VICTOR HUGO « PAIR CONSCRIT »

(1870-1872)


À son retour, il a trouvé l’heure plus sombre et le devoir plus grand que jamais.

(APIII, « Paris et Rome », i ; 699) [1]


Bruxelles, août 1870. Depuis cinq jours, Victor Hugo attend le moment de rentrer en France. L’exil touche à sa fin mais, à l’euphorie du retour, la menace prussienne ajoute une note d’amertume. La presse belge s’intéresse à cet hôte de marque et se fait l’écho de ses projets. Le 23, le poète note dans ses Carnets :

– Les journaux de Bruxelles annoncent que je vais partir pour combattre sous les murs de Paris. L’un d’eux m’appelle le Pair conscrit.

(Cn, 23/08/70 ; 1039)

Hugo souligne cette formule qui ramasse en un subtil calembour sa gloire passée de Pair de France et celle de combattant à laquelle il aspire désormais. Beau programme, que le sujet[2] va s’appliquer à mettre en œuvre.

Ballon, boulevard, canon

Un canon, un boulevard, un ballon-poste, un orphelinat – pour diverses qu’elles puissent paraître, ces réalités ont un nom en partage : Victor Hugo. Tout est allé très vite : depuis le 5 septembre, l’auteur de Châtiments est rentré dans son pays, Napoléon III est aux mains de Bismarck, Paris est assiégé et la France est hugolâtre. Le poète s’enivre de ces marques de respect, mais il ne les traite pas toutes sur un pied d’égalité. Son boulevard ne semble pas l’émouvoir outre mesure. Ainsi, note-t-il, le 16 octobre :

– Il se confirme qu’on donne mon nom au boulevard Haussmann. Je n’ai pas été voir[3].

(Cn, 16/10/70 ; 1054)

À l’orphelinat Victor Hugo, il offre « 100f. » (01/12/70 ; 1069), ce qui est à la fois beaucoup et peu : la veille, il avait donné « 200f. » (30/11/70 ; 1069) à une ambulance et, le jour même, il gratifiait de « 10f. » (01/12/70 ; 1069) une certaine Mme Mutal, pour la récompenser de lui avoir dévoilé sa nudité[4]. Aux yeux du sujet, l’orphelinat Victor Hugo vaut, en quelque sorte, une demi ambulance et dix femmes nues... Quant au ballon, l’écrivain lui confie une lettre adressée à Londres et ne s’intéresse vraiment à son sort que trois jours après son envol, lorsqu’il apprend que le vent l’a porté en Belgique. Il découpe alors une coupure de presse commentant l’événement en termes laudatifs :

« [...] Il est singulier que le ballon qui portait le nom du poète des Châtiments ait été porté par le vent précisément dans le pays où le poète avait été jeté par l’exil et d’où il est accouru pour partager avec nous les dangers du siège de Paris. »

(20/10/70 ; 1055)

Hugo s’est toujours montré sensible aux signes du destin. Il semble voir dans celui-ci une approbation de ses projets internationalistes qui, le 14 juillet, lui avaient fait planter dans le jardin de Guernesey un « chêne des États-Unis d’Europe » (13/09/70 ; 1044). Au dos de la feuille, il écrit en effet : « C’est le premier ballon-poste qui a franchi la frontière » (20/10/70 ; 1055).

Quoi qu’il en soit, parmi ces différents avatars, c’est au canon que va la préférence du sujet. Les Carnets permettent de suivre les aléas de son baptême, et un poème de L’Année terrible lui est consacré : « Au canon le V.H. ». Boulevard, orphelinat et ballon-poste sont autant d’objets anecdotiques propageant à Paris et dans la nation la gloire de Victor Hugo ; le canon, lui, fait partie de ses œuvres complètes.

L’histoire de ce canon commence le 22 octobre 1870, alors que les Parisiens cherchent à recueillir des fonds pour s’armer contre leurs assiégeants. Ce jour-là, Victor Hugo publie dans le journal Le Siècle une lettre par laquelle il verse à la *« souscription pour le canon » (Cn, 22/10/70 ; 1056) les 500 francs que vient de lui rapporter la vente de la première édition parisienne des Châtiments. Le lendemain, une délégation du 17e bataillon lui « demande d’être le premier souscripteur pour un canon à un sou » (23/10/70 ; 1056) et lui propose de donner son nom à ce canon. Il refuse et substitue à son patronyme un symbole des blessures patriotiques que la Prusse vient d’infliger à la France : « Je leur ai dit de l’appeler Strasbourg. – De cette façon, les Prussiens recevront encore des boulets de Strasbourg. ». Bientôt, les initiatives de ce type se multiplient. L’administrateur de la Comédie Française veut faire dire « Stella » afin de collecter des fonds pour les blessés. Victor Hugo lui donne « tous Les Châtiments au choix » (1057) et « demande que la lecture soit pour un canon ». C’est la Société des gens de lettres[5] qui va se charger de mettre en œuvre ce projet. La question du nom se pose de nouveau, et le poète réagit d’abord en auteur, fier de son œuvre ; le canon, décide-t-il, « s’appellera Le Châtiment. » (25/10/70 ; 1057). Mais, quelques jours plus tard, ses collègues lui proposent son propre patronyme ; ses Carnets le montrent quelque peu désemparé devant tant d’insistance : « Visite du Comité des gens de lettres [...] (pour un troisième canon, qui s’appellerait encore le Victor Hugo. Je résiste au nom.) » (29/10/70 ; 1058). Finalement, il tranche en adoptant la même stratégie que face à la délégation du 17e bataillon :

Ne donnez pas mon nom à ce canon. Donnez-lui le nom de l’intrépide petite ville qui, à cette heure, partage l’admiration de l’Europe avec Strasbourg, qui est vaincue, et avec Paris, qui vaincra.

[...]

Que ce canon soit implacable, fulgurant et terrible ; et, quand les Prussiens l’entendront gronder, s’ils lui demandent : Qui es-tu ? qu’il réponde : Je suis le coup de foudre ! et je m’appelle Châteaudun !

(APIII, 1re, « Paris », v ; 736)

Il faut attendre le 15 novembre pour que, récapitulant les bénéfices des deux premières lectures publiques[6], le poète cède enfin aux sollicitations de ses confrères :

– Parce qu’il y a trois canons produits par les deux lectures des Châtiments à la Porte-Saint-Martin, la Société des gens de lettres désire que le premier étant nommé par moi Châteaudun, le second s’appelle Châtiment et le troisième Victor Hugo. J’y ai consenti.

(Cn, 15/11/70 ; 1063)

Les représentations ne produisirent, en fait, que deux canons, et le nom de Châteaudun, « antérieurement retenu par d’autres souscripteurs » (APIII, 1re, « Paris », v ; 742), fut remplacé par celui de Victor Hugo. Les questions de comptabilité et de préséance importent moins que le parrainage. En y consentant, le sujet hugolien amorce une profonde modification de son image, justifiée dans L’Année terrible : ce canon vient compléter l’identité d’un poète qui s’était présenté jusqu’alors en « semeur | De la paix » (AT, déc., iv ; v. 30-31), « Car l’amour devient haine en présence du mal » (v. 37). L’échange des noms est prétexte à une projection du sujet dans cette pièce d’artillerie :

Doublons-nous l’un par l’autre, et faisons un échange,

Et mets, ô noir vengeur, combattant souverain,

Ton bronze dans mon cœur, mon âme en ton airain.

(AT, déc., iv ; v. 16-18)

Le verbe « doubler » formule ici un impératif complexe : le canon Victor Hugo est à la fois double et doublure du poète. Il constitue une chimère grâce à laquelle celui-ci réalise son vœu de participer physiquement aux combats.

« Je ne veux pas le pouvoir, je ne veux que le danger » (Cn, 23/08/70 ; 1039), écrivait-il fin août, à Bruxelles. Fidèle à sa détermination, il demanda durant le siège à monter au front « avec celui de [s]es deux fils qui serait désigné au sort pour aller à l’ennemi » (04/12/70 ; 1071). Le 9 décembre, un quotidien racontait la visite que la Garde nationale fit à son domicile pour répondre à sa sollicitation. Il recueillit la coupure, comme à son habitude, et lui joignit un commentaire ému :

Voici les termes de l’adresse qui m’a été lue par le chef de bataillon : « La Garde nationale de Paris fait défense à Victor Hugo d’aller à l’ennemi, attendu que tout le monde peut aller à l’ennemi, et que Victor Hugo seul peut faire ce que fait Victor Hugo. »[7]

fait défense est charmant et touchant.

(03-05/12/70[8] ; 1073)

Les Carnets ne précisent pas la date de cette visite, mais elle ne put avoir lieu qu’entre le 5 et le 8 décembre, sans doute le 8, veille de sa relation dans la presse. Or, précisément, dans la nuit du 8 au 9, Hugo mêle pour la première fois sa création au fracas de la mitraille. Il le note au matin : « Cette nuit je me suis réveillé et j’ai fait des vers. En même temps j’entendais le canon » (09/12/71 ; 1072). Quelques semaines plus tard, un cadeau de Chifflard lui permet de parachever ce lien de l’écriture et du bombardement :

– Envoi d’un éclat d’obus par Chifflard. Cet obus est marqué H.

[...]

– Chifflard m’a envoyé un morceau d’obus tombé à Auteuil et dont je me ferai un encrier.

(10/01/71 ; 1084)

Cela nous vaut un alexandrin de L’Année terrible : « D’un bel éclat d’obus j’ai fait mon encrier » (AT, janv. ii ; v. 35) – hommage de l’épopée aux conditions imaginaires de sa création.

Reconstituant ce tragique mois de décembre, L’Année terrible affiche le mécanisme de compensation que nous devinons ici. Un peu avant de chanter, dans « Les Forts », les « chiens de garde énormes de Paris » (AT, déc., vi ; v. 1), ces dix-neuf canons qui veillent sur le « Sommeil » (v. 27) de la capitale, Victor Hugo prend soin de préciser sa mission « Au canon le V.H. » (iv) : « Toi qui portes mon nom, ô monstre, sois terrible ! » (v. 36), lui lance-t-il. L’attribut n’est pas anodin ; il fait écho à l’épithète du titre. Le canon et le livre se confondent, comme l’homme et le canon – et la voix du poète de se mêler, en conséquence, à celle de « ces forts qui dans cette ombre aboient ! » (vi ; 44)[9]. La composante dynamique et belliqueuse de cette projection est encore soulignée lorsque, plus loin, répondant à une remarque ironique de Trochu sur son engagement militaire, le poète traite le général de « Bon canon, mais ayant un peu trop de recul » (AT, juin, xvii ; v. 4).

À défaut de pouvoir sortir aux côtés de Victor, désigné pour aller à l’ennemi[10], Hugo y envoie celui qu’il nomme « [s]on fils étrange » (AT, déc., iv ; v. 15), doublure et double de lui-même. Par l’écriture, il se joint aux combattants ; sa poétique est conscription. Sur les forts de Paris assiégé, le « canon le V.H. » expose la figure imaginaire du poète en père conscrit.

République, Paris, Patrie

Les 20 et 21 août 1870, peu avant de regagner Paris, Victor Hugo met au point son testament littéraire. Il stipule que tout devra être publié, jusqu’aux œuvres « inachevées ou ébauchées » (Cn, 20/08/70 ; 1038). Puis vient le fameux legs :

Je donne mes manuscrits à la Bibliothèque nationale.

V.H. 21 août.

Symboliquement, ce geste équivaut à un don de son œuvre à la nation française. Hugo se pose ainsi en écrivain national. Le geste, capital en ce qui concerne la diffusion et la réception de ses œuvres, n’est pas anodin non plus sur le plan de la création : à partir de ce jour, l’auteur sait que tout ce qu’il écrit est destiné à la publication. Cela confère à ses Carnets de la guerre et de la Commune une importance particulière ; rédigés pour être lus, même en l’état, ils participent pleinement à la construction de l’image du moi. Ils prennent place, à part entière, dans ses œuvres complètes, en dépit des travers propres aux écrits intimes. En cette période troublée, ils constituent le journal quotidien du poète, et complètent à ce titre ses deux autres journaux, l’un poétique, l’autre politique, que sont L’Année terrible[11] et le troisième volume des Actes et Paroles. Pour comprendre le travail du sujet hugolien sur le retour d’exil, les informations contenues dans ces trois journaux, qu’elles soient vraies ou fausses, fidèles ou erronées, biographiques ou hagiographiques, sont toutes également significatives, du simple fait qu’elles sont énoncées.

Durant le siège, Victor Hugo fit, de ses œuvres publiées cette fois, un don équivalent sur le plan de l’imaginaire, mais autrement plus riche de conséquences immédiates sur le plan financier :

– Je mentionne ici une fois pour toutes que j’autorise qui le veut à dire ou à représenter tout ce qu’on veut de moi sur n’importe quelle scène pour les canons, les blessés, les ambulances, les ateliers, les orphelinats, les victimes de la guerre, les pauvres, et que j’abandonne tous mes droits d’auteur sur ces lectures ou ces représentations.

(18/11/70 ; 1064)

Ce n’était pas parole en l’air : son agent dramatique en fit, à l’occasion, la cruelle expérience, puisqu’ayant un jour touché 130 francs de droits sur une lecture de « Stella », il se vit « donn[er] l’ordre » (19/12/70 ; 1076) de les restituer. De don en abandon, l’écrivain prend ses distances avec une œuvre qu’il ne charge plus de faire vivre l’homme Victor Hugo, mais la renommée de l’écrivain. Ce n’est pas tout.

Le jour de son arrivée à Paris, l’ancien proscrit avait lancé à la foule venue l’acclamer : *« Vous me payez en une heure vingt ans d’exil » (Cn, 05/09/70 ; 1041). L’expression, sans en avoir l’air, formulait deux révélations. La première, c’est que l’exil avait été conçu comme une créance ; la seconde, que celle-ci était soldée. Et sitôt revenu, voilà que le créancier ouvre à ses anciens débiteurs un nouveau compte. L’auteur national est aussi un usurier national qui entend se faire payer en gloire les douleurs de son engagement. À chaque fois, le procédé est le même, ou à peu près. À l’origine, il y a l’absence de bénéfices sur Châtiments. Hugo ne manque pas de le rappeler au directeur du Siècle, lorsqu’il participe à sa première souscription ; la coupure de sa lettre au journal est collée dans ses Carnets. Elle commence ainsi : « Les Châtiments n’ont jamais rien rapporté à leur auteur, et il est loin de s’en plaindre » (22/10/70 ; 1056). S’il est tellement « loin de s’en plaindre », c’est qu’à défaut de battre monnaie, le livre a, pour ainsi dire, battu gloire. Fort de ce succès, il étend désormais la stratégie à l’ensemble de son œuvre. Son attente est précisée peu après que l’abandon de ses droits a été formulé. Trois notes successives résument alors son état d’esprit :

– On dit des pièces des Châtiments à tous les spectacles. C’est affiché partout. Le mot Châtiments couvre les murs. Ce soir, on a crié dans les rues Napoléon le Petit.

– Un oignon coûte un sou. Une pomme de terre coûte un sou.

– On a renoncé à me demander l’autorisation de dire mes œuvres sur les théâtres. On les dit partout sans me demander la permission. On a raison. Ce que j’écris n’est pas à moi. Je suis une chose publique.

(27/11/70 ; 1068)

Enchâssée entre les témoignages de renommée, la question du coût de la vie vient souligner le sacrifice, exalter le désintéressement de l’auteur. Celui-ci constate avec une évidente satisfaction le rendement glorieux de sa conduite. La définition qu’il donne de lui-même au terme de son constat vient marquer son triomphe en énonçant le but qu’il se proposait : « chose publique », il est res publica – il incarne la République. C’est ici le sujet qui parle, et dessine de lui-même un autoportrait en République.

Outre les acclamations populaires, c’est une médaille qui, sans doute, récompensa le mieux l’auteur des Châtiments. Elle lui fut remise par Émile Allix le 15 décembre 70 ; je lui laisse le soin d’en faire la description :

– É. Allix m’a apporté une médaille frappée à l’occasion de mon retour en France. Elle porte d’un côté un génie ailé avec Liberté. Égalité. Fraternité. De l’autre cet exergue : Appel à la démocratie universelle, et au centre : À Victor Hugo la Patrie reconnaissante. Septembre 1870.

Cette médaille se vend populairement et coûte cinq centimes. Elle a un petit anneau de suspension.

(Cn, 15/12/70 ; 1074-1075)

Tout y est : la République, la démocratie, la reconnaissance. Cette médaille va jusqu’à préfigurer, avec quinze ans d’avance, les fastes des funérailles nationales, en rappelant la devise gravée par les révolutionnaires au fronton du Panthéon. Dans l’émotion, Hugo en met deux exemplaires sous enveloppe ; le lendemain, il en achète une centaine. Il en offrira, par la suite, à ses invités[12], fier sans doute d’afficher de la sorte le plein succès de sa stratégie littéraire.

Pareil hommage ne saurait rester sans réponse ; d’une métaphore, l’auteur rend à la nation sa politesse : « Tout grand écrivain frappe la prose à son effigie » ([non daté] ; 1103), note-t-il dans le carnet de la guerre. La « prose », ici, ne s’oppose nullement à la poésie ; elle est métonymie de la langue. Prosa oratio, elle est discours qui va en droite ligne, image étymologique de la droiture et du dynamisme de l’écrivain engagé. Grâce à elle, Hugo diffuse dans toute la nation le prestige de son courage et de son combat. En imprimant sa marque à la langue maternelle, il l’imprime à la mère-patrie. La numismatique hugolienne renvoie à la France la gloire que celle-ci reconnaît au poète ; elle vient ainsi parachever une fusion dans la nation, programmée dès l’« Appel aux Parisiens » du 2 octobre 70 :

Je ne sais plus mon nom, je m’appelle Patrie. Face à l’ennemi ! nous nous appelons tous France, Paris, muraille !

(APIII, 1re, « Paris », iv ; 734)

Hugo Patrie, Hugo Paris, Hugo muraille, rempart dressé devant l’ennemi allemand. Le passage de la première à la quatrième personnes pose clairement le poète en guide imaginaire du peuple. Une anecdote symbolique, soigneusement rapportée dans les Carnets, confirme la nouvelle identité revendiquée par le poète. La scène est à Paris, à la mi-janvier 71, pendant les heures les plus noires du siège prussien :

Il y a un coq dans mon petit jardin. Hier Louis Blanc déjeunait avec nous. Le coq chanta. Louis Blanc s’arrête et me dit : Écoutez. – Qu’est-ce ? – Le coq chante. – Eh bien ? – Entendez-vous ce qu’il dit ? – Non. – Il dit : Victor Hugo ! Nous rions, nous écoutons. Louis Blanc avait raison. Le chant du coq ressemblait beaucoup à mon nom.

(Cn, 18/01/71 ; 1086)

Quelques jours plus tôt, Hugo avait récrit « Je ne sais plus nom, je m’appelle Patrie ! » dans un poème adressé par ballon monté à une femme anonyme. Le coq, emblème de la Gaule éternelle, venait, par son étrange coquerico, accepter la totale confusion instaurée, en ces temps de lutte, entre l’écrivain et la Patrie, tendre pour toujours à l’oreille de chaque lecteur des Carnets la preuve indiscutable de l’identification du poète à « la patrie en danger » (APIII, 1re, « Paris », i ; 724). L’onomatopée illustrait bruyamment l’état-civil mis en place dans l’imaginaire[13].

En se nommant Patrie en même temps que République, Victor Hugo s’identifie au génie politique du pays des Lumières ; il prétend incarner la Révolution, cette Révolution française qui nous vaudra Quatrevingt-treize et qui, pour l’heure, lui fait élever Paris au rang de « ville sacrée » (APIII, 1re, « Paris », i ; 723), de « capitale de la civilisation ». Le sujet hugolien se veut historique et politique autant que patriotique. C’est ainsi qu’il entend accueillir les armées de Guillaume II – et de les avertir du crime qu’elles commettent :

Il y a la ville-mère.

Songez-y, peuples d’Europe.

Parricide, cela peut s’écrire aussi Pariscide.

(Cn, [non daté] ; 1102)

Sombre calembour, nouvelle empreinte du poète sur la prose française : tuer Paris, c’est tuer père et mère, tuer la Patrie, et assassiner un sujet qui trouve, dans l’ambiguïté du jeu sur « la ville-mère » et le « Parricide », une nouvelle occasion d’afficher sa fondamentale androgynie[14]. Face aux Prussiens, Hugo change de patronyme pour se dresser en parent guerrier, à la fois mère et père conscrits.

Dictature, élection, exil

La question de l’action politique concrète ne manqua pas de se poser au poète. Dès le 5 septembre 1870, le peuple offre de le porter jusqu’à l’Hôtel de Ville ; il oppose à la proposition un refus catégorique :

J’ai crié : – Non, citoyens ! Je ne suis pas venu ébranler le gouvernement provisoire de la République, mais l’appuyer.

(Cn, 05/09/70 ; 1041)

Le lendemain, nouvelle sollicitation :

(Rey est venu me demander si j’accepterais d’être d’un triumvirat ainsi composé : Victor Hugo, Ledru-Rollin, Schœlcher. J’ai refusé.) Je lui ai dit : Je suis presque impossible à amalgamer.

(06/09/70 ; 1042)

À question plus officielle, réponse plus ambiguë. La ponctuation de cette note est parlante : entre parenthèses la demande, entre parenthèses le refus, mais en texte la réplique. Que signifie-t-elle ? Moins le rejet du pouvoir que celui de son partage. C’est que l’interlocuteur du poète n’est pas anodin. Le paragraphe suivant y insiste :

Je lui ai rappelé nos souvenirs. Il m’a dit : Vous rappelez-vous que c’est moi qui vous ai reçu quand vous arrivâtes à la barricade Baudin ? – Je lui ai dit : Je me rappelle si bien que voici, et je lui ai dit les vers qui commencent la pièce (inédite) sur la barricade Baudin (Châtiments, t. II) :

La barricade était livide dans l’aurore,

Et comme j’arrivais, elle fumait encore.

Rey me serra la main et dit : Baudin est mort...[15]

Il a pleuré.

C’est un des personnages de son livre qui vient prier Hugo de se joindre au pouvoir ; c’est son œuvre même, sa légitimité poétique qui, pour ainsi dire, le sollicite. En pareille circonstance, la franchise est de mise : « Je suis presque impossible à amalgamer ». De fait, pendant le siège de Paris, Hugo déclinera les multiples offres qui lui furent faites, tantôt de renverser le gouvernement, tantôt de le mettre en demeure[16]. Sa conception de l’exercice du pouvoir n’aurait pu s’accommoder des concessions inhérentes à la collégialité :

Voici les conditions :

la dictature sans limite,

la dictature sans défense.

([non daté][17] ; 1100)

« Dictature » – le mot exclut bel et bien les compromissions de l’amalgame. Hugo ne refuse pas le pouvoir, il prétend l’assumer seul. Mais il explique, par ailleurs, les conséquences personnelles qui découleraient de son avènement :

Dictature.

J’en porterai la peine.

Si j’échoue, je m’en punirai en m’exilant à jamais.

Si je réussis, la dictature est un crime. Le bonheur d’un crime ne l’absout pas. Ce crime, je l’aurai commis. Je me ferai justice et, eussé-je sauvé la République, je déclare que je sortirai de France pour n’y plus rentrer.

Heureux ou malheureux, je me punirai de la dictature par l’exil éternel.

Voilà qui éclaire ses prises de position. L’accession au pouvoir impliquerait à ses yeux un nouvel exil, définitif, radical. Elle reproduirait, sinon politiquement, du moins symboliquement le « crime » impérial. Le sujet hugolien est en pleine fiction biographique. Il s’invente un destin que sa prudence politique contrecarre au quotidien. Adulé par le peuple, il semble ne pouvoir vivre sans flairer l’odeur de l’exil. L’écrivain né le 2 décembre 1851[18] a besoin de l’exil pour exister. Quelques notes de la même période ne laissent aucun doute à cet égard :

Si Paris succombe, je ne succomberai pas. Je conserverai l’espérance altière.

Je rentrerai dans la solitude, j’allumerai sur mon rocher d’exil la lumière de l’avenir. Je crierai : États-Unis ! République ! Et je montrerai à l’Allemagne devenue Prusse, la France devenue Europe.

Ou encore : « J’aspire à m’en retourner au bord de la mer, ayant pris cette habitude de grandeur ». Le sujet hugolien voit dans la guerre l’occasion de reproduire avec Guillaume II l’opération réussie avec Napoléon III.

La capitulation française du 28 janvier 1871 modifie sa stratégie. Après les les ambitions de dictature et les perspectives de défaite, l’armistice fait basculer les menaces d’exil dans la réalité politique concrète. Dès le 29 janvier, Hugo écrit, en effet :

Je suis venu à Paris dans l’espérance d’y trouver un tombeau. J’irai à Bordeaux avec la pensée d’en remporter l’exil.

(Cn, 29/01/71 ; 1089)

De toute évidence, Hugo ne se fait pas d’illusion sur le résultat des élections. Il sait les partis conservateurs majoritaires dans les campagnes, et son succès personnel aussi inéluctable que la défaite de ses alliés. Le 8 février, 214 169 électeurs firent de lui le deuxième représentant du département de la Seine, derrière Louis Blanc[19], mais la France se dota d’une Assemblée nationale monarchiste. Aussi, est-ce en opposant résolu que le poète gagna la préfecture de Gironde. À peine arrivé, il se grise à nouveau de sa popularité : « Ils m’ont recommencé l’ovation de mon arrivée à Paris. » (15/02/71 ; 1107), écrit-il le 15 février ; et il souligne les craintes que son prestige éveille :

– L’ovation que le peuple m’a faite hier est regardée par la majorité comme une insulte pour elle. De là un grand déploiement de troupes sur la place (armée. Garde nationale. Cavalerie). Avant mon arrivée, il y a eu un incident à ce sujet. Des hommes de la droite ont demandé qu’on protégeât l’Assemblée (contre qui ? contre moi, à ce qu’il paraît).

(16/02/71 ; 1108)

Le voilà de nouveau campé en adversaire privilégié du régime. Cette simple note prend toute sa signification à la lumière d’un jeu de mots formulé durant le siège de Paris. À un ancien collègue qui s’étonnait de le voir si *« bien conservé » (24/11/70 ; 1066), Hugo avait répondu : *« – L’exil est conservateur ». Il l’est à Bordeaux comme il l’était à Guernesey. Dans la défiance de la droite conservatrice, l’écrivain trouve les germes du possible exil qu’il évoquait au lendemain de la capitulation.

L’Assemblée se composait de deux tiers de personnes favorables à son exil – l’aubaine était trop belle. Ses interventions des 1er et 6 mars sont autant de provocations. Exprimant son refus de voter la paix, il s’en prend d’abord au concile, compare le « pape gothique » (APIII, 1re, « Bordeaux », ii ; 753) à « l’empereur gothique » et accuse « les rois » (755) du sort malheureux de l’Europe ; puis, défendant en bureau le retour de l’Assemblée à Paris, il prête aux législateurs « le devoir de compléter la Révolution française » (iv ; 764-765). Enfin, le 8 mars, il prend la parole pour défendre Garibaldi, dont on proposait d’annuler l’élection pour cause de nationalité étrangère. Cette fois, il lance contre l’armée une attaque frontale :

– Je ne veux blesser personne dans cette Assemblée, mais je dirai qu’il [Garibaldi] est le seul des généraux qui ont lutté pour la France, le seul qui n’ait pas été vaincu.

(v ; 767)

On est bien loin des prudences du siège, et la prétérition n’y change rien. Le tumulte s’ensuit. « L’Assemblée refuse la parole à M. Victor Hugo, parce qu’il ne parle pas français », lance le Vicomte de Lorgeril. En réponse au chahut, Victor Hugo donne sa démission. Le 9 mars, le Président de l’Assemblée lit à la tribune la lettre que le poète lui a remise la veille :

« Il y a trois semaines, l’Assemblée a refusé d’entendre Garibaldi ; aujourd’hui elle refuse de m’entendre. Cela me suffit[20].

« Je donne ma démission.

Victor Hugo. »

(769)

Il n’aura pas même siégé un mois à l’Assemblé nationale.

Il n’a pas choisi par hasard de la quitter en soutenant Garibaldi. Rappelons-nous, en effet, les dernières paroles qu’il avait prononcées à la Chambre des Pairs, le 13 janvier 1848. C’était pour saluer l’avènement de Pie IX, qui avait reconnu dans la Révolution française une révolution chrétienne :

Messieurs les pairs, en d’autres temps nous avons tendu la main à la Grèce, tendons aujourd’hui la main à l’Italie.

(API, « Chambre des Pairs », iv ; 144)

Le représentant de 71 reste fidèle au Pair de 48. La main tendue au républicain Garibaldi prolonge celle que le Pair de France avait tendue au pape réformateur. Il y a plus. Pour l’exilé de Guernesey, Garibaldi est l’ermite de Caprera, cette petite île proche de la Sardaigne, où il s’était retiré après la défaite de Mentana. Garibaldi c’est, mutatis mutandis, un exilé comme lui. Un poème de L’Année terrible, rédigé au jour de sa démission, formule l’analogie, et la met en perspective :

Viens, donnons-nous la main.

Et moi le vieux Français, toi l’antique Romain,

Sortons. C’est un lieu triste où l’on est mal à l’aise

Et regagnons chacun notre haute falaise

Où si l’on est tué, du moins c’est par la mer ;

[...].

(AT, mars, ii ; v. 23-27)

Le 8 mars 71, Victor Hugo démissionne, à l’instar de Garibaldi qui avait quitté l’Assemblée trois semaines plus tôt[21]. « Je ne veux pas être le coopérateur du mal et je juge inutile d’être le collaborateur de l’impuissance » (Cn, [non daté] ; 1140), écrit-il pour commenter son geste d’un point de vue politique. Son imaginaire saisit des opportunités plus complexes. Le sujet hugolien emboîte le pas à Garibaldi pour mieux marquer son rejet de la paix en s’alliant au seul général combattant. Il le fait pour renouer avec la grandeur de l’exil ; et il le fait en ancien Pair de France refusant le patriotisme borné, tendant la main à l’Italie. Il le fait parce qu’alors sa démission est celle d’un Pair conscrit.

Fils, père, grand-père

Le retour d’exil fut pour Victor Hugo une période chargée sur le plan familial. Questions intimes et problèmes politiques s’y mêlent sans cesse. Très tôt, il relève jusque dans son nom la preuve du scandale de l’agression prussienne : « Moi Victor Hugo dont le nom se compose de six lettres latines et de quatre lettres allemandes, je vous déclare la guerre » ([non daté] ; 1098). Il puise dans son patronyme la légitimité de sa révolte. Son double héritage installe au cœur de sa personne l’absurde fracture que cette guerre représente à ses yeux. On comprend mieux qu’il l’évoque en termes de parricide : elle le touche, pour ainsi dire, au nom du père. Au moment de l’armistice, lorsque l’Assemblée s’apprêta à céder l’Alsace-Lorraine, l’injure faite au général Hugo apparut de façon plus criante encore, et offrit au tribun la matière d’un discours émouvant :

Je n’aurais jamais cru ce traité possible, ma famille est lorraine, je suis fils d’un homme qui a défendu Thionville. Il y a de cela bientôt soixante ans. Il eût donné sa vie plutôt que d’en livrer les clefs. Cette ville qui, défendue par lui, résista à tout l’effort ennemi et resta française, la voilà aujourd’hui prussienne. Ah ! je suis désespéré. Avant-hier, dans l’Assemblée, j’ai lutté pied à pied pour le territoire ; j’ai défendu la Lorraine et l’Alsace ; j’ai tâché de faire avec la parole ce que mon père faisait avec l’épée.

(APIII, 1re, « Bordeaux », iii ; 757-758)

Victor Hugo traverse la guerre et juge la paix en fils de général d’empire. L’écrivain s’applique à se rendre digne du militaire. Le 30 août 1871, il se rendit à Thionville, en famille, pour retrouver ses traces et constater sa gloire[22].

Mais à Bordeaux, ce ne furent pas les douleurs de fils qui affectèrent le plus l’ancien proscrit. Un autre drame le frappa, imprévisible, cinq jours après sa démission. En le rejoignant au restaurant, Charles tomba, victime d’une *« Apoplexie foudroyante » (Cn, 14/03/71 ; 1115). Il faut dire que le séjour avait débuté sous de mauvais auspices. Le 14 février, Hugo relevait cette réflexion supers­titieuse de sa bru :

– Alice a fait cette remarque : le 13 nous poursuit. Tout le mois de janvier nous avons été 13 à table le jeudi. Nous avons quitté Paris le 13 février; Nous étions 13 dans le wagon-salon, en comptant Louis Blanc, M. Bochet et les deux enfants. Nous logeons 13, rue Saint-Maur.

(14/02/71 ; 1107)

Par la suite, il ne manque pas de s’interroger sur ces coïncidences[23], qui prennent tout leur sens dans le télégramme envoyé à Meurice : *« Charles est mort ce soir 13 » (14/03/71 ; 1114). La récurrence fait signe et encourage le poète à interpréter la mort de Charles comme une nouvelle épreuve du destin ; elle vient naturellement prendre place dans L’Année terrible :

Coup sur coup. Deuil sur deuil. Ah ! l’épreuve redouble.

Soit. Cet homme pensif l’acceptera sans trouble.

Certe, il est bon qu’ainsi soient traités quelques-uns.

Quand d’âpres combattants, mages, soldats, tribuns,

Apôtres, ont donné leur vie aux choses justes,

Ils demeurent debout dans leurs douleurs robustes.

Tu le sais, Guernesey, tu le sais, Caprera.

(AT, mars, v ; v. 1-7)

La force de Victor Hugo tient, pour partie, à cette capacité de changer les douleurs en marque d’élection. On ne saura jamais s’il eût quitté la France sans le décès de Charles[24], mais ces vers prouvent qu’il relie son deuil à son alliance avec Garibaldi. Il unit ainsi sa démission et la mort de son fils pour se composer une manière d’appel au départ, à l’exil. Avant de partir, il brouille l’ordre des générations : « Nous décidons que Charles sera dans le tombeau de mon père au Père-Lachaise, à la place que je me réservais » (Cn, 16/03/71 ; 1117). Ce « Nous » cache une décision personnelle[25] dont les conséquences et sans doute les motivations, sur le plan de l’imaginaire, étaient considérables : Charles l’ayant remplacé dans la tombe, il lui laissait libre une place de père apparemment convoitée depuis le séjour bruxellois d’août 70, si du moins l’on en juge par ce premier testament, rédigé deux jours avant le don des manuscrits :

Si je suis tué, je lègue Georges et Jeanne à la nation.

(Cn, 19/08/70 ; 1037)

Déjà, les générations se brouillaient. Désormais, la substitution dans la mort autorisait une substitution dans la vie. Celle-ci fixa la destination de la famille Hugo : Bruxelles, la ville où vivait Charles, où ses enfants étaient nés.

Ces événements éloignèrent le poète de Paris durant la Commune. « J’ai cru devoir être présent à la guerre étrangère et absent de la guerre civile » ([non daté] ; 1141), écrit-il pour justifier son attitude. De fait, il renvoya dos à dos Versaillais et Communards, du moins jusqu’à la Semaine sanglante[26], et se réjouit, lors des élections de mars 71, que le peuple ne l’ait pas contraint à prendre position[27]. Ses préoccupations étaient ailleurs.

À Bruxelles, Hugo s’installa, à l’égard de ses petits-enfants dans une forme de paternité supplétive qui le conduisit à s’opposer fortement à la veuve de Charles. Il dénonce en elle une mauvaise mère, plus soucieuse de coquetterie que de l’intérêt de ses héritiers[28], et s’engage dans une singulière relation avec Jeanne. Leur rapprochement se fonde sur sa mystique :

Pauvre petite Jeanne !

Elle est faible et délicate.

Peut-être ne vient-elle que pour un moment.

J’ai dans l’idée qu’elle et moi, nous mourrons ensemble, et que c’est l’ange chargé de m’emmener.

([non daté] ; 1139-1140)

Un échange s’instaure entre la petite-fille et son grand-père. Ils communiquent par le corps dolent : « Jeanne souffre des dents. – J’ai eu quelque chose qui, j’en ai peur, est une attaque de gravelle » (03/07/71 ; 1158). Parfois, la ressemblance se précise : « Je copie Jeanne. Elle vomit, je vomis. Elle a la diarrhée. J’ai la colique » (06/07/71 ; 1158). Ce lien physique avec l’enfant, vient distraire le poète des horreurs de la répression qui ensanglante la France : « Encore une dent m’est tombée hier. Je n’en ai plus que trente. Jeanne, qui me suit en sens inverse, va en avoir deux de plus. Compensation. Dent pour dent. Ce talion-ci me plaît » (31/10/71 ; 1202) – l’autre, celui des politiques, est condamné dans L’Année terrible[29]. En ces tragiques lendemains de la Commune, Victor Hugo, réfugié au Luxembourg après son expulsion de Belgique, désavoué, même par Louis Blanc et Schœlcher, pour ses prises de position en faveur de l’amnistie, ressent douloureusement l’ostracisme[30], les haines[31] voire les menaces[32] dont il fait l’objet de toutes parts, et il compense sa nouvelle situation publique par la chaleur de la liaison intime qui se tisse entre Jeanne et lui.

Le 5 septembre 1871, un bilan s’impose : « Il y a un an, je rentrais à Paris. Quelle acclamation alors ! Quelle réaction aujourd’hui ! Et qu’ai-je fait ? Mon devoir » (05/09/71 ; 1183). Il achève L’Année terrible, que Juliette Drouet recopie patiemment[33]. Le temps est à la littérature et aux deuils, deuil de Charles et de tous les fusillés, échec à une élection partielle[34], deuil d’Adèle enfin, revenue folle de la Barbade[35]. Le 16 mars 1872, Victor Hugo fait paraître Actes et paroles, 1870-1871-1872 ; le 20 avril, c’est au tour de L’Année terrible. Ces publications tournent la page du retour d’exil. Le 7 août, le poète reprend le bateau. À Jersey, il se baigne devant Marine-Terrace, puis au matin du 10, il accoste à Guernesey. En quatre jours, il a refait le chemin de l’exil, car c’est bien d’exil qu’il s’agit à nouveau. Il le dira clairement à Vacquerie, dans les premiers jours de 1873 :

Ce qui me cloue ici, c’est la nécessité de ne pas m’en aller de cette vie sans avoir fait tout mon devoir, et complété mon œuvre le plus possible. Un mois de travail ici vaut un an de travail à Paris. C’est pourquoi je me condamne à l’exil.

(Corr. ; 502)

Encore et toujours le « devoir ». Depuis un mois, privé de Jeanne et de Georges, emmenés par leur mère, Victor Hugo écrit un nouveau roman. Écoutons-le raconter sa première page :

Je commence aujourd’hui à écrire le livre Quatrevingt-treize (Premier récit). J’ai dans mon cristal-room, sous mes yeux, le portrait de Charles et les deux portraits de Georges et Jeanne. J’ai pris l’encrier neuf acheté à Paris, j’ai débouché une bouteille d’encre toute neuve, et j’en ai rempli l’encrier neuf, j’ai pris une rame de papier de fil acheté exprès pour ce livre, j’ai pris une bonne vieille plume et je me suis mis à écrire la première page.[36]

Dans cet ouvrage, il se réclame de son père[37], peint de petits enfants et affirme une passion révolutionnaire par laquelle il entend expliquer toute sa vie. En avril 71, il en faisait une constante de sa biographie : « Je suis un homme de révolution. J’étais même cet homme-là, sans le savoir, dès mon adolescence, du temps où [...] j’étais royaliste en politique et révolutionnaire en littérature » (APIII, 1re, « Bruxelles », iv ; 791). Dans son nouvel exil, le sujet hugolien se récapitule ; il se plie à cette note du carnet de la guerre : « Ma vie se résume en deux mots : solitaire, solidaire » (Cn, [non daté] ; 1099). L’Art d’être grand-père, déjà esquissé dans les papiers emportés de Paris à Bordeaux[38], prend forme dans son esprit. Victor Hugo a rejoint l’exil pour achever, en aïeul, son devoir de révolutionnaire, pour substituer à ses inspirations pamphlétaire et apocalyptique du premier exil une poétique de Grand-père conscrit.

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Au début de l’édition de 1876 des Actes et paroles, Victor Hugo frappe son existence au sceau de l’exil : « Cette trilogie, Avant l’exil, Pendant l’exil, Depuis l’exil, n’est pas de moi ; elle est de l’empereur Napoléon III. [...] La trilogie est très-bien faite ; et l’on pourrait dire selon les règles de l’art. Chacun de ces trois volumes contient un exil ; dans le premier il y a l’exil de France, dans le deuxième l’exil de Jersey, dans le troisième l’exil de Belgique. » (APIII, « Paris et Rome », i ; 699). Certes, il dit peu après qu’il n’y a d’« exil que de la patrie », néanmoins le mot est lâché. Pour le sujet hugolien, l’expérience du retour a induit une réécriture de la vie en exil et du Pair, comme du père, en grand-père.

 

Christian CHELEBOURG

Université de La Réunion

 



[1]. Sigles utilisés dans la suite de l’article : AP, Actes et Paroles (le chiffre romain indique le tome) ; AT, L’Année terrible ; Cn, Carnets de la guerre et de la Commune 1870 et 1871. Les références à ces ouvrages renvoient aux œuvres complètes publiées, sous la direction de Jacques Seebacher et Guy Rosa, par les éditions Robert Laffont dans la collection « Bouquins ». Le sigle Corr. renvoie aux lettres éditées par Jean Massin dans le tome XVI/1 des Œuvres complètes (Paris, Club français du livre, 1970). Lorsque, dans un même paragraphe, deux extraits se suivent, les éléments de référence communs ne sont pas répétés.

 

[2]. J’entends par ce terme l’instance de l’imaginaire engagée dans l’élaboration et la diffusion d’une image du moi.

 

[3]. Il s’y rendra pour la première fois le 12 février 1871, au moment de quitter Paris pour Bordeaux (Cn, 12/02/71 ; 1091-1092).

 

[4]. Dans sa langue érotique cryptée, Hugo note : « Sec. à Mme Mutal. Genussin. n. » ; on sait, grâce aux travaux de Monsieur Henri GUILLEMIN (Hugo et la sexualité, Paris, NRF Gallimard, 1954-1982), que « n. » veut dire nue, *« Genussin » est plus problématique, quoiqu’on puisse, me semble-t-il, y reconnaître les genoux et les seins.

 

[5]. Victor Hugo en était le Président honoraire.

 

[6]. Elles eurent lieu les 5 et 13 novembre. Une troisième représentation, gratuite, fut offerte au peuple le 17 novembre.

 

[7]. Une formule similaire se trouvait à la date du 9 octobre : « Cinq délégués du IXe arrondissement sont venus au nom de l’arrondissement me faire défense de me faire tuer « vu que tout le monde peut se faire tuer et que Victor Hugo tout seul peut faire ce qu’il fait. » (Cn, 09/10/70 ; 1051).

 

[8]. La date ne doit pas tromper : la coupure de presse et son commentaire sont inscrites au verso de la feuille et leur datation ne pose évidemment aucun problème.

 

[9]. Ce faisant, Victor Hugo dénature sans doute quelque peu la vérité historique. Il ne semble pas, en effet, que le Victor Hugo ait été en service au mois de décembre 1870. C’est seulement le 26 janvier que la presse relate l’action des deux canons payés par les lectures de Châtiments (voir Cn, 26/01/71 ; 1088). L’entorse ne fait qu’ajouter à l’importance des événements de la nuit du 8 au 9 décembre dans l’imaginaire hugolien.

 

[10]. « Les dix batteries ont tiré au sort. Quatre sont désignées. Une d’elles est la dixième batterie dont est Victor. Je sortirai avec cette batterie-là. Charles n’en est pas, ce qui est bien ; il restera, il a deux enfants, je le lui ordonnerai. » (Cn, 03/12/70 ; 1071).

 

[11]. Pierre Albouy nous a rappelé que Louis Aragon voyait dans L’Année terrible un « journal en vers » (voir note 2 de la p. 340, in HUGO V. Œuvres poétiques III, Paris, NRF Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1974 [p. 982]).

 

[12]. Voir Cn, 21/08/71 ; 1174.

 

[13]. Deux mois et demi plus tard, la petite Jeanne n’était pas loin de confirmer la validité de cette onomatopée en appelant les poules « Cocohouco » (Cn, 30/03/71 ; 1121).

 

[14]. Voir sur ce point CHELEBOURG C., « “ Sur un fond de ténèbres quelque bizarre alphabet ” – Le souterrain et la langue chez Victor Hugo », Cahiers du CRLH-CIRAOI, n° 11, Imaginaires du souterrain, Paris, L’Harmattan, 1998 [sous presse].

 

[15]Les Années funestes, xlii, « Baudin » ; v. 1-3.

 

[16]. Voir, par exemple, Cn, 31/10/70 ; 1059 et 22/12/70 ; 1077.

 

[17]. Texte non daté, mais écrit, selon les éditeurs, durant « la période d’utilisation du carnet » (Cn ; 1093), c’est-à-dire, en l’occurrence, entre le 15 août 1870 et le 12 février 1871.

 

[18]. Sur cette naissance, voir CHELEBOURG C., « Victor Hugo : poétique de l’exil » (pp. 209-242), in DJARDEM Fafia [et alii], Quelle identité dans l’exil ? (Origine... Exil... Rupture...), Paris, L’Harmattan, 1997.

 

[19]. « – Aujourd’hui a eu lieu à l’Assemblée la proclamation des représentants de Paris. – Louis Blanc a 216 000 voix. Il est le premier. Puis vient mon nom avec 214 000. Puis Garibaldi : 200 000. » (Cn, 16/02/71 ; 1108).

 

[20]. Cette phrase, précise en note Marie-Christine Bellosta, « ne figure pas aux comptes rendus sténographiques du Moniteur du 11 mars 1871 et du Rappel du même jour » (APIII, n. 56 ; 1130) ; elle est reprise de la réplique de Victor Hugo à la tribune : « Il y a trois semaines, vous avez refusé d’entendre Garibaldi... [...] Aujourd’hui vous refusez de m’entendre. Cela me suffit. Je donne ma démission. » (1re, « Bordeaux », v ; 768). Au soir du 8 mars, il l’avait également inscrite dans son carnet (Cn, 08/03/71 ; 1113).

 

[21]. Dès cette époque, du reste, il pensait l’imiter, mais il espérait alors entraîner une démission collective de la gauche, désavouant l’Assemblée. Une lettre à Paul Meurice, en date des 18 et 19 février 1871, porte la trace de cette stratégie : « ils ont débuté par refuser d’entendre Garibaldi qui s’en est allé. Nous pensons, Louis Blanc, Schœlcher et moi, que nous finirons, nous aussi, par là. Il n’y aura peut-être de ressource, devant les affreux coups de majorité imminents, qu’une démission en masse de la gauche, motivée. Cela resterait dans le flanc de l’Assemblée et la blesserait peut-être à mort. » (Corr. ; 470).

 

[22]. À cette occasion, il se réjouit de voir son petit fils fidèle à la tradition familiale : face à un officier allemand qui voulait le saluer, note-t-il fièrement, « Georges a croisé ses deux mains derrière son dos et l’a regardé fixement » (Cn, 31/08/71 ; 1180).

 

[23].  « Nous mangeons avec J.J. [Juliette Drouet], au restaurant de Bayonne 13-15 frs (encore un 13) » (Cn, 15/02/71 ; 1107). « Cette nuit je ne dormais pas, je songeais aux nombres, ce qui était la rêverie de Pythagore. Je pensais à tous ces 13 bizarrement accumulés et mêlés à ce que nous faisons depuis le 1er janvier, et je me disais encore que je quitterais cette maison où je suis le 13 mars » (13/03/71 ; 1114). La note du 14 mars nous apprend que ces réflexions du 13 avaient été rédigées antérieurement à la mort de Charles.

 

[24]. La lettre du 14 mars à Meurice et Vacquerie nous apprend que Victor Hugo projetait d’emmener sa famille passer une ou deux semaines à Arcachon, pour favoriser le rétablissement de Charles, dont la « bronchite, gagnée à faire son service d’artilleur au siège de Paris, s’était aggravée. » (Corr., 472).

 

[25]. La lecture de la correspondance le confirme. En effet, au lendemain du décès, Victor Hugo écrit à Meurice et Vacquerie, à la quatrième personne : « Nous le mettrons à Paris avec mon père ou à Villequier avec sa mère » (Corr. ; 472). Trois jours plus tard, l’hésitation est tranchée, à la première personne : « Je voudrais le déposer près de mon père. Il y a de la place, celle que je me réservais. ».

 

[26]. Sur l’attitude de Hugo face à la Commune, voir ALBOUY Pierre, « Victor Hugo et la Commune » (pp. 222-228), in Mythographies, Paris, José Corti, 1976. Voir aussi, pour sa cohérence politique et poétique durant cettte période, l’étude de ROSA Guy, « Politique du désastre, Hugo durant “ l’année terrible ” (pp. 170-188), Europe, « Victor Hugo », n° 671/mars 1985, Paris, 1985.

 

[27]. « Ma nomination ne semble pas se confirmer. Tant mieux. » (29/03/71 ; 1121).

 

[28]. Relevons, à titre d’exemples, quelques témoignages de leurs relations durant cette période :

– Mon avis serait de sevrer Petite Jeanne. La nourrice me paraît très fatiguée. Alice semble ne pas s’en apercevoir. J’ai appelé hier son attention sur l’état de santé de la nourrice. Le docteur Hiernaux, appelé ce matin, est de mon avis. Jeanne va être sevrée immédiatement. Dès cette nuit, la nourrice ne couchera plus près d’elle. (Cn, 04/04/71 ; 1122)

– J’ai prévenu Victor qu’il fallait qu’Alice rendît le châle non payé (châle à palmes d’or – 1000 frs) et qu’en aucun cas je ne le paierais, ne voulant pas faire supporter cette perte de plus aux deux petits enfants mineurs. (09/04/71 ; 1124)

– Grave incident à propos de Petite Jeanne. Colère de la mère contre Mariette, qui est plus mère qu’elle. Colère contre moi. je menace de partir. Victor intervient avec bon sens. Je pardonne. Cela s’arrange. (29/04/71 ; 1129)

 

[29]. Voir AT, avril, vi.

 

[30]. Voir par exemple : « À Mondorff, aristocratie et bourgeoisie. Grande curiosité de me voir, mais curiosité hostile. Mariette a entendu un homme à qui un autre disait : Tournez-vous, voilà Victor Hugo, répondre : Je ne le connais pas. (Cn, 28/08/71 ; 1177). Ou encore :  « Visite et lettre de Mme Ernst m’annonçant qu’on ne lui permet plus de dire des vers de moi à Paris. » (16/10/71 ; 1199).

 

[31]. Voir par exemple : « Pas un baigneur ne m’ôte son chapeau. Je sens ici la haine des bourgeois de plus en plus profonde. » (Cn, 01/09/71 ; 1180). Ou encore : « Henriette nous raconte ce qui s’est passé à Guernesey à mon sujet. Il paraît qu’on y a voulu brûler ma maison, vu que c’est moi qui ai brûlé Paris et tué l’archevêque. Pendant que les curés catholiques disaient cela dans le Luxembourg, les curés protestants le disaient en Angleterre. » (19/10/71 ; 1200).

 

[32]. Voir par exemple : « Cette nuit j’ai fait ce rêve : – un homme dans ma chambre, un revolver à la main. – Que me voulez-vous ? – Vous tuer. – Je me jette en bas du lit en appelant Victor, et je me précipite dans la chambre voisine. Il y avait six hommes qui me couchent en joue. Je me suis réveillé. » (Cn, 17/08/71 ; 1172). Ou encore, dans la réalité, cette fois : « M. Cocuret m’a parlé du complot bonapartiste. Il a été juge en Corse. Il sait le patois corse. dans un café il a entendu deux Corses parler dans ce patois du prochain coup d’État. L’un d’eux a prononcé mon nom et a dit Victor Hugo sort seul tous les soirs. Puis ils ont parlé bas. » (24/10/71 ; 1200-1201). Enfin : « On dit que le pronunciamento est pour ce soir et que je serai arrêté et fusillé dans la nuit. » (02/12/71 ; 1205).

 

[33]. « JJ. a recommencé à copier mon manuscrit. J’intitulerai ce livre L’Année terrible. » (Cn, 14/06/71 ; 1150).

 

[34]. « À minuit, Victor est venu me dire le résultat de l’élection. Comme je m’y attendais, je n’ai pas été nommé. J’ai eu 93 123 voix, M. Vautrain 121 158. Environ 150 000 électeurs manquent, rayés, déportés ou fusillés. » (Cn, 07/01/72 ; 1210).

 

[35]. Elle est arrivée le 12 février 1872, accompagnée par Mme Baà.

 

[36]. Note en date du 21 novembre 1872. Voir HUGO V., Choses vues 1849-1885, Paris, Gallimard, « Folio », 1997 [Édition d’Hubert Juin, 1972] (p. 767).

 

[37]. À propos de la Vendée, il écrit : « Cette guerre, mon père l’a faite, et j’en puis parler. » (Quatrevingt-treize, IIIe, Ier, iv ; 920).

 

[38]. « J’emporte dans mon sac en bandoulière divers manuscrits importants et œuvres commencées entre autres Paris assiégé et le poème du grand-père, plus le premier fascicule quotidien (Ma présence à Paris). » (Cn, 12/02/71 ; 1105-1106).