2e volume de 20 000 lieues sous les mers va vous conduire presque au renouvellement de septembre, et que d’ici là, vous pouvez avoir le premier volume du Robinson , en état, bois faits, puiqu’il sera fini dans le courant de mai. Basez-vous là-dessus et décidez.

Quant au titre de ce Robinson, je vous en parlerai à Paris, mais si vous voulez annoncer aux lecteurs du Magasin du nouveau Verne, ne pouvez-vous le faire sans donner le titre ? J’aimerais mieux cela. Comme je n’ai parlé à personne de ce que je fais, si ce n’est à votre fils et à vous, j’aimerais mieux rester dans le secret jusqu’au bout, et ne point éveiller des envies d’imitation. De ceci encore, nous causerons.[23]

L’approche de la publication aiguise sa prudence. Si le texte de M. Lelouis ne représentait pas un danger, il y a des concurrents plus sérieux qu’il importe de ne pas alerter.

Le calendrier d’écriture posé dans cette lettre sera tenu et, au printemps, Jules Verne écrit du Crotoy :

Je compte toujours vous voir dans les derniers jours du mois, et m’occuper des dessins de la Ville flottante. J’ai entièrement écrit le 1er volume de l’oncle Robinson. Je suis en train de le recopier[24]. Donc, dans six semaines, vous aurez le manuscrit. Mais vous allez ennuyer vos lecteurs du Magasin si vous donnez Verne sur Verne. Quoiqu’on fasse, les livres d’un auteur ont toujours un air de famille. Je croyais qu’avant l’oncle Robinson, vous vouliez faire passer la Fée aux Mouettes ?[25]

Cette fois, la robinsonnade a un titre, et il correspond à ce qui était envisagé en 1869, c’est-à-dire qu’il contient le terme de Robinson. Les discussions ont porté leur fruit. Notons donc que le titre L’Oncle Robinson ne date que de la fin de l’hiver ou du début du printemps 1870 – il est annoncé dans le Magasin du 20 juin de la même année[26].

Ce paragraphe, par les inquiétudes qui s’y font jour, doit être placé dans le contexte de crise que je dessinais plus haut. Les choses progressent : Verne n’est toujours guère inquiet sur ses propres capacités, mais il l’est déjà quant à son lectorat et à sa commercialisation.

Cette lettre nous apprend aussi que le manuscrit n’a pu parvenir à Hetzel, pour lecture critique, qu’au début du second semestre 1870. Ajoutons que le travail de Verne, volume par volume, explique l’état du texte récemment édité par Le cherche midi. Ce qu’Hetzel lut, c’est uniquement le premier volume d’un livre que ses vives critiques arrêtèrent là. Ce que nous lisons n’est pas, comme semble le croire Christian Robin, un texte amputé par le temps[27], mais le texte complet de cette première partie soumise au jugement d’Hetzel avant poursuite du projet. Le fait que le manuscrit s’achève sur l’épisode du grain de plomb, comme la première partie de L’Ile mystérieuse, le prouve de reste[28].

Combien de volumes devait contenir ce roman ? Probablement trois, comme les aventures de Cyrus Smith et de ses compagnons.

Je me permets d’avancer ce chiffre sur foi de la lettre qui fait état de la déception de Jules Verne face au jugement d’Hetzel. Il s’agit d’une longue lettre écrite du Crotoy peu après la capitulation de Paris, le 28 janvier 1871. Il y est question du Chancellor, des Aventures d’une demi-douzaine de savants dans l’afrique australe[29] et du Pays des fourrures, mais tout commence par le Robinson :

Oui ! j’ai travaillé et beaucoup. Oui, j’ai eu cette force-là. D’ailleurs, j’étais seul ici. Je vous arriverai avec 2 volumes tout prêts. Mais ce n’est pas le robinson que j’ai continué. Il faut que j’en recause avec vous. Vous savez que je tiens à mes idées comme un Breton. Oui. Paris a fait du robinson en grand. Mais cela est l’affaire de mon second et de mon troisième volume et non du premier. Quand on est en face de trois volumes à faire, si on ne ménage pas ses effets et son crescendo, on est perdu.[30]

Le romancier a été déstabilisé par les remarques de son éditeur et ami. Du coup, le chantier du robinson est stoppé net.

Durant la Commune, la crise culmine. Hetzel, sans doute à cause de L’Oncle Robinson, comprend qu’il épuise Jules Verne en lui demandant trois volumes par an (« Cela est parfaitement vrai, et je le sais mieux que personne » écrit l’auteur en réponse). Il lui propose donc un contrat n’exigeant plus que deux volumes annuels, sans modification des revenus de l’écrivain. Celui-ci répond, tout en remerciant, que ces revenus sont désormais trop maigres et qu’il songe sérieusement à renoncer à la littérature et à revenir à la Bourse pour faire vivre sa famille[31]. Une phrase résume parfaitement son état d’esprit :

Je suis très perplexe, très affligé, très triste de tout cela, car le revenu des livres m’est absolument insuffisant.

La réplique viendra le 25 septembre 1871 sous la forme d’un nouveau contrat, le cinquième, qui relève les émoluments de l’écrivain à douze mille francs par an au lieu de neuf mille, pour deux volumes et non plus trois[32].

Tandis que le Magasin publie les Aventures de trois Russes et de trois Anglais, Jules Verne travaille à ses deux volumes de 1872 : le deuxième du Pays des fourrures et Le Tour du monde en 80 jours. En juin, il est couronné par l’Académie Française et reçoit un prix de 2500 francs. Il annonce alors que « l’année prochaine sera consacrée au Robinson »[33].

4. L’île mystérieuse : 1873-1874

Programme tenu. Dans les deux derniers mois de l’année, Le Tour du monde en 80 jours fait les délices des lecteurs du Temps[34]. Le Pays des fourrures occupe les pages du Magasin de septembre 72 à décembre 73[35] et L’Ile mystérieuse lui succéde dès le 1er janvier 1874[36].

Jules Verne put donc se consacrer pleinement à son Robinson à partir de la fin 72, l’esprit rassuré par le succès du Tour du monde. L’acte de baptême de la nouvelle version est en date du dimanche 2 février 1873 :

J’étais allé à Paris les mains pleines, mes dernières épreuves corrigées pour le Tour du Monde en 80 jours, le 2e volume du Pays des Fourrures complètement remanié.

Le Tour du monde a paru[37] – bien. –

Le pays des fourrures a énormément gagné au remaniement, et on ne se figurerait guère combien cela a changé la physionomie du livre de faire rester le lieutenant Hobson. Tout y a gagné, et je crois que maintenant le 2e volume marche aussi bien que le premier.

Donc, maintenant, mon cher Hetzel, suivant une faculté que le ciel m’a départie, je ne pense pas plus au Tour du Monde et au pays des Fourrures que si je ne les avais jamais faits, et je suis tout entier au robinson, ou pour mieux dire à

l’île mystérieuse

Jusqu’ici cela va comme sur des roulettes ; mais aussi, je passe mon temps avec des professeurs de chimie, et dans des fabriques de produits chimiques, où j’attrape sur mes habits des taches que je vous porterai en compte – car l’île mystérieuse sera un roman chimique. Je ménage avec le plus grand soin l’intérêt dû à la présence ignorée du capitaine Nemo sur l’île, de manière à avoir un crescendo réussi, comme des caresses à une jolie femme que l’on veut conduire où vous savez !

Voilà donc mon état de situation au 2 février, et je vous le fais connaître.

A ce que vous n’en ignoriez comme disent les huissiers.[38]

Dans le nouveau roman reparaît un ancien personnage qui n’en sera pas le moindre charme : le capitaine Nemo[39].

Les manigances de Cadol autour de la version théâtrale du Tour du monde ne troubleront pas le travail de Verne[40]. Dans une carte postale expédiée d’Amiens le 18 avril 1873, il dit « travailler à mort à notre île »[41].

Fin octobre, le premier volume est terminé. Une lettre à Jules Hetzel fils donne une juste idée de l’importance du travail éditorial :

Je vous envoie aujourd’hui avec mon dernier bon les livraisons 1, 2, 3, 4, 5 ,6 7, 8, (Ile mystérieuse). Il n’y a plus que quelques corrections à faire, mais je ne redemande pas d’épreuves, et je ne les reverrai plus.

Faites donc tirer pour vous ce qu’il vous faut, après corrections faites.

1° une épreuve pour la composition du Magasin.

2° une pour Férat. C’est indispensable car les premiers placards ne peuvent lui suffire.

3° une pour moi.

4° ce qu’il vous en faut pour vos traducteurs etc.[42]

Au début de 1874, les premières livraisons paraissent dans le Magasin. Mais le travail n’en continue pas moins, en même temps que se compose le volume du Docteur Ox[43] et que Verne, pour un temps exilé au Cap d’Antibes, collabore avec d’Ennery à l’adaptation du Tour du monde au théâtre. Jules Verne terminera L’île mystérieuse à la rentrée 1874, au moment où il est fait lecture de la pièce aux artistes de la Porte Saint-Martin[44].

Comme à son habitude, Hetzel a surveillé de près la rédaction de ce roman, il n’a cessé de persécuter Verne par des critiques plus ou moins fondées. Qu’on en juge par la lecture de quelques extraits de lettres. Une de janvier 74 pour commencer :

Je reçois votre lettre de Monaco aujourd’hui, et à Paris où je suis encore qq. jours. Soyez tranquille. On tiendra compte de vos observations. Quand j’ai fait l’histoire de la maladie d’Harbert, j’ai voulu mettre des gens qui ne soient ni médecins ni chirurgiens, en présence de cas de médecine et de chirurgie. Je vois bien que je serai obligé de supprimer la chirurgie. Cela s’arrangera.

Ma première intention avait été aussi de faire prévenir les colons par Nemo du danger que courait leur île. Si je ne l’ai pas fait c’est que je tenais à faire du Nautilus le cercueil du capitaine Nemo, et qu’en cas d’un danger prochain, on ne comprendrait pas qu’on fît disparaître ce Nautilus qui est un bateau tout fait et tout trouvé. Nous en causerons.

La fin à développer, après le sauvetage. Bien.[45]

La fin. Verne l’avait prévue sobre, selon toute vraisemblance. Hetzel imposa la sienne au moment où Jules Verne entamait la rédaction d’Hector Servadac : « C’est bien convenu pour la fin de l’île mystérieuse. je leur recollerai leur île en terre ferme en Amérique »[46]. Le ton dit assez la lassitude de l’auteur devant les incessantes remarques de son éditeur.

Pourtant, il y a eu des moments d’enthousiasme du romancier devant la relecture d’Hetzel, comme dans cette lettre expédiée de chez d’Ennery au début de 1874 :

J’ai lu entièrement les notes de L’Ile Mystérieuse, il y a là des choses admirablement trouvées et qui ont produit sur moi un effet réel.[47]

Mais quand l’oeuvre arrive à son terme et que les critiques se poursuivent, l’auteur perd patience et clame son ressentiment face à un éditeur aux habitudes despotiques :

[...] je ne vous cache pas que, sapristi, vous finissez par me dégoûter du livre, et comme je suis en plein dans le 3e volume, il faut que je conserve ma foi, jusqu’au bout.

Tout ce que vous me dites du sauvagisme d’Ayrton est pour moi sans importance. Tous les aliénistes du monde n’y feront rien. J’ai besoin d’un sauvage,. Je dis au public, voilà mon sauvage. Et vous croyez qu’on s’inquiètera de savoir si après 12 ans de solitude, il a pu devenir si sauvage que cela ! Non ! L’important est qu’étant sauvage il redevienne homme.

Que de choses encore j’aurais à vous répondre, mais nous en causerons. Seulement, n’oublions pas ceci. Le sujet du Robinson a été traité deux fois. De Foe, qui a pris l’homme seul, Wyss qui a pris la famille. C’étaient les deux meilleurs sujets. Moi, j’ai à en faire un troisième qui ne soit ni l’un ni l’autre.

Vous avez plusieurs fois déjà jeté des doutes dans mon esprit au sujet de cet ouvrage.

J’ai pourtant la conviction – et je vous parle comme s’il était d’un autre – qu’il ne sera point inférieur aux derniers, et que, bien lancé comme eux, il réussira. J’ai la conviction profonde que la curiosité du lecteur sera excitée, et que la somme des choses imaginées dans cet ouvrage, est plus considérable que dans les autres, et que ce que j’appelle le crescendo s’y développe d’une manière pour ainsi dire mathématique.

Il faut bien que j’aie ces convictions, ou bien je ne pourrais pas aller de l’avant. Et, cependant, je vous le répète, ce sont des douches d’eau froide que vous me versez sur le cerveau.

Mais, mon cher Hetzel, nous causerons de tout cela à mon arrivée à Paris.

J’en suis à l’épisode de Nemo dans le 3e volume, et je vous demande si j’ai besoin de tout mon sang-froid.

Question de forme, accordé. Je vous ai cent fois dit que je n’y verrais clair que sur les placards.

La diversité de langage pas assez marquée entre les divers personnages, accordé aussi. Mais tout cela se fera sans peine.

Enfin nous causerons, mais il faut que ma foi dans la machine soit bien vigoureuse pour ne pas douter un instant.[48]

Les paroles sont vives : elles concluent un combat de quatre ans !

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Ces annales sont une invite à ne pas toujours prendre pour argent comptant l’histoire « établie » de la création vernienne.

Dresser le calendrier de celle-ci pourrait faire l’objet d’une importante étude d’histoire littéraire. Le présent article montre qu’il y a là un gisement de surprises et permet de poser les bases méthodologiques d’un tel travail. Deux conditions principales se font jour.

Il importe d’abord de bien connaître les pratiques créatrices de l’auteur, afin notamment de ne pas se laisser égarer par ses diverses calligraphies.

Ensuite, il convient de procéder à un classement méthodique et global de sa correspondance. C’est là une besogne considérable dans la mesure où la plupart des courriers à Hetzel ne sont pas datés, mais ce n’est pas irréalisable, car de nombreux recoupements sont possibles avec la biographie, la chronologie des publications, l’histoire familiale, politique ou littéraire.

Ce travail s’impose – nous nous sommes jusqu’ici trop facilement contentés d’acquis trop fragiles.




[1]. JULES-VERNE Jean Jules Verne, Paris, Hachette Littérature, 1973. p. 201.

 

[2]. VERNE Jules L’Oncle Robinson, Paris, Le cherche midi éditeur, 1991. Edition établie par Christian Robin avec la collaboration de Luce Courville, Jacques Davy et Claudine Sainlot.

 

[3]. DUMAS Olivier Jules Verne, Paris, La Manufacture, 1988. p. 504.

 

[4]. Je dois ces indications à l’amabilité du Président Dumas.

 

[5]. La fin du second manuscrit est recopiée sur le premier par les soins d’Honorine.

 

[6]. A titre d’exemple, citons le début du chapitre II dans la version de ce premier manuscrit :

Le Vankouver était un navire marchand du Canada, jaugeant quatre cents tonneaux et gréé en trois-mâts. Il avait été enoyé sur la côte d’Asie, vers le nord de la Chine pour y prendre une cargaison de Kanaques afin de les transporter en Califormie. On sait que ces passagers comme les coolies sont des sortes d’émigrants volontaires qui abandonnent leur pays pour aller se mettre au service des Américains ou autres.

 

[7]. Citons la suite : « Si ça réussit, je lâche tout, parce que je tiens un filon et que, depuis des années, j’en rumine un tas d’autres qui suivront celui-ci. » (« A propos de la statue de Jules Verne », Journal d’Amiens, 23 avril 1909).

 

[8]. Cité par MARTIN Charles-Noël La vie et l’oeuvre de Jules Verne, Paris, Michel de l’Ormeraie, 1978. p. 140.

 

[9]. BN I, 83. Lettre citée plus amplement dans ma 2ème partie.

 

[10]op.cit. p. 228.

 

[11]. COMPERE Daniel Jules Verne écrivain, Paris, Droz, 1991. p. 39.

 

[12]. BN I, 22.

 

[13]. C’est ainsi qu’il signe une des nombreuses lettres consacrées à cet ouvrage BN I, 28.

 

[14]. BN I, 63.

 

[15]. BN I, 45.

 

[16]. cf BN I, 54.

 

[17]. cf BN I, 48, 74, 90, 97, 99, 100, 101, 103, 105, 107-108, 114, 120, 122, 124. Je donne ici les références de l’ensemble des lettres qui témoignent de cette concomittance. Celle-ci déborde 1868 et, au fil des mois, on voit s’ajouter la rédaction d’Une ville flottante au travail sur 20 000 lieues et la Lune, et s’amorcer la réflexion sur Les grands voyages et les grands voyageurs. Cela constitue un excellent exemple de la méthode Verne, de cette tendance à l’accumulation dont il se défend en distinguant les étapes de son travail littéraire : « Je me hâte de vous dire que je ne mène pas trois ouvrages à la fois. Pour moi, les 20 000 lieues et la Lune sont finies depuis longtemps, et je n’y pense plus que pour corriger les épreuves, ce qui n’est absolument rien. » (I, 124).

 

[18]. BN I, 83.

 

[19]. Vérification faite dans la précieuse liste des titres primitifs dressée par Charles-Noël Martin (op. cit. pp. 276-278), on ne trouve nulle part « les aventures de la mer Blanche » ni « l’histoire d’un sol ».

 

[20]. BN I, 116.

 

[21]. BN I, 128-129.

 

[22]. BN I, 139-140.

 

[23]. BN I, 141.

 

[24]. C’est le passage du manuscrit B 48 au manuscrit B 49.

 

[25]. BN I, 167.

 

[26]. cf TOURNIER Ivan « Composition et publication des premiers " Voyages extraordinaires " », BSJV, Spécial Hors Série n° 3. pp. 9-11.

 

[27]. Dans sa postface, M. Robin écrit en effet que « L’Oncle Robinson, comme tant d’oeuvres inachevées, les Aventures d’Arthur Gordon Pym, par exemple, a payé de quelques chapitres le péage de son arrivée à bon port. » op. cit. p. 231.

 

[28]. Grain de plomb qui apparaît désormais comme un grain de sable dans la belle mécanique romanesque puisque, comme le remarque fort justement Gilbert Sigaux dans sa préface à la trilogie pour les éditions Rencontre, les balles électriques du capitaine Nemo le rendent invraisemblable. C’est en tout cas la preuve que le capitaine Nemo n’était pas prévu au menu de L’Oncle Robinson.

 

[29]. Les titres de ces deux ouvrages figurent sur la deuxième page du manuscrit de L’Oncle Robinson.

 

[30]. BN I, 157. Hetzel était resté dans Paris assiégé, et ce qui permet de dater cette lettre, c’est une phrase de son premier paragrahe : « Oui, ce sera un grand bonheur de vous revoir après une si longue séparation et dans des circonstances pareilles. »

 

[31]. BN I, 162-163. A la fin de cette lettre, Jules Verne a ces mots qui permettent de la dater : « Quant à la politique, cela finira. Il fallait que ce mouvement socialiste eut lieu. Eh bien, c’est fait, il sera vaincu, et si le gouvernement républicain montre dans la répression une énergie terrible, – il en a le devoir et le droit, – la france républicaine a 50 ans de paix intérieure. »

 

[32]. BN I, 163 bis.

 

[33]. BN I, 181. Lettre datée d’Amiens, le 22 juin. La séance solennelle de proclamation des prix eut lieu début août. cf MARTIN C.-N. op. cit., p. 194.

 

[34]. Précisément du 6 novembre 1872 (n° 4225 de la 12ème année) au 22 décembre 1872. cf GONDOLO DELLA RIVA Piero Bibliographie analytique de toutes les oeuvres de Jules Verne, I, oeuvres romanesques publiées, Paris, Société Jules Verne, 1977. p. 38.

 

[35]. Du 20 septembre 1872 (n° 186 du 16ème tome) au 15 décembre 1873 (n° 216 du 18ème tome). cf ibid. p. 36.

 

[36]. Du 1er janvier 1874 (n° 217 du 19ème tome) au 15 décembre 1875 (n° 264 du 22ème tome). cf ibid. p. 41.

 

[37]. Jules Verne parle ici de l’édition originale in-18, mise en vente le 30 janvier 1873.

 

[38]. BN I, 199-200. Jean Jules-Verne date faussement cette lettre du 2 février 1872 (op. cit., p. 203) : l’allusion à la parution du Tour du monde ne peut laisser aucun doute sur ce point.

 

[39]. Nous avons déjà vu, en effet, que Nemo n’était pas inscrit au programme de L’Oncle Robinson.

 

[40]. cf BN I, 196.

 

[41]. BN I, 180. Carte datée sur foi du cachet de la poste.

 

[42]. BN I, 191. Je date cette lettre sur foi du cachet de poste de la cote I, 192, laquelle traite de la suite de ces corrections.

 

[43]. cf BN I, 212.

 

[44]. cf BN I, 227.

 

[45]. BN I, 177.

 

[46]. BN I, 178.

 

[47]. BN I, 221. Ce qui permet de situer cette lettre, c’est le fait que Verne y fasse allusion à un travail en commun « plus long que vous ne pensez » et qui l’empêche de s’absenter, à la volonté d’en finir avec ce travail, et à son impatience de voir Hetzel lui rendre visite. Ce sont là des thèmes habituels du courrier expédié d’Antibes, où il se déplaisait fort.

 

[48]. BN I, 225-226. Lettre citée dans son entier par Charles-Noël Martin op. cit., pp. 200-201.