SYMPTÔMES AFRICAINS D’ALPHONSE DAUDET

PATHOLOGIE ET POÉTIQUE



De l’Afrique, je ne sais rien. Qu’en ai-je vu ? Après la monotonie d’un glacis de verdure, des steppes sépias bouquetées d’arbres morts, les cicatrices zigzagantes d’oueds à sec, des chotts étincelants, puis des côtes nues, balayées par les flots bleu-vert de la mer Rouge... et le delta du Nil ! Tout cela aperçu de dix mille mètres d’altitude. Quelques autres choses encore, à peine plus palpables : le soleil vertical des Tropiques, les marchés bigarrés, les rues poisseuses aux senteurs de vétiver. J’ai respiré la datura, mais jamais je n’ai tranché d’un coup de machette la tige désaltérante de l’arbre du voyageur. De l’Afrique, décidément, je ne sais rien... que ce que j’en ai lu chez Verne, Roussel ou Benoît – fictions d’Afrique, impressions d’Afrique, Afriques imaginaires.

Alphonse Daudet n’en savait pas beaucoup plus. Son seul contact avec l’Afrique, il le doit au duc de Morny qui lui offrit, de décembre 1861 à février 1862, un voyage en Algérie pour l’aider à « calfater au bon soleil [s]es poumons un peu délabrés » (HL ; PI, 572)[1]. Tourisme médical. Son périple est connu : Alger, puis « le Sahel, les bois d’oranger de Blidah, la Chiffa, le ruisseau des Singes, Milianah et ses pentes vertes ». C’était peu, c’était assez pour que l’Afrique contamine son imagination. À vouloir soigner une phtisie qui n’en était pas une, Daudet contracta dans la plaine du Chéliff un véritable mal africain dont je m’engage à décrire ici les inquiétants symptômes.

malaise

Dans la première de ses Promenades en Afrique, « La Mule du Cadi », Daudet raconte une excursion au Djendel. Le jeune auteur ne sachant pas monter à cheval, son interprète lui fournit, pour la circonstance, « la mule du vieux cadi de Milianah, une bête de luxe, presque neuve, douce comme un agneau » (MC, ii ; NVIII, 1125). Pour le rassurer, il lui lance, non sans ironie : « La selle est un vrai fauteuil d’orchestre ; vous serez à ravir là-dessus. Allons, hop ! hissez-vous ». En voilà un qui a parfaitement compris ce que son interlocuteur voulait dire lorsqu’il s’était écrié, peu auparavant : « Pardon ! je n’ai jamais eu la prétention d’étudier les mœurs ni la vie arabes ; les livres d’Eugène Fromentin m’ont appris là-dessus ce que je désirais savoir, et cela dans le plus beau langage du monde. » (i ; 1124). C’est dans une Afrique de théâtre que le secrétaire du duc de Morny entend voyager ; véritable machine à rêver l’Afrique, la confortable selle du cadi doit donc, sans conteste, lui aller « à ravir »[2].

De fait, il suffit au narrateur de se laisser bercer par le rythme « à deux temps » (MC, iii ; NVIII, 1127) de la mule pour apercevoir, dans le lointain, un décor de bucolique, « un bœuf, un cheval, une mule ou même un âne microscopique tirant une charrue très primitive, aux appels gutturaux d’un Arabe costumé comme un paysan de Virgile. » L’Algérie réelle n’est aperçue que dans les interruptions du rythme, ou bien une fois posé le pied à terre[3]. Le guide de Daudet utilise la mule du cadi pour exposer à son compagnon non pas la réalité, mais des « tableaux » (ix ; 1135) ; il le fait voyager « dans un parfait état de somnambulisme » (x ; 1135), propice à l’illusion littéraire. Et c’est bien de sommeil qu’il s’agit, puisqu’au terme du voyage, la mule arrêtée, Daudet semble sortir d’un rêve :

Ce silence, cette plaine, ce monument mystérieux, ces sandales jaunes, par là-dessus un grand rideau de pluie et de brouillard, tout cela tenait du rêve ; mais bientôt, me rappelant les fantaisies de ma mule, je compris que j’étais devant le fameux marabout (tombeau de saint) où le bon cadi venait rendre la justice trois fois par semaine. Le souvenir aidant, je parvins à m’orienter dans la vraie route, et après quelque cent pas, j’aperçus enfin la blanche Milianah là-haut, là-haut, au pied du Zaccar, tout enveloppé de brumes...

(1136)

Revenir au réel, c’est parvenir à s’« orienter dans la vraie route », quitter le faux pour le vrai, rejoindre la réalité concrète d’un espace orienté. L’Orient n’est point, pour Daudet, le contraire de l’Occident, mais celui de l’orientation. L’Orient daudétien surgit au défaut de l’orientation. Pas étonnant, dès lors, que le petit Chose n’ait « jamais pu [...] reconstruire » (PC, 2e, i ; PI, 101) le Paris de son arrivée, qui foisonnait « de lions, de boas, d’hippopotames », « sentait le fauve » et laissait entendre « par moments, un cri aigu, un rauque rugissement ». La géographie en vigueur à Tarascon témoigne de cette désorientation générale :

Pour Tarascon, l’Algérie, l’Afrique, la Grèce, la Perse, la Turquie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays très vague, presque mythologique, et cela s’appelle les Teurs (les Turcs).

(TT, 1er, xiii ; PI, 498)

Et ce qui vaut pour Tartarin, vaut aussi pour le sujet daudétien, lui aussi « né au pays des chasseurs de casquettes » (HL ; PI, 572) : son Afrique se perd dans un Orient désorienté.

Daudet revécut, sur le tard, l’expérience qui termine « La Mule du cadi ». La scène est racontée dans La Doulou :

Ce matin, écrivant en hâte ceci, je me rappelle qu’il y a deux ans, en voiture, après avoir fermé les yeux quelques instants, je me suis trouvé tout à coup sur des quais illuminés, dans un Paris que je ne connaissais pas. Tout le corps hors de la portière, je cherchais, regardant la rivière, l’alignement des maisons grises en face, et une sueur de peur m’inondait. Brusquement, au tournant d’un pont, reconnu le Palais de Justice, le quai des Orfèvres, et le mauvais rêve s’est dissipé.

(D, i ; NVXVII, 121)

Même éveil, même égarement, même quête d’orientation, même « rêve » – le mal en plus, la douleur[4]... et cette « peur » nourrie par le destin de quelques infirmes célèbres : « Jules de Goncourt et Baudelaire. Maladies de gens de lettres. L’aphasie. » (126). À Paris, au bord des quais, Daudet revit dans l’anxiété l’expérience du marabout, il rejoint dans le drame son Afrique de théâtre. Le corps malade a transposé dans le réel l’Afrique imaginaire du sujet ; il a changé l’aventure en symptôme. L’écrivain est entré douloureusement dans son texte. L’Afrique, chez lui, n’est pas un thème mais le signe avant-coureur d’une pathologie ; au sein de sa poétique, le mal à venir habite souterrainement l’écriture de l’Afrique.

La désorientation de l’Orient daudétien préfigure, en effet, ces moments de rupture avec l’espace réel qui éveilleront en l’écrivain la crainte de l’aphasie. La Doulou témoigne que, sur la fin de sa vie, cet Orient surgira tantôt dans l’obscurité – « Indirection des mouvements dans la nuit » (D, i ; NVXVII, 131) –, tantôt dans son cabinet de travail, comme en cette soirée qui lui rappela l’expérience traumatisante des quais de Paris :

J’écrivais une lettre bête – page très blanche, toute la lumière d’une lampe anglaise concentrée dessus, et le cabinet, la table, plongés dans l’ombre.

Un domestique est entré, a posé un livre ou je ne sais quoi sur la table. J’ai relevé la tête, et, à partir de ce moment, j’ai perdu toute notion pendant deux ou trois minutes. [...]

L’horrible, c’était que je ne reconnaissais pas mon cabinet : je savais que j’y étais, mais j’avais perdu le sens de son endroit. J’ai dû me lever, m’orienter, tâter la bibliothèque, les portes, me dire : « C’est par là qu’on est entré ».

Peu à peu, mon esprit s’est rouvert, les facultés remises en place. Mais je me rappelle l’aiguë sensation de blancheur de la lettre que j’écrivais, rayonnant sur la table toute noire.

Effet d’hypnotisme, de fatigue.

(121)

Blancheur de la lettre, appel du réel. Dans Trente ans de Paris, Daudet nous apprend que, durant son séjour en Algérie, il regrettait Paris, et plus précisément le théâtre de l’Odéon où l’on répétait sa première pièce, La Dernière idole. De nombreuses visions alimentaient sa nostalgie. L’une, particulièrement, m’interpelle : « Et la cérémonie de la lecture aux acteurs, la carafe et le verre d’eau, le manuscrit brillant sous la lampe ? Et les répétitions [...] ? » (30A ; NVXII, 143-44). En le privant de ce « manuscrit brillant » aux résonances amphibologiques, l’Afrique prive l’auteur du vrai théâtre et l’installe en un lieu imaginaire d’où, confortablement installé dans son « fauteuil d’orchestre » (MC, ii ; NVIII, 1125), il assiste sans le savoir à une autre répétition, celle de sa doulou. L’Afrique est théâtre de la maladie ; elle nourrit le terrain imaginaire d’une pathologie qui a fait basculer dans le réel les expériences algériennes.

douleur

À Milianah, par un dimanche de grisaille, Daudet s’ennuie. Avant de se décider à sortir, il cherche dans la lecture une échappatoire :

On a mis à ma disposition la bibliothèque de l’hôtel ; entre une histoire détaillée de l’enregistrement et quelques romans de Paul de Kock, je découvre un volume dépareillé de Montaigne. J’ouvre au hasard ; je relis l’admirable lettre sur la mort de La Boétie. Cette lecture me touche, sans m’égayer...

(PV ; NVIII, 1189-190)

Autoportrait de l’écrivain en lecteur de Montaigne ! Daudet cite volontiers l’auteur des Essais[5], mais il me faut ouvrir La Doulou pour retrouver une scène  tableau similaire. Ces notes pathétiques témoignent de l’habitude qu’il prit de lire, durant ses cures thermales, celui qu’il nommait « le divin Michel »[6], et qu’il ne délaissa que rarement pour Rabelais[7], Pascal[8] ou Diderot[9]. Le décor de ce nouvel autoportrait est assez inattendu ; la scène est à Lamalou-les-Bains :

Piscine de famille, d’aspect sinistre. C’est celle où je me baigne le plus volontiers, seul presque toujours. [...]

Seul là-dedans avec mon Montaigne, toujours avec moi ; fer, soufre, les eaux de toutes les stations y ont marqué leur trace, déposé leur alluvion.

(D, ii ; NVXVII, 148)

Livre de chevet, livre de piscine plutôt, Montaigne porte les stigmates de la fidélité que lui voue le curiste[10]. L’habitude de l’emporter au bain est significative. Lire Montaigne dans ces circonstances, et plus encore se représenter le lisant, c’est, pour Daudet, relier l’espace médicalisé de la cure au séjour algérien. À Lamalou, parmi les ataxiques de tous pays, il rejoint la Milianah de sa jeunesse.

D’autres lectures viennent nourrir ce voyage imaginaire, entre autres les récits de Livingstone, dans lesquels l’écrivain puise la confirmation de sa vocation d’explorateur :

Je suis en ce moment avec le vieux Livingstone, au fond de l’Afrique, et la monotonie de cette marche sans fin, presque sans but, ces préoccupations perpétuelles de hauteur barométrique, de repas vagues, ce déroulement silencieux, inagité, de grands paysages, est vraiment pour moi une lecture merveilleuse.

Mon imagination ne demande presque plus rien au livre, qu’un cadre où elle puisse vaguer. – « Je fais trois trous de plus à ma ceinture et je me serre » dit le bon vieux fou, un jour de famine. Quel excellent voyageur j’aurais fait dans l’Afrique Centrale, moi, avec ma contraction des côtes, l’éternelle ceinture que je porte, des trous de douleur, le goût de manger à jamais perdu.

(D, i ; NVXVII, 19)

Puisque l’Afrique est théâtre de la maladie, quoi d’étonnant à ce que les cruels symptômes de l’ataxie s’avèrent propices à son aventureux parcours ! Tout est question, si j’ose de dire, de logique de l’imaginaire. Pour Daudet souffrant, exploration africaine et pathologie se confondent. Une autre note me confirme qu’il vit bel et bien ses symptômes sur le modèle d’une exploration africaine :

Retour à l’enfance – Pour atteindre ce fauteuil, traverser ce corridor ciré, autant d’efforts et d’ingéniosité que Stanley dans une forêt d’Afrique.

(134)

La maladie transporte Daudet dans une Afrique miniature, une Afrique en vase clos.

Compagnon des cures paternelles, Léon Daudet témoigne de la fascination qu’exercèrent Livingstone et Stanley sur l’auteur de Tartarin :

[...] Alphonse Daudet, condamné par la maladie à une demi-immobilité, combinait celle-ci avec sa vive curiosité d’esprit et s’éprenait des récits d’exploration, de ceux de Nansen, comme de ceux de Livingstone, comme de ceux de Stanley. C’était devenu ses deux passions et il se reposait de l’une par l’autre. Dormant mal, à cause de ses douleurs et souvent avec du chloral, il lisait jusqu’à une heure avancée les exploits des grands révélateurs de l’Afrique. Il participait à leurs peines, à leurs efforts à la découverte du Congo, à la délimitation des grands lacs et il nous en entretenait continuellement, ajoutant à ces hauts faits sa poésie personnelle, son évocation des à-côtés, comiques ou douloureux, de ces grandes existences.[11]

Pour préparer son expédition à la recherche des lions de l’Atlas, Tartarin lisait « les relations de Mongo-Park, de Caillé, du docteur Livingston, d’Henri Duverryer » (TT, 1er, ix ; PI, 491), Alphonse Daudet nourrit de semblables lectures son exploration de la doulou, comme pour mieux s’apprêter à une maladie qu’il sait incurable depuis la triste confirmation de Charcot :

Longue conversation avec Charcot.

C’est bien ce que je pensais. J’en ai pour la vie.

Cela ne m’a pas porté le coup que j’aurais dû attendre.

(D, i ; NVXVII, 118)

Ataxie incurable, donc, et toujours empirant : « C’est cette aggravation de peine qui fait le terrible » (131), écrit Daudet. Et, un peu plus loin : « Le supplice de revenir aux endroits : “ – Je faisais ça... Je pouvais ceci... Maintenant plus. ” » (ii ; 152). Progression du mal, enfoncement inéluctable du malade dans une Afrique de plus en plus sauvage. Montaigne en main, comme à Milianah, Daudet sait devoir finir dans les profondeurs mystérieuses du « pays de la douleur » (148). Déjà, cet espace imaginaire a une couleur :

Et moi aussi, je dis comme l’aveugle : « C’est noir... noir... » Toute la vie a cette couleur maintenant.

Ma douleur tient l’horizon, emplit tout.

(145)

La doulou délimite un espace opaque à tout regard : continent noir, dirai-je, empruntant le terme à Stanley[12]. Convenons-en, pour un sujet désireux d’apprendre à vivre et à se déplacer en ce lieu imaginaire, il pouvait paraître utile de lire les récits de ses principaux conquérants.

Au début des années 1890, Alphonse Daudet entra en correspondance avec Stanley[13] ; plus tard encore, il le rencontra. Léon raconte que son père fit de l’explorateur un de ses « commensaux habituels »[14] et qu’à maintes reprises il noua avec lui un dialogue « souvent impayable »[15] – complicité de voyageurs, sans doute ! Les deux hommes étaient faits pour s’entendre, puisqu’aussi bien l’Afrique de Stanley n’était autre que la douleur d’Alphonse Daudet.

mirage

S’entretenir avec Stanley ne posait pas de problème, puisque celui-ci « parlait français, avec beaucoup d’accent »[16]. Il n’en va pas de même pour Baïa, la Mauresque dont s’éprend Tartarin. C’est au moment d’écrire à la belle que la question de la langue se trouve soulevée. Par chance, le prince du Monténégro se propose de traduire les mots doux du chasseur de lions. Reste la question du style :

Vous pensez qu’on n’écrit pas à une Mauresque d’Alger comme à une grisette de Beaucaire. Fort heureusement que notre héros avait par devers lui ses nombreuses lectures qui lui permirent, en amalgamant la rhétorique apache des Indiens, de Gustave Aymard, avec le Voyage en Orient, de Lamartine, et quelques lointaines réminiscences du Cantique des cantiques, de composer la lettre la plus orientale qu’il se pût voir. Cela commençait par :

Comme l’autruche dans les sables...

Et finissait par :

Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur...

(TT, 2e, x ; PI, 523)

Orient littéraire, Afrique imaginaire. Au contact de ce pays, le style se dérègle, ou plutôt il change de règles. Cet épisode est absent de « Chapatin tueur de lions », première mouture des aventures de Tartarin[17]. Pour l’écrire, il aura fallu à Daudet publier des Lettres sur Paris et lettres du village, ainsi que ses célèbres Lettres de mon moulin : les considérations sur la lettre orientale adressée à Baïa apparaissent chez un expert en Lettres[18]– et notez qu’au pluriel ce substantif ne désigne pas seulement un ensemble d’épistoles, mais aussi, tout simplement, la littérature. Comme les Lettres de mon moulin sont un peu la littérature du moulin, de la Provence, la lettre à Baïa est un exemple de création à l’orientale ; elle formule les lois de la poétique africaine d’Alphonse Daudet.

Article 1 : *« Comme l’autruche dans les sables... » Daudet n’est pas juriste : ses lois y perdent en clarté ce qu’elles gagnent en poésie... Mes connaissances ornithologiques sont faibles, mais je sais que l’autruche, dans les sables, enfouit sa tête à la première alerte. Première règle, donc : ne pas regarder. « La Mule du cadi » illustrait à la perfection ce principe. Ce n’est pas l’Afrique réelle qui intéresse Daudet, mais l’Afrique imaginaire[19]. Formulée à la fin des années 60, la règle n’en apparaît pas moins paradoxale chez un auteur aux ambitions réalistes. En effet, si l’on en croit Ernest, son frère et biographe, Daudet s’est acquis durant son voyage de 1863 en Provence, un procédé créatif qui comporte « de ne rien décrire que ce qu’il a vu, de ne rien raconter que ce qui est arrivé, de tout emprunter à la réalité »[20]. L’Afrique fait tache sur ce beau programme ; elle borne le réalisme daudétien, définit son horizon.

Article 2 et dernier : *« Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur... » En d’autres termes, la patronymie détermine l’anthonymie. On me pardonnera le néologisme en considération de ce que fait ici Daudet : il cite Lamartine traduisant, dans son Voyage en orient, un poème arabe composé par son drogman[21] ; c’est-à-dire qu’il dresse une petite anthologie de l’orientalisme littéraire, la plus courte qui soit, réduite à une seule citation. L’anthonymie renvoie donc à l’anthologie, et le *« nom de cette fleur » à la dénotation littéraire. Je puis reformuler la loi, sans plus de néologisme : la dénotation est fonction du patronyme, la langue est donc subjective, car soumise au nom du père – Lacan aurait pu faire ses choux gras de pareil apophtegme... Passons ! Je retiendrai que, pour Daudet, l’écriture orientale subvertit les règles ordinaires de la dénotation en rompant avec l’objectivité sémantique. Le style bouleverse le sens la langue ; pour ainsi dire, il la désoriente. En termes linguistiques, je dirais qu’il la constitue en idiolecte. Et je note que l’auteur respecte scrupuleusement la règle de subordination de la dénotation orientale à la patronymie puisque, dans leur Algérie imaginaire, Tartarin et son créateur deviennent respectivement « Sidi Tart’ri ben Tart’ri » (TT, 2e, xi ; PI, 525) et « Sidi Daoudi » (30A ; NVXII, 144).

Le style oriental de Tartarin et, par-delà, le style de Daudet dans Tartarin, apparaît comme un havre de fantaisie, soigneusement défendu contre le réalisme : ici, point de réel, et point de langue objective permettant de communiquer le peu qu’on en pourrait trouver. Sur le ton de l’excuse, l’Histoire de mes livres procède à une identification métatextuelle de cet idiolecte :

Certes, je conviens qu’il y avait autre chose à écrire sur la France algérienne que les Aventures de Tartarin [...]. Que de révélations à faire sur la misère de ces mœurs d’avant-garde, l’histoire d’un colon, la fondation d’une ville au milieu des rivalités de trois pouvoirs en présence, armée, administration, magistrature. Au lieu de tout cela je n’ai rien apporté que Tartarin, un éclat de rire, une galéjade.

(HL ; PI, 574-575)

La poétique africaine de Daudet est une poétique pour rire. L’Afrique, sous sa plume, n’est pas une terre réelle, mais un espace verbal, stylistique, idiolectal, en rupture avec le courant réaliste, un lieu de fantaisie conçu et construit dans la langue de la galéjade. Ici, rien n’est vrai, et pourtant il serait faux de parler de mensonge car, à défaut d’exister réellement, cette Afrique a bel et bien hanté le Daudet de 1861, par l’entremise de son compagnon de voyage, le cousin Reynaud :

Ah ! il y croyait, celui-là, à l’Orient, et aux muezzins et aux almées, aux lions, aux panthères, aux dromadaires, et à tout ce qu’avaient bien voulu lui raconter ses livres et que son imagination méridionale lui grandissait encore.

Moi, fidèle comme le chameau de mon histoire, je le suivais dans son rêve héroïque ; mais, par instants, je doutais un peu.

(575)

C’est dans la distance du doute que s’inscrit la conscience du sujet et que peut s’opèrer la création littéraire. Mais pour pouvoir douter « un peu », il faut aussi, beaucoup, se prendre au jeu. La chose est d’importance, car elle définit le statut de l’irréel véhiculé par l’idiolecte oriental. Daudet le précise au détour de son Tartarin :

Il est temps de s’entendre une fois pour toutes sur cette réputation de menteurs que les gens du Nord ont faite aux Méridionaux. Il n’y a pas de menteurs dans le Midi, pas plus à Marseille qu’à Nîmes, qu’à Toulouse, qu’à Tarascon. L’homme du Midi ne ment pas, il se trompe. Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire... Son mensonge à lui, ce n’est pas du mensonge, c’est une espèce de mirage.

(TT, 1er, vii ; PI, 486-487)

L’Orient installe au cœur de l’écriture réaliste d’Alphonse Daudet un mirage qui confine au symptôme par la confusion dont il s’accompagne. L’Afrique s’inscrit dans son œuvre comme une mise en défaut du sujet et de son aptitude à appréhender objectivement le réel.

Aussi, le style et la langue ne sont-ils pas seuls affectés par le mirage africain. La géographie enregistre également la curieuse parenté de l’Afrique et de la Provence que met en place la galéjade. J’en veux pour preuve cette brève description du jardin de Tartarin :

Pas un arbre du pays, pas une fleur de France ; rien que des plantes exotiques, des gommiers, des calebassiers, des cotonniers, des cocotiers, des manguiers, des bananiers, des palmiers, un baobab, des nopals, des cactus, des figuiers de Barbarie, à se croire en pleine Afrique centrale, à dix mille lieues de Tarascon.

(TT, 1er, i ; PI, 473)

À dix mille lieues vraiment de Tarascon, l’Afrique centrale ?... Sachant que la lieue terrestre vaut environ quatre kilomètres, ces dix mille lieues représentent en chiffres ronds la circonférence de notre globe[22] – et Tarascon de se retrouver au beau milieu du Congo... ou le Congo, à Tarascon. L’idiolecte oriental du galéjaïré Daudet superpose Afrique et Provence. Nouveau mirage ! Les Notes sur la vie formulent une définition plus personnelle de ce phénomène africain qu’est le mirage :

Mirage : Pour moi, le reflet porté à des milliers de lieues dans les flancs d’un nuage.

(NSV ; NVXVI, 259)

Par le mirage, l’Afrique déplace les lieux et leur fait perdre toute consistance ; ils ne sont plus qu’images. L’Afrique désincarne le monde, elle le déréalise.

hypersensibilité

Figurez-vous à Beaucaire, « en 1854 ou 1855 » (PV, « Introduction » ; NVXV, 23). Daudet n’a pas quinze ans. Il attend le “ Bonnardelle ”, modeste navire de commerce qui doit le conduire à Lyon, en compagnie de son cousin Léonce. Les deux adolescents sont sur le chemin du lycée. Il fait froid, et le “ Bonnardelle ” est en retard. Un jeune impatient semble quêter la conversation :

[...] et moi, enchanté de l’aubaine, je répondis : « Mais c’est que le Rhône est dur à la remonte, et les palettes des roues battent l’eau péniblement. » Le ton connaisseur et assuré dont j’avais dit cela me valut un regard étonné et ces quelques mots d’un autre garçonnet, frère du premier, à peu près de son âge, qui s’était approché de nous :

« Oh ! vous avez l’air de vous connaître aux choses de marine. Seriez-vous par hasard... » ?

Je lui coupe la parole et répond : « Je sors de l’École navale de Varna, avec mon jeune cousin Léonce. »

(ii ; 212)

Cette tartarinade lance l’intrigue de Premier voyage, premier mensonge, ultime souvenir d’enfance d’un écrivain vieillissant. À partir de là, ce court récit développe « l’engrenage irrésistible du mensonge » (213), dans lequel se trouve pris, pendant quatre jours, le jeune Alphonse. Fort de « trois ou quatre clichés sur le Bosphore et la Corne d’Or » (iii ; 222), il s’invente toutes sortes d’« abra­cadabrantes aventures en Orient » (v ; 248)[23]. Pour ne pas risquer un jugement trop sévère de la part des lecteurs, il plaide sa bonne foi :

[...] il ne faut pas que vous vous y trompiez, mon mensonge n’avait rien de pervers ni d’utilitaire, j’étais surtout menteur par imagination, le besoin de faire vivre et gesticuler tous mes rêves de gamin. J’avais fini par me tromper moi-même et par me figurer que j’étais cet aspirant que j’aurais tant voulu être !

(iii ; 223)

Mirage donc, mirage oriental peuplé de Teurs, et mirage autobiographique. Impossible de démêler, dans ces fantaisies, la part du souvenir vrai et de la reconstitution romanesque. Peu importe, au demeurant : par son titre même, ce bref récit stipule que, sur le plan de l’imaginaire, le mensonge oriental est, pour Daudet, mirage premier.

Premier voyage, premier mensonge est l’occasion d’une véritable introspection. S’interrogeant sur les liens de sa sensiblité et de sa mémoire, Daudet s’étonne d’avoir fort peu de souvenirs des paysages aperçus au cours de ce voyage, alors qu’il se rappelle tous les détails d’une escapade qu’il fit dans Nîmes à l’âge de cinq ans :

Si ma sensibilité vibrait à ce point dans ma petite enfance, il est bien singulier qu’aussi peu de choses me soient restées du merveilleux voyage sur le Rhône, accompli huit ou neuf ans plus tard. Je puis m’expliquer cela seulement par la préoccupation où j’étais de mon rôle d’aspirant de marine, par l’abdication de ma personnalité propre au profit de celle d’un jeune midshipman de Varna.

(PV, iii ; NVXV, 220)

Voilà qui éclaire la fonction du mirage dans l’économie du sujet daudétien. Ce mécanisme trompeur oppose au monde sensible la carapace d’une personnalité d’emprunt. Dans ses Notes sur la vie, Daudet revient sur la précoce sensibilité dont il est ici question : « Quelle merveilleuse machine à sentir j’ai été, surtout dans mon enfance » (NSV ; NVXVI, 254-55), écrit-il avant d’évoquer quelques souvenirs nîmois, « Fallait-il que je fusse poreux et pénétrable ; des impressions, des sensations à remplir des tas de livres et toutes d’une intensité de rêve. » (255). Cela me rappelle l’épigraphe du Petit Chose, empruntée à Madame de Sévigné : *« C’est un de mes maux que les souvenirs que me donnent les lieux ; j’en suis frappée au-delà de la raison. » (PC ; PI, 1). La sensibilité n’est pas seulement une qualité : elle anime aussi une mécanique douloureuse. Le sujet nourrit à son égard des sentiments mêlés, faits de fascination pour les possibilités créatrices qu’elle ouvre et de crainte à l’égard des *« maux » qu’elle provoque, des pièges qu’elle tend à la *« raison ». Le mirage oriental apparaît dès lors comme un mécanisme de défense : il permet au sujet de se sauvegarder, en dépit de sa porosité au réel. La fiction délibérée lui permet de lutter contre l’intensité de « sensations à remplir des tas de livres » – il s’agit de maîtriser le flux créateur ! Nous touchons au cœur de la poétique daudétienne : produire des mirages, pour l’auteur, c’est en définitive calfater sa sensibilité, pour reprendre un terme que nous l’avons vu utiliser à propos de ses poumons. Poétique et thérapeutique se rejoignent. L’Orient des mirages défend le sujet contre les intrusions incontôlées du monde extérieur dans le sein du moi. Et si le pays des Teurs offre à ces mirages un contenu premier, une langue naturelle, le mécanisme de défense se manifeste bien au-delà des chimères orientales. Dans l’épilogue de Premier voyage, premier mensonge, l’écrivain n’hésite pas, en effet, à établir une analogie entre ces tartarinades et l’ensemble de sa création littéraire : « J’ai continué ce que je commençais sur le Bonnardelle, à inventer des histoires pour faire rire ou pour émouvoir un cercle de braves gens » (PV, « Épilogue » ; NVXV, 254). Les Teurs ne forment que le noyau originel des mirages qui composent les œuvres complètes.

Dans Jack, Amaury d’Argenton ne cesse de répéter que « la vie n’est pas un roman » (J, 1re, xi ; PII, 177) ; pour bien comprendre la poétique daudétienne, il convient d’inverser la proposition de cet écrivain manqué : en dépit de toutes ses protestations de réalisme, Daudet sait parfaitement qu’un roman n’est pas la vie. Un roman, à ses yeux – et le cliché prend ici tout son sens –, n’est qu’un mirage destiné à intercaler entre le sujet et le réel le rempart protecteur d’une fiction et d’une personnalité d’emprunt. Cela explique sans doute que, tout au long de son œuvre, il écrive si souvent à la première personne ; cela explique qu’il sente le besoin de narrer sa démarche créatrice dans l’Histoire de mes livres : il lui faut sans relâche faire fiction de sa vie pour contrecarrer son hypersensibilité. Révéler, comme il le fait dans cet ouvrage, les principaux modèles qui l’ont inspiré[24], c’est revendiquer, à l’intention du lecteur, le réalisme de l’écriture, mais, pour le sujet, cela revient à assimiler sa vie au mirage de ses créations, à établir que la littérature change la vie en fiction. L’écriture daudétienne est moins imitation du réel que lutte perpétuelle contre sa prégnance. À propos des Rois en exil, Daudet évoque comme « une faiblesse [...], ce besoin de réalité qui [l’]opprime et [l’]oblige à toujours laisser l’étiquette de la vie au bas de [s]es inventions les plus soigneusement démarquées » (HL ; PII, 1131) ; cette formule révèle toute l’ambiguïté d’une création oscillant sans cesse entre l’obsession sensible du réel et la nécessité intime du mirage. C’est, en quelque sorte, pour mieux se démarquer de la vie que l’œuvre de Daudet en est si proche.

Il semble loin, le pays des Teurs, pourtant toutes les fictions en procèdent car il forme la matrice symptomatique du mécanisme de défense par lequel le sujet se prémunit contre son hypersensibilité au réel. En diversifiant le symptôme, l’écriture romanesque propage l’Afrique. De fait, on retrouve en maints endroits la trace de celle-ci, comme une rémanence du mirage originel. À Bougival, c’est une pendule en « onyx algérien » (CL, 1re ; PI, 620), à Paris des « rideaux d’algérienne » (2e ; 735) dans la chambre d’un comédien ; en Bretagne, les rues d’un village sont « étroites à la façon des rues algériennes » (761) ; en Corse, « des cactus découp[ent] leurs feuilles métalliques sur un ciel africain » (RH ; PI, 856). Les personnages eux-mêmes ne sont pas épargnés. Dans Les Rois en exil, Élysée Méraut arbore une « tête de lion maigre » (RE, ii ; PII, 894) et l’habit vert du duc de Fitz-Roy « accentue sa silhouette de chimpanzé malade » (ix ; 1017) ; le Bélisaire de Jack a « des soupirs sourds et rauques, comme les naturalistes ont remarqué que les grandes tortues d’Afrique en poussent sous leur lourde carapace pendant la saison des amours » (J, 3e, iv ; PII, 372) ; André Maranne, évoquant dans Le Nabab ses débuts de photographe, se souvient d’avoir un jour fixé sur un cliché de noces mal exposé « la malheureuse mariée en reine des Niams-Niams » (N, ix ; PII, 612)... Touches d’Afrique, touches de noir du continent noir. Daudet en sème, de ci, de là, et les Notes sur la vie témoignent de ce qu’il n’est pas même nécessaire qu’elles abondent pour que leur couleur envahissent le décor :

P... me disait une bien jolie chose sur la façon dont le noir s’étale en peinture, comme en littérature. On en met gros comme ça, et la toile, le livre tout entier, en sont pleins, ça gicle, ça gagne, huile et encre.

(NSV ; NVXVI, 256)

Premier mensonge, mirage premier, le pays des Teurs surgit dans les recoins les plus inattendus de fictions dont il a préparé, sur le plan de l’imaginaire, l’organisation en mécanisme de défense. Symptômes de l’hypersensibilité du sujet aux lieux réels, ces mirages africains gagnent l’œuvre entière. L’écriture daudétienne vient légitimer les mirages que l’hypersensibilité rend nécessaires. Curieuse automédication, dont l’auteur se fait un impératif :

Et retenir cette formule : Tâchons de guérir, avec la littérature, le mal que la littérature a fait.

(266)

Guérir le mal par le mal. Guérir, en quelque sorte, l’Afrique par l’Afrique, tel est le principe de sa défense, la loi de son écriture.

mort

J’ouvre, dans les Lettres de mon moulin, un nouveau souvenir d’Afrique ; son titre : « Les Sauterelles »[25]. Ce souvenir-là n’est pas réel[26], mais le récit n’en a pas moins la patine du vécu – nouveau mensonge. Toute l’intrigue tient dans la brusque métamorphose du décor, une « ferme du Sahel » (LM, PI, 362). Au début, le cadre est enchanteur, édénique :

Je restai un moment à regarder cette plantation merveilleuse, où tous les arbres du monde se trouvaient réunis, donnant chacun dans leur saison leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. Entre les champs de blé et les massifs de chênes-lièges, un cours d’eau luisait, rafraîchissant à voir par cette matinée étouffante [...].

Bientôt, un nuage de criquets crève au-dessus de la propriété. Les hommes entament contre eux un combat acharné, sans pouvoir éviter le désastre. Au terme de la journée, le paysage est radicalement changé :

Cette nuit-là non plus je ne pus pas dormir. D’ailleurs autour de la ferme, tout restait éveillé. Des flammes couraient au ras du sol d’un bout à l’autre de la plaine. Les Turcos en tuaient toujours.

Le lendemain, quand j’ouvris ma fenêtre comme la veille, les sauterelles étaient parties ; mais quelle ruine elles avaient laissée derrière elles ! Plus une fleur, plus un brin d’herbe : tout était noir, rongé, calciné.

(365)

Les sauterelles ont fait du paradis un enfer en opposant une réalité à l’illusion édénique. Ce souvenir en trompe l’œil est une allégorie morbide des périls africains.

Je retrouve ces animaux dans « Robert Helmont » :

Les Prussiens n’ont fait que passer, mais partout ils ont laissé leur trace. J’ai cru voir un village d’Algérie, après une pluie de sauterelles, quelque chose de nu, de dépouillé, de rongé, de criblé [...].

(RH ; PI, 814)

De même, dans Le Nabab, le valet de chambre de Monpavon, Francis, ne peut faire face aux « tas de créanciers en pluie de sauterelles » (N, xxiii ; PII, 824) qui s’abattent sur la « mince défroque du marquis » disparu. Dans l’imaginaire daudétien, les sauterelles changent le paradis en enfer, elles signifient la ruine dans son absolue cruauté, et elles la situent en terre africaine.

Les sauterelles ne vont pas toujours en nuage et, sur le plan de l’imaginaire, elles ne sont pas moins dangereuses pour être parfois solitaires. Justement, j’en croise une, isolée, au détour de cette autobiographie romancée qu’est Le Petit Chose. Les circonstances sont graves. Jacques Eyssette, le frère de Daniel vient d’être emporté par une phtisie galopante. Derrière son corbillard, le héros aperçoit l’inquiétante silhouette du « chambellan de la mort » (PC, 2e, xv ; PI, 217). Il « se détache, sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire » ; il ressemble à M. Viot, le « terrible porte-clefs » du collège de Sarlande – un saint Pierre de l’enfer, en quelque sorte ! Peu après, lorsqu’Alphonse Daudet entend signifier le danger de mort auquel la fièvre expose Daniel Eyssette, il réutilise cette sinistre figure :

Que la grande sauterelle prépare sa baguette d’ébène et son sourire désolé ! Le petit Chose est malade, le petit Chose va mourir.

(xvi ; 218)

À force de faire symptôme, il était naturel que l’Afrique expose le sujet à sa perte. La mort daudétienne est un péril africain.

C’est dans Jack que je recueille la plus pernicieuse des sauterelles qui grouillent dans l’écriture daudétienne. Il s’agit d’Évariste Moronval, « silhouette de grande sauterelle, où les coudes serrés au corps ressortaient derrière le dos » (J, 1re, iii ; PII, 41) ; ce mulâtre guadeloupéen tient à Paris un gymnase dans lequel il se charge d’éduquer des enfants originaires de diverses contrées exotiques. Dès son installation dans cet établissement, Jack craint d’y être « aussi abandonné que s’il arrivait de Tombouctou ou d’Otahiti » (33). L’africanisation, d’emblée, semble une menace. Au début, pourtant, tout se passe bien pour le héros et, leurré par la situation privilégiée que lui créent les paiements réguliers de sa mère, il ne prend pas la mesure des leçons que lui offre l’exemple de son jeune condisciple Mâdou-Ghézô. Celui-ci est « un enfant de sang royal, le propre fils du roi de Dahomey » (27). Il fut d’abord accueilli à bras ouverts par Moronval mais, sitôt son père renversé et taris les émoluments royaux qu’il versait au gymnase, le sort de Mâdou bascula. Moronval le traita en véritable domestique et devint violent à son égard. Lorsque Jack entre dans l’établissement, le mulâtre n’est plus pour Mâdou-Ghézô que le « Père au bâton » (53).

Jack frémit à l’histoire du petit roi de Dahomey, pourtant il ne veut pas comprendre les signes entendus que celui-ci lui adresse lorsqu’il le voit installé à la table d’honneur, pressé de compliments par tous les ratés qui forment le corps professoral du gymnase :

Lui aussi s’était assis à la place d’honneur, avait goûté au vin du maître, saupoudré par le petit flacon du docteur. Et cette tunique galonnée d’argent, dont Jack se montrait si fier, n’était trop grande pour lui que parce qu’elle avait été taillée pour Mâdou.

L’exemple de cette chute illustre aurait dû mettre le petit de Barancy en garde contre l’orgueil, car ses commencements furent absolument semblables à ceux du petit roi.

(J, 1re, iv ; PII, 57)

Jack est entré dans le costume de Mâdou-Ghézô ; son africanisation est en marche. Il ne le sait pas encore, mais déjà la sauterelle s’est emparée de son sort. C’est après l’abandon de sa mère, évidemment, que les choses se gâtent pour lui. Cela commence par des insultes, à peine voilées, proférées à la table de Moronval :

Il y avait principalement un certain duché de Barancy qui revenait dans toutes les conversations.

« Où le placez-vous, ce duché-là, criait Labassindre, en Touraine, ou bien au Congo ?

– [...] »

(vi ; 94)

La plaisanterie de Labassindre poursuit la métamorphose symbolique du héros éponyme. Le Congo vient cruellement renier les origines nobles que lui prête son patronyme. L’Afrique met en cause l’identité du sujet, elle le nie. Avec son duché de nulle part, Jack ressemble de plus en plus au petit roi déchu. Mais c’est finalement dans la mort qu’ils s’unissent définitivement. Après l’enterrement de Mâdou, décédé pour avoir tenté de rejoindre son Dahomey, Jack fuit à son tour la pension Moronval. Il va rejoindre sa mère, mais la route est longue et difficile. Épuisé, il se couche au bord du chemin :

L’humidité du sol le pénétrant, Jack a rêvé qu’il était couché là-bas, dans le cimetière, à côté du petit roi. Il frissonne encore de ce froid de la terre : un froid lourd, sans air. Il voit la figure de Mâdou, il sent ce petit corps glacé contre le sien.

(vii ; 123-124)

La « grande sauterelle » Moronval a fait deux morts, l’un réel, l’autre imaginaire, car Jack meurt ici pour la première fois, et il meurt en Africain aux côtés de Mâdou. Moronval lui a ouvert les portes de l’enfer en favorisant la rencontre de sa mère avec d’Argenton. Plus tard, tous les Ratés le persécuteront tour à tour et l’achemineront dans la douleur vers l’ultime délivrance.

Les sauterelles tracent la destinée tragique de ceux qui vivent dans le mirage : Mâdou, qui fuit la pension pour rejoindre son Dahomey, armé d’un grigri, Jack et son illusion d’importance. Elles tracent aussi le destin de l’imaginaire africain en profilant la mort à l’horizon de la doulou. Elles anéantissent le sujet par surgissement de leur réalité mortifère au sein de l’illusion, du mirage. Elles disent que le mensonge, même de bonne foi, ne maîtrise pas un réel toujours prêt à prendre sa revanche ; aussi vont-elles jusqu’à contaminer la création littéraire, en nuisant à la maîtrise de la langue. Daudet l’affiche à propos d’un écrivain dont le patronyme, curieusement, commence par un « D » – il n’y a pas de hasard :

Sur D... : Il y a un singulier mélange de fantaisie et de réalité dans cet écrivain. Quand il fait un livre d’observation, une étude de mœurs bourgeoises, il s’y trouve toujours un côté fantastique, poétique. S’il fait au contraire une œuvre de pure fantaisie, les étoiles elles-mêmes parleront comme des personnes d’aujourd’hui. Toujours entre ciel et terre, sauterelle d’Afrique[27].

(NSV ; NVXVI, 26)

~~~~

L’Afrique, pour Daudet, n’existe pas ; elle n’est qu’image de ses maux et des craintes qu’ils font naître en lui. Elle déréalise le monde extérieur en plaçant le sujet au centre de son œuvre. Daudet raconte, dans ses Notes sur la vie, qu’un jour, à Saint-Rémy, il vit brusquement changer un paysage enchanteur en apprenant qu’il se situait à proximité d’un asile psychiatrique. Alors, l’Afrique de sa jeunesse lui revient à la mémoire :

La première fois que j’ai entendu le lion au Matmatas, dans le jour qui tombait, j’ai eu une sensation de ce genre, j’ai assisté à un de ces subits changements de décor. Et encore et toujours, tout est en nous !

(NSV ; NVXVI, 247)

L’Afrique lui a enseigné qu’il n’y a de réel qu’intérieur. Au croisement du biographique et du textuel, du corps et de l’écriture, l’Afrique donne lieu à un véritable complexe de l’imaginaire daudétien, auquel j’attribuerais volontiers le nom de Tartarin. Terre d’introspection, elle substitue aux mensonges objectifs du réalisme les vérités subjectives du mirage. Pour Daudet, l’Afrique n’est point un continent, elle est métaphore de la maladie et métatexte de l’écriture.

 

Christian Chelebourg

Université de La Réunion

Centre de Recherches Littéraires et Historiques

 





NOTES

[1]. Le sigle en italique indique le titre de l’ouvrage cité (CL, Contes du lundi ; D, La Doulou ; HL, Histoire de mes livres ; MC, « La Mule du cadi » ; N, Le Nabab ; NSV, Notes sur la vie ; PC, Le Petit Chose ; PT, Port-Tarason ; PV, « La Petite ville » ; PV, Premier voyage, premier mensonge ; RE, Les Rois en exil ; TA, Tartarin sur les Alpes ; 30A, Trente ans de Paris ; TT, Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon) ; il est suivi, s’il y a lieu, de la partie (chiffres arabes ordinaux) et du chapitre (chiffres romains petites capitales). J’indique ensuite en chiffres romains le tome de l’édition de référence et, en chiffres arabes, la pagination de l’extrait. Lorsque le numéro du tome est précéde de l’indice P, la référence est à l’édition de la Bibliothèque de la Pléiade, établie par Roger Ripoll (Paris, Gallimard, 1986-1994 [3 volumes]), lorsqu’il est précédé de l’indice NV, la référence est à l’édition Ne Varietur (Paris, Librairie de France, 1929-1931 [20 volumes]). Dans ce dernier cas, la pagination est précédée, en indice, du numéro de la section à laquelle se rattache le texte cité, un même tome de l’édition Ne Varietur pouvant comporter plusieurs sections, paginées de manière autonome. Dans un même paragraphe, lorsque deux citations d’un même ouvrage se suivent, je ne répète pas les éléments référentiels communs. Pour les références aux apparats critiques, je n’indique que le tome et la pagination de l’extrait. Les citations en texte sont en italiques ; les italiques du texte cité sont en romaines. Lorsqu’une citation en texte renvoie uniquement à des italiques de l’auteur, elle est précédée d’un astérisque.

 

[2]. La mule préfigure, en quelque sorte, la mystérieuse Compagnie à laquelle, dans Tartarin sur les Alpes, Bompard attribue l’ingénieuse organisation du tourisme helvétique :

« La Suisse, à l’heure qu’il est,  ! monsieur Tartarin, n’est plus qu’un vaste Kursaal, ouvert de juin à septembre, un casino panoramique, où l’on vient se distraire des quatre parties du monde et qu’exploite une Compagnie richissime [...] Avancez un peu dans le pays, vous ne trouverez pas un coin qui ne soit truqué, machiné comme les dessous de l’Opéra [...]. » (TA, v  ; PIII, 593-594)

 

[3]. Ainsi, lorsqu’Emmanuel, le guide de Daudet, arrête son ami d’un « Prenez donc garde » (MC, iii ; NVIII, 1127), celui-ci voit soudain dans le café maure où sa monture le conduisait « Une hutte de paille enfumée et malpropre ». À l’arrivée, de même, la déception est au rendez-vous : « L’appartement dans lequel le chef m’introduisait était loin des somptueuses descriptions qu’on m’avait faites » (v ; 1129). Et lorsqu’enfin les voyageurs sont invités à boire le thé dans un précieux boudoir, l’auteur, tout à son rêve de breuvage « versé par une invisible fée, dans du Sèvres de premier choix » (viii ; 1133), a bientôt la mauvaise surprise d’apercevoir l’hôtesse « sous les traits d’une horrible négresse » (1134). Mais il lui suffit de remonter sur sa mule pour que, « Blotti dans un grand manteau, [s]on chapeau rabattu » (x ; 1135), il ignore jusqu’à la pluie battante et retrouve ses paysans de Virgile, travaillant « la terre en psalmodiant, comme aux jours de soleil » (1136).

 

[4]. Wanda Bannour met en scène un dialogue entre Alphonse et Léon Daudet qui confirme le lien de ce symtôme avec l’Afrique. Daudet y affirme avoir vu, durant ce moment d’absence, la Seine charrier « des Peaux-rouges, des nègres, des Maures » (BANNOUR W., Alphonse Daudet Bohème et bourgeois, Paris, Perrin, 1990. p. 210). Malheureusement, Mme Bannour ne cite pas ses sources et je n’ai pu les retrouver ; je cite donc ce détail sous toute réserve.

 

[5]. Voir « Le Poète Mistral » (LM ; PI, 329, 331). Voir aussi HL ; PII, 464 et PIII, 227.

 

[6]. DE GONCOURT Edmond (de) et DAUDET Alphonse, Correspondance, Genève, Droz, 1996 [éd. établie par Pierre Dufief]. Lettre n° 602, p. 380.

 

[7]. DE GONCOURT Edmond (de) et DAUDET A., op. cit., lettre n° 347, p. 226.

 

[8]. Voir DAUDET Lucien, Vie d’Alphonse Daudet, Paris, NRF Gallimard, 1941. p. 236.

 

[9]. Voir NSV ; NVXVI, 251.

 

[10]. L’état de ce volume était célèbre dans l’entourage de l’écrivain. Dans une lettre à Julia datée d’août 1886, Edmond de Goncourt ironise sur ce « Montaigne à maculatures d’eaux ferrugineuses » (DE GONCOURT E. et DAUDET A., op. cit., lettre 312, p. 204.). De même, Lucien, narrant la première cure à Lamalou, fait de ce livre un véritable membre de la famille et témoigne qu’à force de taches ses « tranches devenaient un triste arc-en-ciel de la maladie » (op. cit., p. 189).

 

[11]. DAUDET Léon, Quand vivait mon père (souvenirs inédits), Paris, Bernard Grasset, 1940. Chap. VI, p. 239.

 

[12]À travers le continent noir est le titre d’un des ouvrages de Stanley, paru en 1878.

 

[13]. Voir DAUDET Lucien, op.cit., p. 235.

 

[14]. DAUDET Léon, op. cit., chap. VII, p. 266.

 

[15]. DAUDET Léon, op. cit., chap. VII, p. 269.

 

[16]. DAUDET Léon, id., ibid.

 

[17]. Texte publié dans Le Figaro du 18 juin 1863.

 

[18]. Les Lettres sur Paris et lettres du village ont été publiées dans Le Moniteur universel du soir, de novembre 1865 à janvier 1866 ; la première série des Lettres de mon moulin l’a été dans L’Événement, d’août à novembre 1866, le recueil est sorti en décembre 1869, alors que Le Figaro insérait dans ses colonnes la première partie de Barbarin de Tarascon. Notons encore que les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon furent mises en vente en février 1872, trois mois après les Lettres à un absent.

 

[19]. Cela explique sans doute les difficultés qu’ont rencontrées les critiques pour faire la part du livresque et du vécu dans sa description de l’Algérie. Voir DÉGOUMOIS Léon, L’Algérie d’Alphonse Daudet, Genève, Sonor, 1922 et CAILLAT J., Le Voyage d’Alphonse Daudet en Algérie, Alger, Carbonnel, 1924.

 

[20]. DAUDET Ernest, Mon frère et moi, souvenirs d’enfance et de jeunesse, Paris, E. Plon et Cie, 1882. Chap. XVIII, p. 233.

 

[21]. Signalé par Roger Ripoll dans les notes qu’il consacre à Tartarin (PI, 1450).

 

[22]. Cette facétie n’a pas échappé à MICHEL Louis, Le Langage méridional dans l’œuvre d’Alphonse Daudet, Paris, d’Artrey, 1961. p. 212.

 

[23]. Il évoque « les étendards turcs » (PV, iii ; NVXV, 223), baptise « à l’Algérienne, du nom de “ razzia ” » (226) une vulgaire opération de maraude, laisse croire qu’il a combattu à Gallipoli (iv ; NVXV, 233), invente la tragédie de la belle Namouna, « la fille d’un riche Arménien de Péra » (238), amoureuse de Léonce et décapitée sur ordre du pacha qu’elle devait épouser. Tout cela, sans vergogne, devant un parterre d’hommes d’équipage, de fausses bourgeoises, de jeunes Montpelliérains et de vrais zouaves à chéchia, de « bons troupiers, retour de Crimée » (v ; NVXV, 248).

 

[24]. Voir, par exemple, les pages consacrées à Raoul Dubief, le modèle de Jack (HL ; PII, 463-468).

 

[25]. Initialement insérée dans Robert Helmont, cette nouvelle fut publiée en pré-originale dans Le Bien public du 25 mars 1873.

 

[26]. La « brume d’été lourde » (LM ; PI, 362) qui baigne ses premières lignes suffit à l’indiquer, puisque Daudet ne vit l’Algérie qu’au plein cœur de l’hiver.

 

[27]. Je remarque que, dès 1869, André Gill avait croqué l’auteur des Lettres de mon moulin chevauchant un insecte aux allures de sauterelle. Voir la reproduction de ce portrait-charge dans NVIII, 1202.