« FEX URBIS, LEX ORBIS » 

LA BOUE DANS LES MISERABLES


Christian Chelebourg


Ce travail ne se propose pas d’étudier de façon exhaustive un thème littéraire[1]. De la boue des Misérables, nous n’avons retenu que quelques images-clés qui éclairent la dynamique et les objectifs de la création hugolienne. Fidèle à la formule que Victor Hugo emprunte à Saint-Jérôme, nous avons choisi de n’évoquer la fange que dans la mesure où elle permet de déterminer des lois - lois du texte ou de la société. Nous avons exploré les significations que revêt le rapport tantôt explicite, tantôt implicite, de la boue à la loi. Pour ce faire, nous avons emprunté une série de parcours ; tous sont révélateurs, mais il ne sont pas tous orthodoxes, tant il est vrai que la boue ne se prête pas sans fantaisie au discours[2].

1. DE LA BOUE A LA TOURBE : LES ELEMENTS

La boue hugolienne est un intermédiaire, un medium, un lieu de passage entre divers éléments.

A propos du fontis, Victor Hugo la présente en ces termes : « Ce n’est pas de la terre et ce n’est pas de l’eau » (Ve, 3e, v ; 1318)[3] ; cette double distinction la définit comme un moyen terme entre ces deux éléments. De ce fait, son vecteur principal est la pluie. Les grands épisodes épiques du roman sont précédés par une pluie génératrice de boue. Nous pensons à la bataille de Waterloo, d’abord, à propos de laquelle Hugo insiste sur le fait qu’« Il avait plu toute la nuit » (IIe, 1er, iv ; 323) précédente. Nous pensons aussi à l’enterrement du général Lamarque qui déclenche l’insurrection de juin 1832 : « Il pleuvait de temps en temps ; la pluie ne faisait rien à cette foule » (IVe, 10e, iii ; 1084). Nous pensons enfin à la scène de l’égout, sur laquelle s’achève le récit de l’insurrection. Pour mettre en place son décor souterrain, Hugo retrace sa visite par Bruneseau, sous le règne de Napoléon Ier, et précise alors le rôle de la pluie dans l’entretien du réseau : « Quant au curage, on confiait cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu’elles ne balayaient » (Ve, 2e, iii ; 1289). Les pluies historiques sont constitutives de la boue romanesque qui est un des points communs de ces trois scènes. Dans Les Misérables, l’épopée est boueuse.

La boue est aussi une métaphore du peuple et particulièrement de ses vertus dynamiques. Nous prendrons deux exemples de ce phénomène, la foule des insurgés d’abord, Gavroche ensuite ; une collectivité et un individu.

La constitution du peuple révolté peut être divisée en deux étapes. La première consiste en une concrétion de la boue :

Vers la fontaine de l’Arbre-Sec, il y avait des « rassemblements », espèces de groupes immobiles et sombres qui étaient parmi les allants et venants comme des pierres au milieu d’une eau courante.

A l’entrée de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C’était un bloc résistant, massif, solide, compact, presque impénétrable, de gens entassés qui s’entretenaient tout bas. Il n’y avait là presque plus d’habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des casquettes, des têtes hérissées et terreuses. Cette multitude ondulait confusément dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l’accent rauque d’un frémissement. Quoique pas un ne marchât, on entendait un piétinement dans la boue. (IVe, 13e, i ; 1143)

Par la comparaison élémentielle, le premier paragraphe signifie l’achèvement du processus de production de la boue. Le suivant développe l’image d’hommes telluriens de la tête au pied. La proposition concessive qui ouvre la dernière phrase insiste sur leur caractère mystérieux : la marche que nous entendons est celle du peuple révolté et non celle des individus. Le texte construit une chimère, une chimère d’hommes et de boue.

La seconde étape du processus procède d’une syllepse exprimant une métamorphose de la foule :

Les convictions irritées, les enthousiasmes aigris, les indignations émues, les instincts de guerre comprimés, les jeunes courages exaltés, les aveuglements généreux, la curiosité, le goût du changement, la soif de l’inattendu, le sentiment qui fait qu’on se plaît à lire l’affiche d’un nouveau spectacle et qu’on aime au théâtre le coup de sifflet du machiniste ; les haines vagues, les rancunes, les désappointements, toute vanité qui croit que la destinée lui a fait faillite ; les malaises, les songes creux, les ambitions entourées d’escarpements ; quiconque espère d’un écroulement une issue ; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue qui prend feu, tels sont les éléments de l’émeute. (IVe, 10e, i ; 1072)

Tourbe doit ici être compris dans ses deux sens de « charbon très-hétérogène qui se forme dans la vase des marais par la décomposition des débris végétaux qui y existent » et de « troupe, avec un sens de dénigrement »[4]. Les propriétés combustibles dynamisent une image que Victor Hugo file en précisant, quelques pages plus loin, la nature de l’élément pyrogène :

L’insurrection est l’accès de fureur de la vérité ; les pavés que l’insurrection remue jettent l’étincelle du droit. (IVe, 10e, ii ; 1077)

Les pavés, emblèmes des révolutions populaires, intègrent le droit à l’imaginaire matériel. La concrétisation se double d’un imaginaire élémentiel qui confère à cette tourbe son rendement poétique ; elle synthétise trois des quatre éléments : l’eau, la terre et le feu. Ainsi la terre se trouve-t-elle en position intermédiaire entre deux archétypes opposés : l’eau et le feu. La boue hugolienne abolit toute solution de continuité entre ces contraires, elle assure le passage de l’un à l’autre et résout de la sorte une antinomie archétypale. Pareil miracle (l’apothéose de la populace !) méritait bien que l’on convoquât un des principaux Pères de l’Eglise pour l’accréditer, le fonder spirituellement :

C’est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables dont sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole mystérieuse : Fex urbis, lex orbis. (Ve, 1er, i ; 1194)

De la tourbe des villes sort la loi du monde ! La boue est bien lieu de passage imaginaire. Son alchimie change l’eau en feu et la canaille en législateur républicain[5].

Le gamin de Paris, Gavroche, participe de la boue par son origine même :

De quelle argile est-il fait ? de la première fange venue. Une poignée de boue, un souffle, et voilà Adam. Il suffit qu’un dieu passe. Un dieu a toujours passé sur le gamin. La fortune travaille à ce petit être. Par ce mot, la fortune, nous entendons un peu l’aventure. Ce pygmée pétrit à même dans la grosse terre commune, ignorant, illettré, ahuri, vulgaire, populacier, sera-ce un ionien ou un béotien ? Attendez, currit rota, l’esprit de Paris, ce démon qui crée les enfants du hasard et les hommes du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore. (IIIe, 1er, iv ; 594-595)

La référence à l’Art poétique d’Horace[6] met en relation genèse adamique et création littéraire. L’inversion de la proposition formulée dans l’« Epître aux Pisons » est là pour suggérer l’idée que Dieu fait parfois mieux que le poète, ce qui est une manière de nier l’éventuelle « invraisemblance » d’un gamin trop romanesque[7].

Gavroche appartient aussi à la boue par son langage, l’argot, « cet idiome abject qui ruisselle de fange » (IVe, 7e, i ; 1003), mais il n’a en lui aucune des valeurs négatives de la boue parce « qu’il a dans l’âme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue » (IIIe, 1er, i ; 591). Véritable esprit de l’insurrection, Gavroche incarne les valeurs positives de la boue, celles qui sont liées à l’imaginaire igné ; esprit consumé par sa propre dynamique, il meurt en « enfant feu follet » (Ve, 1er, xv ; 1241) pour avoir trop pris le risque de narguer les gardes nationaux et les soldats.

La dynamique poétique de la boue hugolienne tient dans son pouvoir de métamorphoser l’eau en feu ; et elle se réalise dans le fait qu’elle donne à la boue la faculté de fixer la loi du monde : Fex urbis, lex orbis.

2. DE LA ROUE A L’EGOUT : LA FATALITE

Fardier de Montfermeil dont « le bois disparar[aît] sous la boue et le fer sous la rouille » (Ière, 4e, i ; 152) ; charrette du vieux Fauchelevent, qui s’enfonce dans le sol « détrempé » (Ière, 5e, vi ; 182) par les pluies de la veille ; guimbarde empruntée à Hesdin, en remplacement du tilbury à la roue brisée, et qui peine sur la route de Saint-Pol, gâtée par la pluie (Ière, 7e, v ; 259), avant de tomber « d’une ornière dans l’autre » (Ière, 7e, v ; 261), jusqu’à briser son palonnier sur le chemin de traverse qui conduit à Arras ; équipages français du train englués « jusqu’à l’essieu » dans la terre « défoncée par l’averse » (IIe, 1er, v ; 327) ; « embourbement des batteries » (IIe, 1er, viii ; 339) napoléoniennes, « tombereaux de fange enrubannée et fleurie » (Ve, 6e, i ; 1392) cheminant dans les encombrements du mardi-gras... Les carrioles ne manquent pas dans Les Misérables mais, dans leur majorité, ces véhicules, loin d’assurer de prompts déplacements, ont une curieuse propension à s’enliser, à ralentir, voire à s’immobiliser.

Charrettes, carrioles et autres guimbardes sont autant de synecdoques de la roue, dont elles révèlent les périlleuses relations avec la boue.

Pour le rêveur cosmique, la roue constitue une image du cycle vital. Cette image, Hugo l’emprunte à Dante qui termine sa Divine Comédie en comparant « amour ° qui mèn[e] le soleil et les étoiles » à une « roue au branle égal »[8] ; Dante l’empruntait aux prophètes Isaïe et Jérémie, qui la relient au travail du potier, ainsi qu’à Saint Jérôme qui l’interprète comme « la parabole du libre arbitre »[9]. Nous comprenons mieux, en remontant au potier, que les roues des Misérables attirent si volontiers la boue.

Hugo recompose les éléments de l’image pour substituer à la parabole de l’amour et du libre arbitre celle de la fatalité. Nous n’en donnerons que deux exemples, reliant le sommet et la base de l’échelle sociale, ceux de Napoléon et des filles Jondrette, autrement dit Eponine et Azelma Thénardier.

Le récit de la bataille de Waterloo fait la part belle à la météorologie. Dans l’unique chapitre des Misères consacré à cette bataille, la météorologie n’entre en jeu que comme imageant : « L’orage du combat est encore dans cette cour » (IIe, 1er, ii ; 318) écrit l’auteur à propos du château d’Hougomont. La rédaction de 1861 retire au météore son caractère de cliché et lui offre un premier rôle :

S’il n’avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l’avenir de l’Europe était changé. Quelques gouttes d’eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût la fin d’Austerlitz, la providence n’a eu besoin que d’un peu de pluie, et un nuage traversant le ciel à contresens de la saison a suffi pour l’écroulement d’un monde.

La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blücher le temps d’arriver, n’a pu commencer qu’à onze heures et demie. Pourquoi ? Parce que la terre était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l’artillerie pût manoeuvrer.

[...]

Supposez la terre sèche, l’artillerie pouvant rouler, l’action commençait à six heures du matin. La bataille était gagnée et finie à deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne. (IIe, 1er, iii ; 323-324)

La pluie, présentée comme un outil de la « providence », n’est pas seulement responsable d’un retard fatal, elle est aussi cause d’une mise en échec de l’artillerie, cette arme maîtresse de la stratégie impériale. Victor Hugo reprend le cliché des Misères et lui confère la charge tragique d’une image réalisée, d’un imaginaire actif, lorsqu’il évoque, parmi les « incidents orageux passant comme les nuées de la bataille devant Napoléon » (IIe, 1er, viii ; 339), « le peu d’effet des bombes tombant dans les lignes anglaises, s’y enfouissant dans le sol détrempé par les pluies et ne réussissant qu’à y faire des volcans de boue, de sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure » (ibid.). Génératrice de boue, la pluie incarne le sort contraire à l’Empereur.

Dans le cas des filles Jondrette, la roue n’appelle plus la boue, elle en découle comme naturellement, logiquement :

Tristes créatures, sans nom, sans âge, sans sexe, auxquelles ni le bien, ni le mal ne sont plus possibles, et qui, en sortant de l’enfance, n’ont déjà plus rien dans ce monde, ni la liberté, ni la vertu, ni la responsabilité. Ames écloses hier, fanées aujourd’hui, pareilles à ces fleurs tombées dans la rue que toutes les boues flétrissent en attendant qu’une roue les écrase. (IIIe, 8e, iv ; 752)

L’attente est synonyme d’inexorable. La litanie déceptive des négations traduit le dénuement des filles Thénardier. La roue fatale n’est que l’aboutissement de la misère.

Le roman ne nous renseigne pas sur chacune des roues qui doivent arracher ces filles à la vie. Azelma part en Amérique avec son père et Victor Hugo laisse son destin en suspens (Ve, 9e, iv ; 1475). La fin d’Eponine, en revanche, est précisée. La roue qui l’écrase pendant l’insurrection est celle-là même par laquelle s’achève la Divine Comédie, l’Amour : elle meurt transpercée par le fusil qui visait Marius et qu’elle a détourné. Son amour est double. Il est mystique, d’abord, il consiste en une adhésion à la marche de la providence[10], puisqu’elle accepte douloureusement les liens de Marius et de Cosette. Il est humain, ensuite, comme en témoigne les dernières paroles de cette « malheureuse âme » (IVe, 14e, vii ; 1169) à l’homme qu’elle a sauvé au péril de sa vie :

- Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j’étais un peu amoureuse de vous. (IVe, 14e, vi ; 1169)

Litote finale dans laquelle se résume l’assomption d’une misérable ! La roue l’a écrasée, mais son branle incertain a changé l’ultime châtiment en ultime rachat. La main et la poitrine trouées d’Eponine suffisent à établir le lien entre cette fille et le Christ. Qui respecte la loi d’amour échappe aux affreuses promesses de la boue ! La roue représente la destinée dans tout ce qu’elle a d’incertain : l’engloutissement dans la boue n’est jamais sûr... Jean Valjean en fera lui aussi l’expérience.

Le lien imaginaire de la roue et de la boue donne naissance dans « L’intestin de Léviathan » à une métaphore de la pollution par les miasmes de l’égout :

A l’heure où nous sommes, le rayonnement des maladies de Paris va à cinquante lieues autour du Louvre, pris comme moyeu de cette roue pestilentielle. (Ve, 2e, vi ; 1299)

Cette roue-là incarne la fatalité des maladies qui pèse sur la ville tout entière. La roue devient image de la diffusion de la boue. Le choix du « moyeu » n’est pas innocent. Un chapitre exclu des Misérables et intitulé « Les Fleurs » l’éclaire par une curieuse étymologie : « Le premier des palais et le dernier des bouges, le Louvre et le lupanar ont le même radical : loup. » (1635)[11]. La linguistique hugolienne trace un fil rouge reliant le sommet et le fond de l’édifice social et double le sens géographique de l’image qui nous intéresse d’une signification sociale : tous les hommes, de la base au sommet de l’échelle sociale, sont égaux devant la « roue pestilentielle » de l’égout parisien. Tous les hommes sont égaux devant la boue. Le préambule de notre constitution dit « devant la loi », mais rappelons-nous l’aphorisme de Saint-Jérôme : Fex urbis, lex orbis !

3. DE LA PLUIE AU BUVARD : LA DETTE

A côté de ses dimensions symboliques, la boue revêt aussi une dimension économique. Pour la comprendre, il importe de se pencher sur le modèle d’économie domestique qu’est Monseigneur Bienvenu Myriel[12] :

Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu’il changeât quelque chose à son genre de vie et qu’il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire.

Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d’être reçu ; c’était comme de l’eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l’argent, il n’en avait jamais. Alors il se dépouillait. (Ière, 1er, ii ; 10)

Voilà une eau qui ne produit pas de boue : argent de la fraternité, insuffisant à combler la misère, comme à gorger cette « terre sèche » à laquelle est comparé Mgr Myriel. Sur un terrain moins propice, le même métal produit un tout autre effet. Nous songeons bien sûr à Jean Valjean, installé à la table de l’évêque :

Il était dans un de ces moments où les idées qu’on a dans l’esprit sont troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et s’y croisaient confusément, perdant leurs formes, se grossissant démesurément, puis disparaissant tout à coup comme dans un eau fangeuse et agitée. Beaucoup de pensées lui venaient, mais il y en avait une qui se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette pensée, nous allons la dire tout de suite : - il avait remarqué les six couverts d’argent et la grande cuiller que Mme Magloire avait posés sur la table. (Ière, 2e, x ; 104)

Le spectacle de l’argent suffit à remuer la boue dans l’âme de l’ancien forçat. Ces deux extraits esquissent un principe : l’eau bat monnaie dans l’imaginaire hugolien. Il est vrai que nous savions l’argent volontiers liquide, l’eau productrice de boue, et l’homme argileux...

Cette image projette un jour particulier sur une formule de Napoléon :

Le matin, sur la berge qui fait l’angle du chemin de Plancenoit, il avait mis pied à terre dans la boue, s’était fait apporter de la ferme de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s’était assis, avec une botte de paille pour tapis, et avait déployé sur la table la carte du champ de bataille, en disant à Soult : Joli échiquier ! (IIe, 1er, vii ; 334)

L’Empereur a l’esprit ludique ; du reste, le titre du chapitre est explicite : « Napoléon de belle humeur » (IIe, 1er, vii ; 333). L’auteur est à l’unisson. Voilà le terrain boueux de Waterloo changé en *« échiquier ». L’adversaire, c’est l’Anglais, c’est Wellington. Le respect dû à l’ennemi commande une traduction... qu’au moins, il goûte nos bons mots ! L’anglais a deux termes pour désigner l’échiquier : chess-board et Exchequer. Le premier traduit le jeu de Napoléon, le second celui de Victor Hugo : the Chancellor of the Exchequer est, au pays de Wellington, le chancelier de l’échiquier, c’est-à-dire le ministre des finances. Hugo, qui rédigea ces pages à Guernesey, avait toutes les raisons de le savoir. Et l’eau déversée sur la plaine de prendre un sens inattendu : sous couvert d’histoire militaire, c’est de finances qu’il s’agit ici. Du reste, le mot est adressé au maréchal Soult... prononcez soulte. L’épisode de Waterloo, explicitement présenté comme une digression[13], vise à introduire dans le récit un détrousseur de cadavres, Thénardier, et à fonder à son égard une dette contre-nature : celle du fils du colonel Pontmercy, Marius.

L’importance narrative de cette dette contractée sur l’échiquier de Waterloo est telle que son règlement déterminera la clôture du récit. Au terme d’une conversation tendue, dont les revirements ne sont pas sans rappeler la bataille elle-même, Marius offre vingt-quatre mille cinq cents francs à Thénardier pour qu’il s’embarque à destination de l’Amérique avec sa dernière fille, Azelma. Par ce geste, le baron « retir[e] de la prison pour dettes la mémoire de son père » (Ve, 9e, iv ; 1468) ; mais les révélations de Thénardier lui ont donné un nouveau créancier : en compagnie de sa jeune épouse, il se précipite rue de l’Homme-Armé, numéro 7... c’est pour voir mourir celui qu’il est enfin décidé à vénérer !

Une fois soldées les dettes contractées sur l’échiquier fangeux de Waterloo, une fois Jean Valjean mis en terre, nous retrouvons la pluie, mais celle-ci n’engendre plus de boue, c’est une pluie moderne, en quelque sorte. « La pluie, qui salissait l’égout d’autrefois, lave l’égout d’à présent » (Ve, 2e, v ; 1295), peut-on lire au chapitre v de « L’intestin de Léviathan » ; ce clivage historique vaut par-delà l’égout : au temps de l’écriture, contrairement au temps du récit, « la pluie efface » (Ve, 9e, vi ; 1486).

Avant qu’il disparaisse à son tour, visualisez l’échiquier : une case blanche, une case noire, une case blanche. La lumière, la nuit, la lumière. Il nous offre le modèle du nom de Jean Valjean. Jean, comme l’illuminé de Pathmos ; Val, comme les vallons boueux des environs de Waterloo. Bonté de l’émondeur, méchanceté du bagnard, bonté du sauveur de Cosette, de Marius et de quelques autres. L’échiquier fangeux est le patron du patronyme[14] ; du reste, ils sont à peu près contemporains dans la chronologie de la création[15]. Pour confirmation de ce que le terrain boueux de l’échiquier est propice aux fausses dettes, nous constatons que Jean Valjean ne cesse, tout au long du récit, de règler des dettes injustifiées, envers la société d’abord, puis envers Fantine[16]. Son manteau cousu de billets et de monnaie sonnante et trébuchante est bien l’égide qui convient à cet éternel endetté ! Faisons encore un instant parler les noms : Valjean, c’est le chiasme d’Hougomont, qui inscrit explicitement au coeur du champ de bataille le nom de l’auteur : « Hougomont, pour l’antiquaire, c’est Hugomons. Ce manoir fut bâti par Hugo sire de Somerel » (IIe, 1er, ii ; 317). Nous avons dit chiasme... rhétorique inutile ! Le roman fournit un vocable plus adéquat : « image symétrique » (IVe, 15e, i ; 1177) ; nous relevons cette expression dans le chapitre par lequel Hugo a commencé la rédaction finale du livre, celle de 1861, « Buvard, bavard »[17]. Il y est question d’une lettre de Cosette à Marius. L’étourdie a laissé ouvert son buvard « et ouvert précisément à la page sur laquelle elle avait appuyé, pour les sécher, les quatre lignes écrites par elle » (ibid.). Dans le miroir, Jean Valjean lit ces lignes... Soudain, le livre nous apparaît à son tour comme le buvard du champ boueux d’Hougomont, buvard par lequel le romancier, prophète de la misère et de la boue, règle envers les pauvres une dette « d’amour et de pitié »[18]. De la boue d’Hougomont et de Waterloo sort la loi de l’univers romanesque[19]. Fex urbis, lex orbis.

4. DE L’INTESTIN AU DELUGE : L’EDUCATION

Combeferre est un grand orateur. Sermonnant ses troupes pour persuader quelques pères de famille de rentrer dans leurs foyers, il utilise une forme de parabole :

Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu’on sent sous le baiser, savez-vous ce que cela devient quand c’est abandonné ? J’en ai vu un tout petit, haut comme cela. Son père était mort. De pauvres gens l’avaient recueilli par charité, mais ils n’avaient pas de pain pour eux-mêmes. L’enfant avait toujours faim. C’était l’hiver. Il ne pleurait pas. On le voyait aller près du poêle où il n’y avait jamais de feu et dont le tuyau, vous savez, avait été mastiqué avec de la terre jaune. L’enfant détachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la mangeait. [...] Ce pauvre môme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il a été nu sur la table d’anatomie, ses côtes faisaient saillie sous sa peau comme les fosses sous l’herbe d’un cimetière. On lui a trouvé une espèce de boue dans l’estomac. Il avait de la cendre entre les dents. (Ve, 1er, iv ; 1208-1209)

Parabole des affamés ! Parabole des nourritures boueuses ! Le tableau de cet enfant, précédant l’entrée en lutte des insurgés, constitue une prolepse imaginaire du livre qui clôt le récit de l’insurrection : « L’intestin de Léviathan ». Ce livre est consacré à une question d’économie et d’hygiène : Victor Hugo dénonce l’organisation du traitement des déchets parisiens, dans lequel il voit une pollution de l’air et la perte de précieux engrais naturels. Le corps mort dans le ventre duquel l’autopsie révèle « une espèce de boue » préfigure la révélation des entrailles boueuses de la ville. L’analogie de la ville à un corps, l’inscription de l’égout dans l’imaginaire alimentaire ne se résout pas au seul titre du livre. Celui-ci réactive une série de clichés lexicaux qui confirment l’image : les entrées de l’égout sont désignées par les termes de « vomitoire » (Ve, 2e, ii ; 1286 et iii, 1289), de « bouches » (Ve, 2e, iii ; 1289 et iv ; 1291), et l’image du titre est elle-même reprise dans le récit par celle de « voirie intestinale de Paris » (Ve, 2e, vi ; 1298). Enfin, l’analogie de l’égout au système digestif culmine dans l’image de la régurgitation :

Quelquefois, l’égout de Paris se mêlait de déborder, comme si ce Nil méconnu était subitement pris de colère. Il y avait, chose infâme, des inondations d’égout. Par moments, cet estomac de la civilisation digérait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris avait l’arrière-goût de la fange. Ces ressemblances de l’égout avec le remords avaient du bon ; c’étaient des avertissements ; fort mal pris du reste ; la ville s’indignait que sa boue eût tant d’audace, et n’admettait pas que l’ordure revînt. Chassez-la mieux. (Ve, 2e, iii ; 1288-1289)

Nous constatons au passage que l’intestin est devenu « estomac », preuve que l’imaginaire hugolien conçoit le système digestif globalement, et que nous pouvions donc bien rapprocher, sans risque de contresens, l’estomac de l’enfant et l’intestin de la ville[20].

Cette image de la mauvaise digestion et de l’intestin fangeux est directement reliée à la problématique de la misère par le raisonnement économique de Victor Hugo. Deux formules appliquées au système des égouts parisiens explicitent ce lien : « Paris panier percé » (Ve, 2e, i ; 1283) et « Imitez Paris, vous vous ruinerez » (Ve, 2e, i ; 1284). L’estomac boueux est l’emblème de la course à la ruine. Développant cette notion, Victor Hugo compare le Paris de 1832 à la Rome impériale et en profite pour formuler une loi économique, celle de la dissémination de la ruine par la boue, ou plutôt de l’absorption de la richesse par la boue.

Les anciens agissaient comme les modernes. « Les cloaques de Rome, dit Liebig, ont absorbé tout le bien-être du paysan romain. » Quand la campagne de Rome fut ruinée par l’égout romain, Rome épuisa l’Italie, et quand elle eut mis l’Italie dans son cloaque, elle y versa la Sicile, puis la Sardaigne, puis l’Afrique. L’égout de Rome a engouffré le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement à la cité et à l’univers. Urbi et orbi. Ville éternelle, égout insondable. (Ve, 2e, i ; 1284)

L’estomac de l’enfant autopsié par Combeferre n’était que la première pierre d’une image dont la vocation était universelle. Elle a contaminé le texte moyennant un renversement du lien de causalité : ce n’est plus la misère qui provoque la boue, mais la boue qui provoque la ruine. Ce renversement traduit le caractère indissoluble du lien qu’établit l’imaginaire hugolien entre boue et ruine.

Par son utilisation à contre-emploi, la citation latine empruntée aux bénédictions papales renforce l’idée d’une malédiction de l’égout et de sa boue, qui fait écho à la citation de Saint-Jérôme. Celle-ci appartenait aux toutes premières pages du premier livre de la cinquième partie, « La guerre entre quatre murs ». La malédiction de l’égout est formulée dans les premières pages du deuxième livre de la même partie, « L’intestin de Léviathan », une fois l’échec de l’insurrection assuré. Ce deuxième livre éclaire d’un nouveau jour la citation du rédacteur de la Vulgate : de la boue des villes et de l’utilisation qu’on en fait sort aussi la loi économique du monde. La boue hugolienne a décidément tendance à légiférer, et les deux premiers livres de la cinquième partie des Misérables énoncent et développent les lois qu’elle promulgue.

Le peuple n’est pas innocent de la loi économique de prolifération de la boue, celle-ci résulte de ses mauvais choix politiques :

On voit ceci dans l’histoire plus souvent qu’on ne voudrait. Une nation est illustre ; elle goûte à l’idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon ; et si on lui demande d’où vient qu’elle abandonne Socrate pour Falstaff, elle répond : C’est que j’aime les homme d’Etat. (Ve, 1er, xx ; 1266)

Les verbes « goûter » et « mordre » inscrivent cette formule dans la cadre de l’imaginaire alimentaire. Mordre dans la fange, c’est d’une certaine manière, quoiqu’en toute innocence, ce que faisait le petit affamé évoqué par Combeferre en mangeant la terre jaune du tuyau de poêle. Brancher l’égout sur les mauvais appétits politiques du peuple permet de recomposer la parabole de Combeferre : l’égout révèle les mauvais appétits, les mauvais choix politiques d’un peuple[21] qui préfère Falstaff à Socrate[22]. Ces mauvais appétits tuent les enfants ![23] Dans ce sens, « L’intestin de Léviathan » s’oppose à « La guerre entre quatre murs », la Fex urbis du peuple à la Fex urbis de l’égout, l’optimisme révolutionnaire à un pessimisme politico-économique amplement justifié, aux yeux de l’exilé, par le soutien populaire dont bénéficia Napoléon III. La complexité de l’image hugolienne de la boue, à la fois tourbe propageant « l’étincelle du droit » (IVe, 10e, ii ; 1077) et boue propageant la misère, reflète la complexité d’une appréhension du peuple faite de compassion et de défiance[24]. Dans l’imaginaire, cette distinction recoupe celle de l’émeute et de l’insurrection. Victor Hugo n’est pas un apologiste de la révolution pour la révolution ; il distingue soigneusement deux types de soulèvements, ceux qui contribuent au progrès, les insurrections, et ceux qui participent d’un mouvement rétrograde, les émeutes. Un exemple historique illustre ce clivage : « Danton contre Louis XVI, c’est l’insurrection ; Hébert contre Danton, c’est l’émeute » (IVe, 10e, ii ; 1077) ; une image définit sa position dans le réseau qui nous intéresse : les pavés de l’insurrection « ne laissent à l’émeute que leur boue » (ibid.). Cette « boue » résulte de l’application à l’imaginaire élémentiel du mouvement rétrograde imposé à l’histoire. Pour simplifier, disons que la tourbe, parfois, redevient boue. Le feu révolutionnaire s’en ressent : « Il y a [...] quelque différence dans l’intensité calorique ; l’insurrection est souvent volcan, l’émeute est souvent feu de paille » (ibid.). La fex urbis ne propage pas toujours les lumières flamboyantes du progrès.

Au total, l’aphorisme de Saint-Jérôme autour duquel nous avons structuré cette étude sonne comme un avertissement et une invitation : puisque la boue est destinée à fixer la loi du monde, il importe de lui apprendre à préférer Socrate à Falstaff, le philosophe au débauché. Enjolras, haranguant les insurgés, détermine quelle solution il convient d’apporter à ce problème. Elle tient dans la mise en oeuvre des trois principes qui forment la devise de notre république : Liberté, Egalité, Fraternité. Et ce travail doit commencer par l’institution de « l’instruction gratuite et obligatoire » (Ve, 1er, v ; 1215). Lorsque les peuples auront été éclairés par l’école, « On n’aura plus à craindre la famine, l’exploitation, la prostitution par détresse, la misère par chômage [...]. On pourrait presque dire : il n’y aura plus d’événements. On sera heureux. » (ibid.). Fin de la misère, fin de l’histoire. Dans « Les Fleurs », Victor Hugo tenait sans intermédiaire un discours semblable à celui d’Enjolras : « Oui, l’enseignement gratuit et obligatoire, voilà le remède. Enseignement logique, scientifique, radical ; enseignement de choses saines et fortes. » (1652). Il concluait par une métaphore spiritualiste :

Il y a eu jadis, la géologie le démontre, un déluge funeste, le déluge de la matière[25], il nous faut maintenant le bon déluge, le déluge de l’esprit. L’instruction primaire et secondaire à flots, la science à flots, la logique à flots [...] (1653)

Que cette eau neuve balaie enfin l’égout !

Parce qu’elle a le pouvoir de guérir la misère et de sublimer la fex urbis par la lumière et par le feu, l’éducation peut seule garantir l’avènement d’une lex orbis équitable et pérenne... Il n’était pas inutile, croyons-nous, de faire entendre pareil message en si docte lieu.

 

 


[1]. Nous avons relevé quatre-vingt onze occurrences des seuls termes de boue et de fange, pris substantivement ou adjectivement. Et ces chiffres ne tiennent pas compte des emplois, également fort nombreux, de ces mots dans les chapitres écartés par Victor Hugo. L’étude exhaustive était donc impossible dans le cadre restreint ce cette étude.

Le travail de dépouillage que nous avons dû accomplir nous conduit à déplorer que le récent - et par ailleurs fort utile - travail lexicographique mené sur le roman (PHALESE Hubert de Dictionnaire des " Misérables ", Paris, Nizet, 1994) ne possède ni entrée « boue », ni entrée « fange ».

 

[2]. Voir, chez Platon, Timée 60 b sqq et Parménide 130 c-d, et l’analyse qu’en fait GUINERET Hervé « La boue est-elle l’informe (à propos de Platon) ? », Figures, « Imaginaires de la boue », Dijon, Centre Gaston Bachelard (à paraître).

 

[3]. Nous renvoyons à la pagination de l’édition Pléiade, établie par Maurice Allem (Paris, Gallimard, 1951). Attendu l’abondance des éditions, nous indiquons aussi de façon systématique la partie (chiffre romain ordinal), le livre (chiffre arabe ordinal) et le chapitre (chiffre romain, petites capitales) dans lesquels se trouvent les passages cités.

 

[4]. Définitions d’Emile Littré.

 

[5]. La transformation quasi alchimique de la boue en tourbe doit être mise en relation avec celle de la populace en Peuple, si précisément analyse par René Journet et Guy Robert : « Au terme du Progrès, " phénomène divinement fatal ", se trouve la naissance du Peuple. Le mot change ici de sens : ce qui n’était d’abord qu’une réserve de forces confuses et parfois violentes, auxiliaires à demi conscientes du grand dessein de Dieu, va révéler sa véritable nature : " Oui, le Peuple ébauché au XVIIIsiècle, sera achevé par le XIXe siècle. " ». JOURNET R. et ROBERT G. Le Mythe du Peuple dans " Les Misérables ", Paris, Editions sociales, 1963. p. 71.

 

[6]. « Tu as commencé à tourner une amphore : la roue tourne ; pourquoi ne vient-il qu’une cruche ? », HORACE « Epître aux Pisons », Oeuvres, Paris, Garnier Frères, « GF-Flammarion », 1967. p. 259. Trad. François Richard.

 

[7]. Victor Hugo construit volontiers sa vérité romanesque au rebours de la vraisemblance. Ainsi, nous prévient-il au début de « L’Affaire Champmathieu » : « Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité. » (Ière, 7e, i ; 222).

 

[8]. DANTE Divine Comédie in Oeuvres complètes, Paris, NRF Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965. « Paradis », XXXIII, v. 144-145. Trad. André Pézard.

 

[9]. Cf DANTE op. cit., note d’André Pézard, pp. 1674-1675.

 

[10]. Cf DANTE La Divine Comédie, Paris, Bordas, « Classiques Garnier », 1989. Note 1426, p. 698.

 

[11]. Pour les références à ce chapitre écarté, nous ne donnons que la pagination de l’édition de référence, qui l’inclut dans ses variantes. Ce fragment représente les chapitres iii à ix du livre intitulé « Patron-Minette » (IIIe, 7e). L’ensemble de ce livre a été rédigé lors des dernières additions effectuées par Hugo au début de 1862. L’Edition de l’Imprimerie Nationale - qui publie ce texte sous le titre « L’âme » - explique son retrait par son caractère digressif. Cela est évidemment insuffisant. En revanche, une intervention de Victor Hugo au milieu du chapitre vii de ce fragment est révélatrice : « Je vous entends d’ici murmurer : il a déjà fait ces recommandations-là tout à l’heure. Ah ! vous vous plaignez des répétitions. Le clou qu’on enfonce aussi. » (1643). En définitive, Hugo a choisi de ne pas trop enfoncer le clou !...

 

[12]. Sur la valeur de ce modèle, cf REGNIER Yves « De l’art d’exploiter un évêque à propos du fonctionnement et des contenus idéologiques du personnage de Monseigneur Myriel », Romantisme Colloques, « Victor Hugo, " Les Misérables ", " la preuve par les abîmes " », Paris, C.D.U. & SEDES, 1994. pp. 20-22.

 

[13]. « Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l’histoire de Waterloo ; une des scènes génératrices du drame que nous racontons se rattache à cette bataille ; mais cette histoire n’est pas notre sujet [...] » (IIe, 1er, iii ; 325).

 

[14]. On pourrait également citer à l’appui de cette thèse le fait que Jean devienne champ dans « L’Affaire Champmathieu » : le champ Valjean, c’est le champ de bataille.

 

[15]. C’est le 20 mars 1861 que Victor Hugo change le nom de Jean Vlajean en Jean Valjean, et le récit de la bataille de Waterloo est essentiellement rédigé de mai à juillet 1861, période au cours de laquelle Victor Hugo séjourna fréquemment sur les lieux mêmes de la déroute napoléonienne. Il nous apparaît probable que la décision de nommer le personnage central Valjean ait conduit l’auteur à rejoindre Hougomont.

 

[16]. Analysant le texte en termes de puissance et d’énergie, Claube Habib souligne que « dans le mouvement de la fuite, il s’avère que Jean Valjean ne ramasse ses forces qu’afin de les dépenser » ; cette remarque est en accord avec notre perspective économique. Cf HABIB Claude « " Autant en emporte le ventre ! " » in UBERSFELD Anne et ROSA Guy Lire Les Misérables, Paris, José Corti, 1985. pp. 135-149. p. 144.

 

[17]. Sur l’importance génétique de ce chapitre, cf SEEBACHER Jacques Victor Hugo ou le calcul des profondeurs, Paris, P.U.F., 1993. pp. 167-181.

 

[18]. Dans une lettre à l’éditeur Albert Lacroix, en date du 23 mars 1862, Victor Hugo qualifie Les Misérables de « livre d’amour et de pitié ».

Il conviendrait, nous semble-t-il, de relier à l’imaginaire de la dette une étude des différents contrats d’édition signés par Victor Hugo à propos des Misérables.

 

[19]. Cela permet de comprendre que, le 30 juin 1861, Victor Hugo ait tenu à écrire dans son journal : « J’ai fini Les Misérables sur le champ de bataille de Waterloo ». Cf CORNUZ Jean-Louis Hugo, l’homme des " Misérables ", Paris, Pierre-Marcel Favre, 1985. p. 68.

 

[20]. Le minutieux travail de Jean-Bertrand Barrère sur le carnet de Victor Hugo « Commencé le 4 octobre 1860 » a d’ailleurs établi que ce chapitre est sorti de l’expression-mère : « appareil digestif d’une cité » (fo 110). HUGO Victor Un carnet des Misérables octobre-décembre 1860, notes et brouillons présentés, déchiffrés et annotés par Jean-Bertrand BARRERE, Paris, Minard-Lettres Modernes, 1965. pp. 21 et 186-187.

Ajoutons, en outre, que dès la méditation préparatoire à la révision du manuscrit des Misères, le lien imaginaire de la fange et de la digestion était posé. Dans Philosophie. Commencement d’un livre, Hugo écrit en effet :

Et vous voulez que sous la pression de tous ces gouffres concentriques au fond desquels je suis, bah ! je me recroqueville et me pelotonne dans mon moi ! dans quel moi ? dans mon moi matériel ! dans le moi de ma chair, dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi de mes appétits suivis de fétidités, dans le moi de ma fange !

(Philosophie 1ère partie, 13 in HUGO V. Critique, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1985. p. 491)

 

[21]. Cette image applique à l’ensemble de la société la tare que Gavroche semblait réserver à la bourgeoisie lorsqu’il disait : « Ces bourgeois, comme c’est gras ! ça se gave. Ça patauge dans les bons dîners » (IVe, 11e, i ; 1097). Les électeurs,les Bamatabois, ne sont pas les seuls responsables de la misère.

 

[22]. Ainsi se trouvent noués les termes du symbole que Guy Rosa lit dans le tableau de l’égout : « la misère est à la société ce que l’égout est à la ville ». Cf ROSA Guy « Le vaisseau, la mine, l’égout : images de la société dans Les Misérables », Romantisme Colloques, « Victor Hugo, " Les Misérables ", " la preuve par les abîmes " », Paris, C.D.U. & SEDES, 1994. pp. 91-102. p. 99.

 

[23]. Rappelons qu’Anne Ubersfeld voit dans Gavroche « le garçon qui se gave de cailloux ». Pareille lecture relie parfaitement le gamin de Paris à l’imaginaire que nous analysons. Cf UBERSFELD Anne Paroles de Hugo, Paris, Messidor/Editions sociales, 1985. p. 149.

 

[24]. Sur ce point, nous suivons parfaitement l’analyse de Pierre Laforgue quant à l’importance des intermittences, des exceptions et des défaillances dans la marche du progrès. Mais n’est-il pas naturel qu’une étude de la boue s’accorde avec un travail sur le résidu. Cf LAFORGUE Pierre « Misère et matière : la notion de résidu dans Les Misérables », in Gavroche Etudes sur " Les Misérables " », Paris, C.D.U. et SEDES, 1994. p. 148.

 

[25]. Le récit du déluge dans La Fin de Satan aboutit à une description du site fangeux où s’élèvera Paris ; c’est de ce lieu qu’Isis-Lilith lance sa malédiction (« La Sortie de l’ombre », vers 405-486). Nous voyons là un des multiples liens qui attachent l’écriture épique du poème inachevé à la narration romanesque qui l’interrompit.