L’ÎLE AUX « CALEMBREDAINES »

IMAGINATION ET ORALITÉ DANS LA CONCEPTION DE STANDARD ISLAND

 

Christian Chelebourg

 

 Cette étude illustre le fonctionnement de l’oralité vernienne par l’étude de L’Île à hélice. Elle établit que Standard Island est imaginée, à partir de la recette de l’île flottante, pour satisfaire aux besoins alimentaires d’un auteur qui ne se nourrissait alors que de lait et d’œufs. Elle montre également comment les dissensions intestines qui conduisent cette utopie à sa perte métaphorisent les pathologies intestinales dont il souffre. Enfin, elle articule le propos politique de l’ouvrage à cette dimension proprement imaginaire en établissant que Standard Island vise à mettre en cohérence la vie publique de Jules Verne et son imagination romanesque, chargées l’une comme l’autre de le nourrir et de lui permettre un contrôle de ses symptômes.

 

 

Par 20° de latitude sud et 160° de longitude ouest, près des côtes de Mangia, la plus importante des huit îles qui forment l’archipel de Cook, Pinchinat rêve, comme à son habitude, de sauvages... et il a quelque raison de croire que son espoir ne sera pas une nouvelle fois déçu :

« – Mon vieux Zorn, dit-il ce jour-là à son camarade, s’il n’y a pas d’anthropophages ici, il n’y en a plus nulle part !

– Je pourrais te répondre : “ Qu’est-ce que cela me fait ? ” réplique le hérisson du quatuor. Mais je te demanderai : “ Pourquoi... nulle part ?... ”

– Parce qu’une île qui s’appelle “ Mangia ” ne peut être habitée que par des cannibales.

Et Pinchinat n’a que le temps d’esquiver le coup de poing que mérite son abominable calembredaine. » (2e, I, 194)[1]

Dans le Quatuor concertant de la psyché vernienne, le jeune alto, « indécrottable amateur de calembredaines et calembours » (1ère, I, 7), incarne la fantaisie[2]. Et, n’en déplaise à Sébastien Zorn comme à tous les zélateurs du sens propre, c’est précisément cette fantaisie-là qui est à l’œuvre dans L’Île à hélice...

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Sans qu’on n’y ait jamais pris garde, les titres d’Une ville flottante et de L’Île à hélice se répondent, en écho, à vingt-cinq ans de distance[3]. Tous deux sont construits sur le même modèle thématico-syntagmatique : un substantif désignant un élément terrestre stable est doté d’une qualification maritime. La paronomase qui relie les substantifs invite au rapprochement et inscrit leurs qualificatifs dans un même paradigme, si bien que le Great-Eastern nous apparaît comme une « ville à hélice » et que Standard Island se révèle naturellement « flottante ». Le texte de L’Île à hélice confirme ce jeu en appliquant à l’ambitieux projet des milliardaires américains l’adjectif accolé, en 1870, au fleuron de la marine britannique : « Eu égard à sa destination, aux exigences qu’elle devait satisfaire, il fallait que cette île pût se déplacer et, conséquemment, qu’elle fût flottante. » (1ère, V, 50).

Standard Island est donc une île flottante. L’échange des paradigmes cachait une recette gourmande : du lait et des œufs, des œufs battus en neige flottant sur une crème anglaise. J’ai, sur nombre de mes collègues, cette modeste supériorité d’avoir passé mon enfance dans les cuisines d’un grand-restaurant ; mon père y règnait en maître absolu et ma qualité de fils du « chef » me valait d’exécuter fièrement les entremets les plus simples. Combien d’hectolitres de crème anglaise n’ai-je pas préparés ! Ses secrets me sont encore familiers : on travaille les jaunes d’œufs avec un peu de sucre jusqu’à obtenir un mélange mousseux, sur lequel on verse à petits traits un lait bouillant, sans s’interrompre de « touiller ». Puis l’on épaissit la crème à feu doux... Lorsqu’elle nappe la spatule, le tour est joué. Il est recommandé d’agrémenter le lait de vanille et la crème de kirsch, mais ce n’est pas l’essentiel. L’île flottante est sans doute née des meilleurs principes d’économie domestique : le blanc des œufs, énergiquement battu et moulé à la cuillère, est répandu à la surface de la crème, sur laquelle il repose douillettement – ainsi, rien n’est perdu. Toute l’alchimie de cet humble dessert repose sur l’harmonieuse combinaison du lait et des œufs.

Du lait et des œufs, tel est le minimum sans lequel les habitants de Standard Island ne sauraient vivre. En effet, dans cette île aussi peu autarcique que possible, dans ce monde artificiel si parfaitement organisé pour faire commerce de villégiature, on relève une singulière exception à la règle de la dépendance alimentaire en matière de protéines animales :

« Il eût paru peu pratique de demander à ce sol factice de produire des céréales et de pourvoir à l’entretien des bestiaux de boucherie, qui sont d’ailleurs l’objet d’une importation régulière. Mais il y eut lieu de créer les installations nécessaires afin que le lait et le produit des basses-cours ne dépendissent pas de ces importations. » (1ère, V, 52)

Le reste, « les bœufs, les moutons, les porcs des meilleurs marchés de l’Amérique, [...] enfin, tout ce qu’il faut au plus difficile des gourmets en fait d’articles comestibles » (1ère, V, 58) arrive par bateau, soit à Bâbord Harbour, soit à Tribord Harbour, selon le caprice des vents.

Pourquoi diantre y eut-il « lieu de » garantir, plus que tout autre, l’approvisionnement de ces milliardaires en lait et en œufs ? Jules Verne ne l’explique pas. Afin de bien comprendre cette étrange contrainte, il faut se rappeler qu’au début des années 1890, et suite à d’importants troubles gastriques, Jules Verne était astreint à un régime alimentaire des plus sévères, et des plus farfelus à la fois : du lait et des œufs[4]. En 1892, il avait souffert d’une grave dilatation de l’estomac pendant tout l’été, de juin à octobre, et s’était traité essentiellement par une alimentation lactée[5]. Écrit du 17 mars au 17 octobre 1893[6], L’Île à hélice s’inspire de cette étrange diététique : Standard Island est conçue pour répondre, en toute situation, aux besoins médicaux de son auteur.

Parallèlement, elle est en mesure d’assouvir la boulimie qui a ruiné, au fil des années, son système digestif[7]. En effet, la culture intensive qu’on y pratique, à côté de l’indispensable élevage de poules et de vache à lait, participe de cet imaginaire de Cocagne dont sont empreints plusieurs de ses écrits[8] :

« [...] l’électroculture est largement employée, c’est-à-dire l’influence de courants continus, qui se manifeste par une accélération extraordinaire et la production de légumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de quarante-cinq centimètres et des carottes de trois kilos. Jardins, potagers, vergers peuvent rivaliser avec les plus beaux de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s’en étonner : on ne regarde pas à la dépense dans cette île si justement nommée “ le Joyau du Pacifique ”. » (1ère, V, 52-54)

L’électricité produit ici ce que l’oxygène réalisait au chapitre X d’Une fantaisie du Docteur Ox. De même, la presse de Standard Island réalise certains fantasmes également dévoilés dans les Souvenirs d’enfance et de jeunesse[9] ; voilà, en effet, ce que Jules Verne nous apprend de quelques-unes des publications diffusées à bord :

« Elles n’ont d’autre but que de distraire un instant, en s’adressant à l’esprit... et même à l’estomac. Oui ! quelques-unes sont imprimées sur pâte comestible à l’encre de chocolat. Lorsqu’on les a lues, on les mange au premier déjeuner. Les unes sont astringentes, les autres légèrement purgatives, et le corps s’en accommode fort bien. Le quatuor trouve cette invention aussi agréable que pratique.

– Voilà des lectures d’une digestion facile ! observe judicieusement Yvernès.

– Et d’une lecture nourrissante ! répond Pinchinat. Pâtisserie et littérature mêlées, cela s’accorde parfaitement avec la musique hygiénique ! » (1ère, VII, 83)

L’allusion finale de Pinchinat se réfère à une précédente diatribe de Calistus Munbar « sur la musique considérée non seulement comme une des manifestations de l’art, mais comme agent thérapeutique [...] exerçant une action réflexe sur les centres nerveux » (1ère, VI, 73). À Milliard City, « Pâtisseries et littérature mêlées » accomplissent, à l’égard du système digestif, le même miracle que la musique opère sur les nerfs : elles contribuent, tout uniment, au plaisir et à la santé. « Pâtisserie et littérature mêlées », tel est le programme de cette Île flottante à hélice dans laquelle Jules Verne réalise l’improbable idéal d’un microcosme où sa boulimie ferait bon ménage avec le traitement de ses gastralgies – Standard Island vise à réconcilier diététique et voracité pathologique, médecine et maladie, c’est une véritable utopie hygiénique. Du moins dans les premiers chapitres du roman...

Par la suite, les choses se gâtent. On sait que cette île, « Joyau du Pacifique », finit par s’abîmer dans les flots, victime de l’absurde rivalité des Bâbordais et des Tribordais. La signification humaine et politique de cette catastrophe n’a échappé à personne, mais on n’a pas examiné avec suffisamment d’attention les termes dans lesquels Jules Verne l’annonce puis la décrit.

À l’origine du drame, il y a les « divisions intestines » (2e, II, 200), les « dissensions intestines » (2e, XII, 333 et XIII, 340) excitées par la rivalité de Nat Coverley et de Jem Tankerdon ; la récurrence de l’épithète renvoie sylleptiquement aux intestins et se relie de la sorte aux pathologies oro-anales que l’imaginaire vernien considère de façon globale, c’est-à-dire sans concevoir de solution de continuité entre les troubles de l’appétit (boulimie), de la digestion (gastralgie) et de la défécation (colique)[10]. La querelle des Tribordais et des Bâbordais n’est donc pas seulement socio-politique, elle joue en profondeur sur le plan de l’oralité. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’une fois portée à son paroxysme l’opposition des clans donne le « vertige » (2e, XIII, 338) à Standard Island, fasse planer sur ses habitants le « spectre de la famine » (2e, XIII, 341) et contraigne les autorités à borner l’alimentation « au strict nécessaire » (2e, XIII, 345), puis à sans cesse « restreindre le ravitaillement » (2e, XIII, 346). En effet, les vertiges faisaient partie des symptômes qui avaient conduit l’auteur à suivre un régime lors de l’été 92 ; cette année-là, le 31 août précisément, il écrivait à Hetzel fils : « [...] je continue à suivre un très sévère régime : malheureusement, si je ne suis plus à la merci des indigestions, j’ai encore bien des vertiges. » (BN, II-225). On le comprend, en subissant vertige et privation, l’île et ses habitants ont à souffrir les maux que Jules Verne avait endurés un an auparavant. Le destin de Standard Island est calqué sur les pathologies de l’auteur. Pour achever de nous en persuader, relisons le dialogue au cours duquel Pinchinat et Frascolin s’entretiennent des ravages causés à la machinerie et à la fabrique d’énergie électrique de Babord Harbour :

« – On en sera quitte pour n’y voir que d’un œil !

– Soit, répond Frascolin, mais nous avons aussi perdu une jambe, et celle qui reste ne nous servira guère !

Borgne et boiteux, c’était trop. » (2e, XIII, 340)

« Borgne et boiteux », conclut Jules Verne, renchérissant sur l’humour grinçant de ses personnages ; il ne fait ainsi que décrire son état. Tandis qu’il boitait depuis l’attentat de 1886, il s’était vu menacer d’une opération oculaire après ses troubles gastrique de 1892 : « Non ! ma santé est bête. Du côté de l’estomac, cela va peut-être mieux, bien que les vertiges n’aient point disparu. Mais les infirmités pleuvent, [...] maintenant, j’ai les yeux malades, et deux jolis petits kystes à faire extirper » (BN, II-229), écrivait-il à son éditeur le 20 octobre, cinq mois seulement avant de commencer la rédaction de L’Île à hélice.

Jules Verne projette ses pathologies à la surface de Standard Island ; il fait de cette île le double de son corps dolent. Le roman s’achève par une interrogation sur l’ubris des ingénieurs : « n’est-il pas défendu à l’homme, qui ne dispose ni des vents ni des flots, d’usurper si témérairement SUR LE CRÉATEUR ?... » (2e, XIV, 363) ; par-delà le propos bien conventionnel, je lis volontiers cette formule comme une élégante manière de suggérer, pour finir, que cette île travaillée par ses dissensions intestines, saisie de vertiges, sévèrement rationnée, borgne et boiteuse, usurpe sur son démiurgique créateur.

La révélation de cette projection éclaire d’un jour inattendu la structure générale du récit. Celui-ci est divisé en deux parties d’égale grandeur, correspondant au « calibrage » des volumes publiés par la librairie Hetzel ; mais à cette division quelque peu arbitraire s’en superpose une autre, placée sous le signe de l’oralité, qui nous mène d’une croisière exotique et somme toute paisible à une navigation semée de péripéties dramatiques. C’est précisément autour du thème de la dévoration que le roman nous apparaît structuré en deux mouvements opposés.

Dans un premier temps, en effet, les musiciens du Quatuor concertant ne cessent de marquer leur déception devant les progrès de la civilisation parmi les populations océaniennes et de déplorer, tout particulièrement, l’abandon des traditions anthropophages. Cela commence en vue des îles Sandwich :

« – Que vois-tu ? demande Frascolin.

– Là-bas... des clochers...

– Oui... et des tours... et des façades de palais !... répond Yvernès.

– Pas possible qu’on ait mangé là le capitaine Cook !...

– Nous ne sommes pas aux Sandwich ! dit Sébastien Zorn, en haussant les épaules. Le commodore s’est trompé de route... » (1ère, IX, 104)

Par la suite, leur déception se renouvelle à Papeete, où il s’avère impossible de retrouver « ces braves sauvages, qui, avant la conquête, dînaient volontiers d’une côtelette humaine et réservaient à leur souverain les yeux d’un guerrier vaincu, rôti suivant la recette de la cuisine tahitienne ! » (1ère, XIV, 173). Près des côtes de Mangia, l’avidité d’un pasteur protestant prive Pinchinat « du plaisir de serrer la main à d’honorables anthropophages – s’il y en avait. Mais qu’il se console, ajoute Jules Verne, on ne se mange plus entre soi aux îles de Cook – à regret peut-être ! » (2e, I, 197-198). Aux Samoa, un père mariste leur apprend qu’ils ne trouveront pas davantage « de ces indigènes qui pratiquent le cannibalisme... » (2e, II, 209). Enfin, au moment de relâcher à Vavao et Tonga-Tabou, c’est le surintendant Calistus Munbar qui déclare au jeune alto : « ce n’est point encore là que vous trouverez les vrais sauvages de vos rêves, mon cher Pinchinat ! » (2e, V, 238).

Dans un second temps, en revanche, les instrumentistes comme l’ensemble des Milliardais se trouvent en danger d’être dévorés. Entre l’archipel des Tonga et celui des Fidji, un navire, probablement anglais, lâche sur l’île artificielle une « collection de fauves » (2e, VI, 252) qui menace gravement la population avant d’être exterminée (2e, VII). Sur l’île de Viti-Levou, Pinchinat est capturé par une tribu anthropophage, dont ses amis le libèrent in extremis pour constater avec étonnement qu’il n’a rien perdu de son enthousiasme :

« – Et savez-vous ce qui me vexait le plus, dans cette situation de gibier humain sur le point d’être mis à la broche ?... demande Pinchinat.

– Que je sois pendu si je le devine ! réplique Yvernès.

– Eh bien ! ce n’était pas d’être mangé sur le pouce par ces indigènes !... Non ! c’était d’être dévoré par un sauvage en habit... en habit bleu à boutons d’or... avec un parapluie sous le bras... un horrible pépin britannique ! » (2e, IX, 296-298)

Pareille entorse à la couleur locale gâchait sans doute à ses yeux le plaisir d’assister en si bonne place à une cérémonie cannibale !... Enfin, dans les parages d’Erromango, l’horrible machination des Malais recueillis sur Standard Island vaut à ses habitants d’être exposés à une horde de sauvages, dévoreurs de missionnaires et de prisonniers (2e, XI, 313) – et Pinchinat de devoir « défendre ses propres côtelettes contre les cannibales des Nouvelles-Hébrides » (2e, XI, 317) !... Ce crescendo tragique a pour objectif quasi explicite de suggérer, au terme du roman, lorsque l’île, disloquée, part à la dérive, que Bâbordais et Tribordais ont été plus dangereux que fauves et cannibales ; Sébastien Zorn nous souffle à l’oreille cette interprétation, lorsqu’il se livre, en forme de prédiction, à cette synthèse des derniers aléas du voyage :

« Est-ce qu’une pareille machine flottante est jamais sûre de l’avenir ?... Après l’abordage du navire anglais, l’envahissement des fauves ; après les fauves, l’envahissement des Néo-Hébridiens... après les indigènes, les... » (2e, XII, 328)

...les rivalités politiques, bien sûr, les conflits d’orgueil et les querelles de préséance ! Plus profondément, cette progression des dangers révèle que, sous le masque des « dissensions intestines », l’auteur dissimule le déploiement des pulsions orales. Plusieurs détails m’apportent la preuve du lien que Jules Verne établit dans ce roman entre politique et oralité. Tandis que l’île s’apprête au mariage de Walter Tankerdon et de Miss Dy Coverley, la presse milliardaise « se désole » (2e, XII, 326) de l’apaisement des tensions entre Bâbordais et Tribordais – et Jules Verne de s’interroger : « Est-ce donc la politique qui la DÉMANGE ?... » (2e, XII, 327). Or, Littré m’apprend que ce verbe signifie « manger continuellement, faire éprouver la sensation comme si quelque chose vous mangeait » ; dans son abrégé du Dictionnaire de la langue française, Beaujean précise encore que le préfixe dé- revêt ici un sens « augmentatif ». Ainsi, la politique menace-t-elle bel et bien de renchérir sur les menaces de dévoration que fauves et cannibales ont déjà fait peser sur Standard Island. Un peu plus loin, face à la montée des tensions, Calistus Munbar nous apparaît « DÉVORÉ d’une mortelle inquiétude » (2e, XII, 329). Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’évoquant la redoutable stabilité du corps électoral, Jules Verne écrive : « Il n’est aucune majorité possible, s’il ne se détache quelques voix d’un côté ou de l’autre. Or, ces voix-là tiennent comme des dents à la mâchoire d’un tigre. » (ibid.). Ce tigre-là va bientôt se dévorer lui-même, et une comparaison vient expliciter la métamorphose de l’île en mets : pour éviter la crise, Pinchinat propose de diviser l’île « en deux tranches égales, comme une galette » (2e, XII, 331). Les différents dangers qui s’abattent sur l’île, depuis l’invasion des fauves jusqu’à l’élection d’un maire, ont donc un dénominateur commun : le thème de la dévoration.

Le clivage de la croisière bourgeoise et des tribulations périlleuses de Standard Island est lui-même marqué au sceau du thème alimentaire.

Ce basculement s’opère au chapitre V de la deuxième partie, « Le tabou à Tonga-Tabou » ; ici encore, la récurrence est significative : c’est bel et bien de tabou qu’il s’agit, un tabou qui frappe sans prévenir le violoncelle de Sébastien Zorn, au beau milieu des « rythmes endiablés d’Orphée aux Enfers » (2e, V, 250), sur lesquels sauvages et Milliardais se laissent aller à une « chorégraphie infernale » (ibid.). Tabou musical ? Pas seulement. En effet, la cérémonie par laquelle il se trouve brisé relève d’un tout autre registre :

« [...] la rupture du tabou a dû s’opérer régulièrement, conformément aux cérémonies cultuelles du fata en usage dans ces circonstances. Suivant la coutume, un nombre considérable de porcs sont égorgés, cuits à l’étouffée dans un trou rempli de pierres brûlantes, de patates douces, de taros et de fruits du macoré, puis mangés à l’extrème satisfaction des estomacs tongiens. » (2e, V, 251-252)

Sur l’île de Tonga-Tabou, Jules Verne brise dans l’euphorie les deux tabous hygiéniques qui pesaient jusque-là sur la musique et l’alimentation. Il n’est plus question, désormais, de concilier plaisir et santé : l’heure de la « satisfaction » pure a sonné ! et, avec elle, l’heure du danger. Après les assouvissements hygiéniques, les appétits brutaux !

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L’Île à hélice n’est pas seulement – comme on a trop tendance à le croire – le roman de la fièvre électorale. Certes, la conception de cette utopie tire parti de l’expérience politique de Jules Verne, mais nous avons pu constater qu’elle est tout autant inspirée par ses déboires digestifs et ses problèmes de santé. La description des passions électoralistes s’intègre ici dans un imaginaire oral qui subsume leur signification socio-politique. Standard Island s’avère conçue comme un « petit monde au complet » (2e, XII, 326), un microcosme offert à la libre expression des pulsions orales de l’auteur. C’est une utopie alimentaire, comme le sont Ratopolis, dans La Famille Raton, ou Quiquendone, dans Une fantaisie du docteur Ox. L’intrigue politique, qui parcourt tout le texte et vient le clore dans une vision d’apocalypse, participe pleinement de l’imaginaire géophagique[11], au même titre que l’invasion des fauves, le combat avec les cannibales, ou encore l’analogie de cet espace artificiel avec une île flottante et le choix d’un parcours jalonné de noms aux résonances alimentaires : Madeleine Bay, îles de Cook, archipel des Sandwich. Sur la surface métallique de Standard Island, Jules Verne projette son appétit d’espace ; l’intrigue de L’Île à hélice fonctionne comme une « machine » à transformer la politique en pathologie orale et digestive.

 



[1]. Nous indiquons successivement la partie, le chapitre et la pagination de l’édition Rencontre. Dans les citations, nous respectons les italiques de l’auteur. Les passages soulignés par nos soins sont en petites capitales.

 

[2]. Yvernès, « prodigieusement artiste » (1ère, I, 6) et d’allure très romantique, représente l’identité sublime, ce n’est donc pas un hasard s’il est, par ailleurs, chargé de porter le nom de Verne, à peine déformé. Frascolin incarne le réalisme et la modestie. Enfin, Sébastien Zorn, c’est le « hérisson » (1ère, I, 7) ; les trois domaines dont il est charge font irrésistiblement penser à la dimension éditoriale du travail de Jules Verne : « La composition des programmes, la direction des itinéraires, la correspondance avec les imprésarios » (ibid.). Cette façon de présenter sous forme de personnages différents les principaux traits de son caractère s’inscrit dans la tradition romantique : Victor Hugo fait de même lorsqu’il distingue en lui Olympio (la lyre), Hermann (l’amour), Maglia (le rire) et Hierro (le combat).

 

[3]Une ville flottante fut publié en préoriginale dans le Journal des Débats politiques et littéraires, du 9 août au 6 septembre 1870. L’Île à hélice le fut dans le Magasin d’Éducation et de Récréation du 1er janvier au 15 décembre 1895. Ces renseignements me sont fournis par l’indispensable outil bibliographique que constitue l’ouvrage de Gondolo della Riva Piero, Bibliographie analytique de toutes les œuvres de Jules Verne, I, Œuvres romanesques publiées, Paris, Société Jules Verne, 1977. pp. 28 et 120.

 

[4]. Voir CHELEBOURG Christian, « Le Texte et la table dans l’œuvre de Jules Verne », Bulletin de la Société Jules Verne, n° 80, 4e trim. 1986 (pp. 8-12). p. 12.

 

[5]. Voir les lettres à Hetzel fils des 17 juin (BN, II-215), 20 et 30 juillet (BN, II-221, 223), 9 et 31 août (BN, II-224 et 225), 20 octobre (BN, II-229).

 

[6]. Si je puis être aussi précis, c’est parce que Jules Verne s’est donné la peine de récapituler les dates de rédaction de ses derniers Voyages extraordinaires sur un important document que M. Piero Gondolo della Riva a récemment mis au jour et qu’il a révélé lors de la dernière assemblée générale de la Société Jules Verne. Ce manuscrit sera publié dans le Bulletin de la Société Jules Verne, n° 119, 3e trim. 1996.

 

[7]. Sur ce point, voir le témoignage de JULES-VERNE Jean, Jules Verne, Paris, Hachette, « Hachette Littérature », 1973. p. 17.

 

[8]. Voir CHELEBOURG Christian, Poétique de l’imaginaire, Construction du texte et construction de l’imaginaire dans les “ Voyages extraordinaires ” de Jules Verne, Dijon, Université de Bourgogne, 18 février 1994. pp. 258-263.

 

[9]. Les Souvenirs d'enfance et de jeunesse ont été publiés dans le BSJV, n° 89, 1er trim. 1989 (pp. 3-8). Jules Verne y décrit une Amérique dotée de « journaux en pâte “ feuilletée ”, imprimés à l'encre de chocolat, qu'on lit d'abord et qu'on mange ensuite! » (p. 5).

 

[10]. Voir CHELEBOURG C., op. cit., pp. 218 et 290-291.

 

[11]. Sur cette constante de l’imaginaire vernien, voir mon étude : « Splendeurs et misères d’un géophage – Jules Verne au pays d’Hansel et Gretel », in CHELEBOURG C., GONDOLO DELLA RIVA P., PICOT J.-P. et VIERNE S., Voyages extraordinaires en pays vernien [textes recueillis par Danielle LECOQ], Paris, Université de Paris VII, 1996 [à paraître].