VICTOR HUGO : POÉTIQUE DE L’EXIL

 

Christian CHELEBOURG

 

 

 

  

Aux policiers, aux soldats, aux douaniers, l’homme dut maintes fois, sans doute, tendre son passeport : « Lanvin (Jacques-Firmin), compositeur d’imprimerie à livres, demeurant à Paris, rue des Jeûneurs, n° 4, âgé de 48 ans. Taille : 1 m. 70. Cheveux : grisonnants. Sourcils : châtains. Barbe : grisonnante. Menton : rond. Visage : ovale. »[1]. En ce soir du 11 décembre 1851, les trains au départ de la gare du Nord, destination Bruxelles, sont étroitement surveillés. L’homme, une casquette d’ouvrier sur la tête, se dissimule sous une houppelande noire. Il est seul. Dix jours plus tôt, il était encore député. Du sommet des honneurs, le voilà descendu sur ce quai glacial. Il ne sait pas que s’ouvrent devant lui « dix-neuf ans et neuf mois » (APii, 414) d’exil. Peut-être ses compagnons de voyage le reconnaissent-ils, sans doute les policiers le laissent-ils fuir. Mais que savent-ils de lui, ces anonymes auxquels il est donné de croiser l’un des Français les plus célèbres de son temps ? Ils savent qu’il était poète, romancier, dramaturge, que les jeunes écrivains du début du siècle voyaient en lui un chef de file incontesté, qu’il avait imposé le mouvement romantique. Ils savent aussi – la chose avait fait grand bruit – que sa fille était morte dans un tragique accident de canotage. D’un chagrin l’autre, l’exil désormais s’ouvre à lui. L’exil est une terre vierge, mais c’est aussi le lieu imaginaire d’un parcours, d’une série de parcours qui changent un homme.

Cette étude dresse la carte dynamique de quelques-uns des chemins que Victor Hugo s’est frayés en Belgique, d’abord, puis sur les îles anglo-normandes. Tous motivent son écriture ; ensemble, ils dessinent sa poétique de l’exil.

De Villequier à Bruxelles

Pour comprendre le Victor Hugo de l’exil, il faut un peu remonter le cours du temps, ne surtout pas s’interdire d’évoquer les années, les traumatismes qui ont précédé le coup d’État du 2 décembre.

À cette date, en effet, l’écrivain est depuis longtemps un homme blessé, dont les nombreux succès n’ont pas tout à fait compensé les malheurs. C’est essentiellement en qualité de père que Victor Hugo eut à souffrir. Le 4 septembre 1843, quelques mois après son mariage, Léopoldine se noyait dans les eaux de Villequier. L’auteur était atteint pour la deuxième fois dans sa paternité ; le 9 octobre 1823, en effet, il avait perdu son premier enfant, Léopold, à peine âgé de quatre mois. Le second deuil rouvrit sans doute la blessure mal cicatrisée du premier, d’autant que la proximité des prénoms semblait tracer, de Léopold à Léopoldine, la ligne tragique d’une destinée fatale. Hugo, dont l’activité littéraire ne s’était jusque-là jamais interrompue, arrêta brusquement non point d’écrire, mais de publier. Il cessa d’exister, socialement, en tant qu’auteur. Ce parti-pris, peut-être plus simplement cet état de fait, le conduisit à rester sur un double échec : celui, si douloureux, de sa paternité, et celui du mauvais accueil réservé par le public aux Burgraves, dont la première avait eu lieu le 7 mars 1843.

C’est dans la politique que Victor Hugo, à partir de septembre 1843, chercha un refuge. Sous le règne de Louis-Philippe, il demanda à la pairie une piètre consolation de son chagrin paternel. Le 13 avril 1845, le père endeuillé de Léopoldine, « le comte Hugo (Victor), membre titulaire de l’Institut, [était] élevé à la dignité de pair de France »[2]. Lui qui ne reculait pas devant les calembours[3] trouvait ainsi, à la faveur d’une homophonie, une occasion d’élargir le champ de son amour dolent à l’ensemble de la patrie. Et quelques mois plus tard, le 17 novembre 1845, il entamait la rédaction d’un vaste roman consacré au peuple ; le titre provisoire de cette œuvre, Jean Tréjean, allait bientôt céder le pas à un autre plus abstrait, véritable programme sociologique : Les Misères.

La révolution de 1848 ayant aboli la pairie, Victor Hugo la troqua pour une position de maire provisoire du XVIIIe arrondissement. En vertu du jeu de mots précédent, cela ressemblait sans doute trop à une castration pour être acceptable à long terme ; aussi, dès le mois d’avril, briguait-il un siège de député. Après un premier échec, il fut élu, le 4 juin, sur une liste de droite, par 89 965 voix. L’ancien pair entrait à la Chambre. C’était essayer une nouvelle forme d’amour de la patrie et du peuple. On pourrait croire, à nous lire, que nous forçons les mots, que nous imposons des images qui ne sont pas. Nenni ! Voilà ce que Victor Hugo écrit, au mois de novembre 1848, à propos de l’Assemblée Nationale :

« L’autre jour, on causait au banc des ministres. On parlait femmes. M. Dupin aîné flânait aux alentours. M. Vaulabelle, le ministre de l’Instruction publique, contait un peu ses bonnes fortunes, tout en dissimulant sous des théories sa pratique. Il convenait qu’il fallait payer, mais, disait-il, les femmes se rendent plus aisément aux beaux et aux aimables qu’aux laids et aux fâcheux. On paie plus ou moins cher, selon l’homme. “ Oui, dit Dupin intervenant, tant vaut l’homme, tant vaut la belle. ” » (ChV, 758)

Puis, à peine plus loin :

« Le général Cavaignac a en ce moment pour maîtresse Mlle Plunkett et M. Marast a Mlle Masson, toutes deux de l’Académie des Vosges de musique, comme dit Méry. » (ibid.)

Autant de satires, autant de dénonciations... autant de témoignages, aussi, du cours que prennent en ce lieu les pensées du nouveau député. Son souci est de moraliser les rapports du corps législatif et de la nation : « Hélas ! vous dégradez le peuple et vous l’égarez » (ChV, 1050) écrit-il à la mi-juin, dans une réflexion amère sur les Ateliers Nationaux – et encore, sous le coup du désespoir que lui ont causé les journées tragiques de ce mois sanglant :

« Il y a quatre mois, la situation était vierge. Qui retrouvera cette virginité ? personne. Aujourd’hui c’est gâté, compromis ; l’esprit va du difficile à l’impossible. En mars, tout pouvait se résoudre avec une fermeté droite, cordiale et résolue ; en juin il faudrait plus et moins. Alors c’était l’heure de la force ; aujourd’hui c’est l’heure de la violence.

Ô moment précieux, peut-être à jamais passé ! Je pouvais être l’homme de la force, je le sentais, je le sens toujours ; je ne serai jamais l’homme de la violence. Devant une tête qu’il faut couper, je m’arrête. » (ChV, 1058)

La rupture est consommée avec la droite sur les bancs de laquelle il siège. L’heure est venue, pour lui, d’entreprendre dans la solitude une œuvre sociale. Le 9 juillet 1849, il prononce un long discours sur la misère ; le 15 janvier 1850, il s’insurge contre la loi Falloux. Pour diffuser ses idées, il a créé, dès le 1er août 1848, un journal de combat, L’Événement. L’écrivain est devenu tribun et journaliste. Tout le monde se défie de lui car, s’il a soutenu la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, il met en garde un chacun, désormais, contre les prétentions du prince-président à conserver le pouvoir en changeant la république en empire. C’est sur le terreau de cette opposition que germera l’œuvre à venir. Une date marque un tournant ; tout se joue dans une antithèse lâchée à la tribune de l’Assemblée, le 17 juillet 1851, au cours d’un débat houleux sur la révision de la Constitution :

« Quoi ! après Auguste, Augustule ! Quoi ! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit ! » (APi, 290)

Ces deux noms, opposés sur le mode radical de l’énantiose, inscrivent dans la pensée hugolienne le manichéisme dont sortiront les premières œuvres de l’exil. À ce moment précis, dans le tumulte provoqué par les applaudissements de la gauche et les cris de la droite, Victor Hugo s’ouvre la voie de l’exil. Le nom d’Auguste lui trace le chemin : ne lit-on pas, en effet, dans le chiasme de ses premières lettres, le nom de l’orateur. Pour ne pas déchoir, pour rester l’auguste Hugo[4], il oppose l’oncle au neveu, et glisse son patronyme dans le paradigme de Napoléon le Grand. Et pour qui voudrait encore se persuader que c’est bien son nom que le député engage ainsi dans la bataille, il suffit de relire la conclusion du poème « Écrit le 17 juillet 1851 en descendant de la Tribune » ; Hugo y lance à ses détracteurs :

« Éclatez ! répandez cris, injures, furie,

Ruez-vous sur son nom comme sur un butin !

Vous n’obtiendrez de lui qu’un sourire hautain,

Et pas même un regard ! – Car cette âme sereine,

Méprisant votre estime, estime votre haine. »

(Châtiments, IV, vi, v. 26-30, 96)

C’est à Bruxelles, après six mois d’exil, que le discours du 17 juillet débouchera sur une publication. Après avoir renoncé, pour un temps, à son « impubliable » Histoire d’un Crime[5], le proscrit rédige, du 12 juin au 14 juillet 1852 (la date est réelle et symbolique à la fois !), le pamphlet intitulé Napoléon-le-Petit, sa première œuvre diffusée depuis plus de huit ans. La renaissance éditoriale de Victor Hugo s’est construite sur la substituabilité de son nom à celui de Napoléon Ier – via Auguste – et sur l’antithèse patronymique. Le procédé sera systématisé et mis en vers dans Châtiments[6].

De Bruxelles à l’Enfer

L’installation de Victor Hugo dans l’exil fut progressive, et marquée par un double entêtement : entêtement de l’ancien député à ne pas rentrer en France et, dans les premières années du moins, entêtement de Louis-Napoléon Bonaparte à le poursuivre. Tout avait bien commencé, pourtant, les deux hommes semblaient, pour ainsi dire, d’accord. En décembre 1851, le duc de Morny, frère utérin du tyran, avait recommandé à la police de ne pas entraver son départ pour l’étranger[7]. Puis, le 9 janvier 52, le prince avait confirmé son exil en inscrivant son nom, parmi une soixantaine d’autres, sur un décret d’« expulsion »[8]. Ses avoirs n’avaient point été bloqués dans les banques françaises, et le pouvoir avait laissé ses fils le rejoindre au terme de courtes peines d’emprisonnement pour délit de presse. Le despote facilita donc grandement la fuite de l’écrivain. Au printemps de 1852, le bruit courut même à Paris que Victor Hugo bénéficierait prochainement d’un sauf-conduit lui permettant de rentrer en France. C’est à cette occasion qu’il manifesta clairement sa résolution de s’installer dans la proscription. Le 7 avril, il répondit à la rumeur de clémence par une note dédaigneuse : « M. Victor Hugo a fait obtenir autrefois à M. Bonaparte l’autorisation de rentrer en France ; il n’a pas à la lui demander aujourd’hui »[9]. Cet affront, ajouté aux projets de vengeance littéraire que la police française ne pouvait ignorer, entraîna la rupture de l’entente tacite qui avait jusque là caractérisé les relations entre ces deux adversaires. Dans le courant de l’année 1852, la France somma la Belgique de prendre des mesures pour empêcher Hugo de diffuser sa prose. Celui-ci n’attendit pas la promulgation de la loi Faider[10] et prit la décision de quitter Bruxelles pour Jersey, le jour-même où il publiait son premier pamphlet. Le 1er août, donc, sur un quai d’Anvers, il lançait aux proscrits venus saluer son embarquement : « j’ai été exilé de France pour avoir combattu le guet-apens de décembre et m’être colleté avec la trahison ; je suis exilé de Belgique pour avoir fait Napoléon-le-Petit. Eh bien ! je suis banni deux fois, voilà tout » (APii, 419). Mais la résidence de Marine Terrace, elle aussi, ne devait être qu’une étape. Le 22 décembre 1854, un mois après la publication des Châtiments, se sentant menacé d’extradition, il adressait à Napoléon III cet avertissement :

« M. Bonaparte m’a chassé de France pour avoir pris les armes contre son crime, comme c’était mon droit de citoyen et mon devoir de représentant du peuple ; il m’a chassé de Belgique pour Napoléon-le-Petit ; il me chassera peut-être d’Angleterre pour les protestations que j’y ai faites, que j’y fais, et que je continuerai d’y faire. Cela regarde l’Angleterre plus que moi. Un triple exil n’est rien. » (APii, 481)

Sous la pression du peuple anglais, le gouvernement britannique renonça à l’extradition, mais il expulsa Hugo de Jersey. Le 27 octobre 1855, le poète partit s’installer sur l’île de Guernesey. Ainsi se réalisait sa prévision d’un « triple exil ». Notons que les formules par lesquelles il décrit ses proscriptions successives laissent apparaître un changement de statut. C’est le citoyen et le député qui a quitté la France, l’auteur de Napoléon-le-Petit qui a gagné Jersey, puis l’opposant déterminé, inflexible, sûr de son inspiration vengeresse (notez le futur « je continuerai »), qui s’apprête, en décembre 1854, à subir un nouvel exil. La détermination du poète culmine dans sa réponse hautaine à l’amnistie de 1859 :

« Personne n’attendra de moi que j’accorde, en ce qui me concerne, un moment d’attention à la chose appelée amnistie.

Dans la situation où est la France, protestation absolue, inflexible, éternelle, voilà pour moi le devoir.

Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai. » (APii, 511)

Cette réduplication de l’exil s’accompagne d’une hiérarchisation des proscripteurs qui place Napoléon III au sommet du pouvoir, pour mieux dénoncer la bassesse de ses alliés. Ainsi, Victor Hugo clôt-il son entretien avec le connétable de Jersey, venu lui signifier son expulsion, par cette offense au gouvernement britannique :

« “ Maintenant, monsieur le connétable, vous pouvez vous retirer. Vous allez rendre compte de l’exécution de votre mandat à votre supérieur, le lieutenant-gouverneur, qui en rendra compte à son supérieur, le gouver­nement anglais, qui en rendra compte à son supérieur, M. Bonaparte. ” » (APii, 504)[11]

Pour bien comprendre la détermination du proscrit face aux persécutions, pour en saisir les implications sur sa veine exilique, il convient de mettre en relation ses décisions, ses propos politiques et sa philosophie, disons même sa mystique. Si Victor Hugo apparaît tellement résolu, tellement « heureux »[12] même, dans l’exil, c’est qu’il prête à celui-ci, par-delà sa signification littérale d’opposition inflexible, un sens anagogique au sein duquel s’opère la conjonction de la biographie et de la poétique[13].

Dans un assez court texte, daté de novembre 1875 et intitulé « Ce que c’est que l’exil », Victor Hugo a dressé, d’anecdotes en réflexions, la synthèse rétrospective de son expérience de proscrit. Ce document manifeste l’imaginaire qui fonde et structure les œuvres de l’exil. On y apprend notamment que, si les proscriptions successives peuvent être décrites en termes de géographie – Bruxelles, Jersey, Guernesey –, elles n’ont de réelle importance que sur le plan de la morale :

« L’exil n’est pas une chose matérielle, c’est une chose morale. Tous les coins de la terre se valent » (APii, 398)

Cette valeur morale se voit, peu après, expliquée par un paradoxe :

« L’exil est un lieu de châtiment.

De qui ?

Du tyran. » (APii, 399)

Voilà une de ces formules ramassées qu’affectionnait particulièrement Victor Hugo. Elle se trouve éclairée par un propos précédent : « Le supplice se retourne et mord le bourreau » (APii, 398). On retrouve l’empreinte de cette idée dans un poème de février 1859, « Le Cid exilé » (LS2, VII, 293-301). Ainsi, les divers lieux de l’exil, signes évidents des persécutions successives, donc de l’ignominie croissante du régime impérial et de ses alliés, se changent-ils en lieux, hiérarchiquement organisés, du châtiment de Napoléon III. La géographie bascule dans l’eschatologie. Hugo, proscrit, rejoint Dante, poète. Le terme même de « châtiment » affiche le lien de cette géographie morale et de la création littéraire, comme la parenté, dans l’imaginaire hugolien, du combat politique et de l’eschatologie[14].

La géométrie imaginaire de Victor Hugo confirme notre interprétation eschatologique de l’espace exilique. « Le Cid exilé » nous apprend, en effet, que la nuit est circulaire :

« Le zingaro regarde, en venant boire aux puits,

Les ronds mouillés que font les seaux sur la margelle,

Tout cercle étant la forme effrayante des nuits. »

(LS2, VII, v. 172-174, 297)

Autant de nuits, autant de cercles, donc. Et les nuits ne manquent pas dans la géographie de l’exil. Nuit de « Nox » tombée sur la France le 2 décembre 1851 (LS1, 7-16) ; « ténèbres » (APii, 462) du passéisme et du despotisme où s’agite Lord Palmerston lorsqu’il fait exécuter Tapner, et d’où Hugo lance sa parole prophétique :

« Quand nous prononçons ces mots : Progrès, Révolution, Liberté, Humanité, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la nuit où nous sommes et où vous êtes. Vraiment, savez-vous ce que c’est que cette nuit ? Apprenez-le, avant peu les idées en sortiront énormes et rayonnantes. » (ibid.)

Autant de nuits, autant de cercles, autant de lieux de châtiment : en attendant qu’advienne la démocratie européenne, France, Angleterre et îles anglo-normandes sont autant de cercles de l’Enfer.

De la mort à la vie

Le grand projet poétique qui habite Victor Hugo dans les premières années de son exil, c’est celui des Contemplations. L’idée n’est pas neuve ; elle n’est guère précise non plus. Dès 1835-1838, Victor Hugo nourrissait le projet d’un prochain recueil intitulé Les Contemplations d’Olympio. Un peu plus de quinze ans plus tard, le surnom lyrique a disparu. Des quatre instances de la personnalité hugolienne, Olympio, Hermann, Maglia, Hierro – respectivement la lyre, l’amour, le rire et le combat –, c’est Hierro qui désormais l’emporte[15]. Exit donc, Olympio. À la fin de l’été 52, l’exilé conçoit un volume en deux parties, ménageant un espace au combat politique afin de ne pas donner l’impression de trahir sa cause ; le 7 septembre, il présente à Hetzel le plan de son recueil :

« Les Contemplations [...] se composeraient de deux volumes, premier volume : Autrefois, poésie pure, deuxième volume : Aujourd’hui, flagellation de tous ces drôles et du drôle en chef. »

Mais, le 18 novembre déjà, le deuxième volume a pris son autonomie et changé de titre : « Je fais en ce moment un volume de vers qui sera le pendant naturel et nécessaire de Napoléon-le-Petit. Ce volume sera intitulé : Les Vengeresses » – cette lettre à Hetzel constitue l’acte de naissance des Châtiments. Oubliées, Les Contemplations ! Hierro règne en maître sur l’âme du proscrit.

Passons encore un an ! Le décor s’est modifié. Le 11 septembre, Mme Delphine de Girardin, arrivée à Jersey quelques jours auparavant, réussit enfin à faire parler une table, et c’est la « Fille morte »[16] qui frappe à la fois le guéridon et l’imagination du clan Hugo ; le 9 octobre, le poète écrit « La Fin » et met ainsi un terme à la rédaction des Châtiments, qui paraissent le 11 novembre. Une heure nouvelle a sonné au carillon de Marine Terrace. Au gré de son humeur, tantôt lugubre et apocalyptique, tantôt fantaisiste et enjouée, Victor Hugo entame une phase originale de sa création poétique, d’où sortiront principalement Les Contemplations[17]. La division en deux volumes – Autrefois et Aujourd’hui – est conservée, mais leur césure s’est déplacée au « 4 septembre 1843 » (C, 4e, 397), date fatidique de la mort de Léopoldine, marquée par une ligne de points plus émouvante encore que les mots. Après le coup d’État, la mort ; ou plutôt, en place du coup d’État, la mort. Nous préférons cette formule, car elle établit entre ces deux dates – 2 décembre 51, 4 septembre 43 – une relation de substitution, elle les inscrit dans un même paradigme. Or, nous avons vu plus haut qu’elles sont aussi, chronologiquement, les dates de la mort et de la renaissance de Victor Hugo en tant qu’écrivain. D’une date l’autre, l’architecture des Contemplations remonte, pour ainsi dire, le cours du temps ; d’une ligne de points, le poète suture sa renaissance dans l’exil à la tragique disparition de Léopoldine et à sa propre mort littéraire. Voix des morts, voix des Tables... le déplacement de la date s’inscrit dans l’adhésion à la métempsycose que, de soir en soir, la pratique spirite confirmait aux habitants de Marine Terrace[18]. Voix des Tables, voix des morts... l’espace de l’exil est identifié à cet au-delà d’où parlent les esprits. Et Victor Hugo entend que les lecteurs de son deuxième recueil exilique tiennent compte de cette nouvelle donne ; la préface le dit bien : « Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort » (C, 249) – après l’Enfer politique de Dante, l’au-delà poétique de la spiritualité. Le 4 janvier 1855, il informait Mme de Girardin des bouleversements que le phénomène des tables mouvantes avait opéré dans son imagination : « Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l’exil ». L’écriture de Napoléon-le-Petit et des Châtiments avait compensé la proscription par la renaissance éditoriale, celle des Contemplations venait, en outre, adoucir la mort de Léopoldine par le dialogue avec les esprits. L’œuvre exilique revêt, chez Victor Hugo, une fonction balsamique.

La dimension réparatrice de l’écriture s’exprime également, et de façon peut-être plus intime, par l’articulation de deux images nautiques récurrentes.

La première de ces images s’applique à l’exil. Nous sommes le 5 août 1852, Victor Hugo arrivant à Jersey s’adresse aux proscrits venus l’accueillir :

« [...] ce grand exemple de la concorde des proscrits, dont la France a besoin, ce beau spectacle de la fraternité pratiquée devant lequel tombent les calomnies, la Belgique, certes, n’est point la seule à le donner. Il se trouve sur tous les autres radeaux de la Méduse, sur tous les autres points où les naufragés de la proscription se sont groupés ; il se trouve particulièrement à Jersey. Je vous en remercie, amis, au nom de notre malheur ! » (APii, 424)

De même, dans « Horror », il affirme que « Le proscrit [...] flotte submergé comme la nef qui sombre » (C, 6e, XVI, v. 21-22, 506). Ces deux exemples évoquent la proscription d’un point de vue général, collectif, qui se trouve exprimé soit par le pluriel concret (« les naufragés de la proscription »), soit par le singulier abstrait (« Le proscrit »). Pour la communauté des bannis, l’exil est présenté comme un naufrage.

La seconde image concerne l’écriture. Dans la lettre du 23 février 1853 par laquelle il annonce à Hetzel le titre définitif du recueil poétique destiné à compléter Napoléon-le-Petit, Victor Hugo écrit :

« D’après l’avis unanime, je m’arrête à ce titre :

CHÂTIMENTS,

par, etc.

Ce titre est menaçant et simple, c’est-à-dire beau.

Je fais force de voiles pour finir vite. Il faut se presser, car le Bonaparte me fait l’effet de se faisander. »

Les Contemplations participent du même imaginaire. Dans le dernier poème écrit pour ce recueil, en effet, Victor Hugo fait dire à la mer, à propos du livre qu’il vient d’achever : « Pourquoi x Ne pas me le jeter puisque c’est une voile ! » (C, « À celle qui est restée en France », v. 20-21, 553-554). Naufrage pour les proscrits de Belgique et d’Angleterre, l’exil gonfle donc les voiles du poète, dynamise sa création, offre pour ainsi dire un moteur à son inspiration. L’image traduit la parfaite singularité de l’exil hugolien ; elle exalte l’énergie que le poète puise dans le drame qui anéantit ses compagnons politiques. Cette navigation le sauve, seul, de ce naufrage qu’il a vécu intensément, comme en témoignent ces paroles, prononcées lors de son retour à Jersey, le 18 juin 1860 :

« Quand je suis arrivé ici, il y a huit ans, au sortir des plus prodigieuses luttes politiques du siècle, moi, naufragé encore tout ruisselant de la catastrophe de décembre, tout effaré de cette tempête, tout échevelé de cet ouragan, savez-vous ce que j’ai trouvé à Jersey ? Une chose sainte, sublime, inattendue : la paix. » (APii, 521)

Pour appréhender la signification profonde de ces images, il faut les mettre en relation avec l’accident de Léopoldine. Dès lors, l’exil se trouve identifié à la mort, ce que confirme la fin du poème dédié « À Aug. V. » :

« Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous

À l’heure où vers nos fronts roulait le gouffre d’ombre,

Accepté notre sort dans ce qu’il a de sombre,

Et suivi, dédaignant l’abîme et le péril,

Lui, la fille au tombeau, toi, le père à l’exil ! »

(C, 5e, I, v. 30-34, 422)

La répétition de la préposition « à » renforce l’assimilation des termes placés à la césure et à la rime du dernier vers ; elle appuie, sur le plan syntaxique, le parallélisme implicitement posé, sur le plan lexical, par l’identité des patronymes : en suivant le poète à Jersey, Auguste Vacquerie a fait pour Victor Hugo ce que Charles Vacquerie avait accompli, à Villequier, pour Léopoldine Hugo. Mais si l’exil-naufrage est une mort, alors l’écriture-navigation constitue une continuation de la vie, dans la mort, une sorte de vaisseau fantôme, revenu du naufrage du 2 décembre, et faisant corps avec le poète[19].

Nous voilà revenus à nos conclusions précédentes. Retrouverons-nous une suture ? Il n’y a pas à chercher bien loin. Ouvrons seulement Les Contemplations à la première page. Laissons de côté la préface et arrivons au poème liminaire. Nous y retrouvons « gonflant ses voiles, x Un rapide navire enveloppé de vents, x De vagues et d’étoiles » (C, « Un jour, je vis », v. 2-3, 253) ; bientôt, « une voix » (ibid., v. 7) vient prononcer, à l’oreille du poète, une interprétation allégorique de ce tableau :

«“ [...] La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,

Tout destin montre et nomme ;

Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre c’est le Seigneur ;

Le navire, c’est l’homme. ” » (ibid., v. 13-16)

Le poème est daté de « juin 1839 ». Le manuscrit confirme la date et précise le quantième : 15 juin 1839. C’est l’époque où Victor Hugo préparait Les Rayons et les Ombres, publiés un an plus tard, le 5 mai 1840. Le poème liminaire des Contemplations vient donc rattacher la première œuvre lyrique de l’exil au dernier recueil poétique paru avant la mort de Léopoldine[20]. Nous sommes désormais en mesure de compléter le schéma réparateur que nous évoquions plus haut : tandis que les points inscrits à la date du « 4 septembre 1843 » suturent Autrefois à Aujourd’hui, le poème liminaire suture l’inspiration lyrique des Contemplations à celle des Rayons et les Ombres. Plus de solution de continuité, les ruptures du deuil et de l’exil cèdent le pas devant la linéarité d’une vie passée à l’écoute de l’invisible, du mystère divin. Parmi les devises qui ornaient la salle à manger gothique de Hauteville House, à Guernesey, il en est une qui énonce cette ellipse de la manière la plus synthétique qui soit : « Exilium vita est »[21], la vie est un exil. Réparée, la mort ! réparé, l’affront du bannissement ! effacée, la contradiction de la mort et de la vie ! La poétique hugolienne de l’exil repose tout entière sur l’abolition de cette antinomie fondamentale, c’est elle qui ouvre au poète la voie de la poésie apocalyptique.

De Napoléon à Chateaubriand

Lorsque l’on a pour fière devise « Ego Hugo »[22], fuir sous un faux nom n’est pas un geste anodin. L’idée, on le sait désormais, vient de Mme Lanvin, qui entretenait depuis longtemps une relation amicale avec Juliette Drouet[23] ; mais en l’acceptant, Victor Hugo l’a marquée de son sceau. Il l’a, pour ainsi dire, inscrite dans son œuvre. Les faits avérés peuvent donc être interprétés comme autant de péripéties romanesques.

Le temps d’un voyage à Bruxelles, Hugo s’est donc glissé dans la peau de Jacques-Firmin Lanvin qui, soit dit en passant, avait accoutumé d’endosser ses vieux vêtements. Juste retour des choses ! En changeant de patronyme, Hugo ne se contente pas d’être prudent. Son geste revêt un caractère accusateur. Aux yeux du député déchu, les événements du 2 décembre outragent la mémoire de Napoléon Ier, si bien que, lorsqu’il se déguise en « compositeur d’imprimerie à livres »[24], Victor Hugo accuse à sa manière le prince-président de vouloir se grimer en empereur. Il jette à la face du nouveau pouvoir les deux noms bafoués par le coup d’État, celui du vainqueur d’Austerlitz et celui du poète opprimé. À la faveur de l'entreprise, ces noms vengeurs retrouvaient un lustre que tous deux avaient quelque peu perdu : Napoléon Ier, débarrassé des scories du despotisme guerrier, n'était plus que gloire ; Victor Hugo, dépouillé de son encombrant statut de poète d'État et d'ami des princes, n'était plus que le chantre de la liberté. Tous deux incarnaient la grandeur de la France jugeant avec sévérité le régime naissant. Parallèlement, le geste contribuait à rapprocher l’écrivain de cet empereur qu’il allait brandir contre son usurpateur de neveu.

Jersey devait marquer une nouvelle étape de ce rapprochement. Dès leur arrivée sur l’île par une journée brûlante d’août 1852, Mme Victor Hugo, la jeune Adèle et Auguste Vacquerie établirent une analogie riche d’implications entre la capitale, Saint-Hélier, et l’îlot de Sainte-Hélène[25]. D’un simple jeu de mots, ils installaient le poète au lieu même d’où l’empereur avait élevé son Mémorial, dans sa gloire – l’esprit de Victor Hugo hantait aussi ses proches !

Cette association à Napoléon Ier achève une évolution politique tortueuse. On le sait, Victor Hugo a commencé monarchiste ; sous le règne de Louis-Philippe, il était encore l’ami du roi. Puis, il a glissé progressivement vers une adhésion de plus en plus forte aux valeurs de la démocratie. En exil, il est républicain, et son bonapartisme participe de son attrait pour la République. Au nom du progrès, Victor Hugo est désormais révolutionnaire ; il le restera jusqu’à sa mort. L’exil a fixé ses positions politiques, il a couronné son tournant de la droite conservatrice à la gauche républicaine, amorcé lors de la révolution de 1848. Si cette trajectoire nous semble aujourd’hui parée de générosité et de lucidité à long terme, il convient, pour l’apprécier, de se rappeler qu’elle semblait alors contraire au « sens de l’Histoire » et qu’elle en a fait ricaner plus d’un[26]. Dans les pamphlets du début de l’exil, l’association à Napoléon Ier autorise le châtiment du despote ; dans Les Contemplations, elle instaure une transposition littéraire de l’œuvre révolutionnaire de l’empereur. Victor Hugo prétend avoir accompli en littérature ce que Napoléon fit en politique : imposer les idéaux formulés par la Révolution française. Qu’on en juge par les vers réputés de ce véritable art poétique que constitue sa « Réponse à un acte d’accusation » :

« Et sur l’Académie, aïeule et douairière,

Cachant sous ses jupons les tropes effarés,

Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. »

(C, 1er, VII, v. 62-66, 265)

Et puisque la Révolution c’est avant tout la diffusion des principes de liberté, d’égalité et de fraternité, relevons encore ces états de service du sans-culotte Victor Hugo :

« [...] je montai sur la borne Aristote

Et déclarai les mots libres et égaux en droit. » (ibid., v. 74-75)

Puis, peu après :

« Je fis fraterniser la vache et la génisse,

L’une étant Margoton et l’autre Bérénice. » (ibid., v. 85-86)

Ces vers sont datés, fictivement, de « Paris, janvier 1834 » (C, 1er, VII, 268) ; ils furent, en fait, écrits à plus de vingt ans de là, au mois d’octobre 1854. Soucieux de placer son nouveau recueil dans le prolongement du travail qu’il avait accompli dans ses jeunes années, à l’époque où il entraînait à sa suite les bataillons du romantisme, le poète reconstitue sa propre histoire à la lumière des positions politiques qu’il affiche depuis son départ pour l’exil ; il se forge une cohérence. Dans William Shakespeare, rédigé en 1864, la nature révolutionnaire du mouvement romantique est affirmée de façon plus abrupte encore, plus directe :

« Ce mot, 93 littéraire, si souvent répété en 1830 contre la littérature contemporaine, n’était pas une insulte autant qu’il voulait l’être. Il était, certes, aussi injuste de l’employer pour caractériser tout le mouvement littéraire qu’il est inique de l’employer pour qualifier toute la révolution politique ; il y a dans ces deux phénomènes autre chose que 93. Mais ce mot, 93 littéraire, avait cela de relativement exact qu’il indiquait, confusément, l’origine du mouvement littéraire propre à notre époque, tout en essayant de le déshonorer. Ici encore, la clairvoyance de la haine était aveugle. Ses barbouillages de boue au front de la vérité sont dorure, lumière et gloire. » (WS, 3e, II, 432)

Dès 1824, Victor Hugo s’était trouvé tenté par l’opposition bonapartiste, mais il avait alors hésité à s’engager vraiment dans cette voie ; puis était venu le règne de Louis-Philippe, le temps des honneurs et de l’amitié royale. Avec l’exil et le commerce des mannes napoléoniennes, il redessine son parcours intellectuel de manière à en souligner la permanence révolutionnaire ; cette petite hypocrisie ne doit pas uniquement être envisagée dans une perspective d’histoire littéraire, elle a aussi un fort retentissement sur le plan de l’intimité.

Renouer avec Napoléon, c’est aussi, pour Victor Hugo, renouer avec son père, le général d’empire Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo. C’est le fils du soldat de la Grande Armée qui dresse contre le neveu usurpateur la figure vénérée de l’oncle glorieux. L’exil apparaît à Hugo comme l’aboutissement d’un destin dont il trouve l’origine dans sa filiation paternelle. Nous en voulons pour preuve un bref fragment des Choses vues, intitulé « La Destinée », qui commence par ces lignes : « En 1811, j’étais sur les genoux du roi d’Espagne, Joseph Bonaparte, comme le mioche du général Hugo », pour s’achever ainsi : « En 1851, 52 et 55, j’étais successivement chassé de France, de Belgique et de Jersey, comme proscrit. » (ChV, 1289-1290). L’intimité de son père avec la famille de l’empereur légitime, aux yeux de Victor Hugo, sa condamnation de Napoléon-le-Petit. Évoquant sa naissance dans un célèbre poème de 1830, Victor Hugo se présentait « Abandonné de tous, excepté de sa mère » (FA, I, v. 10, 565) ; son père apparaissait comme un « vieux soldat » (id., v. 78, 567) lointain, « abandonnique » dirait-on aujourd’hui. Dans La Légende des siècles, au contraire, « Après la bataille » nous donne de lui une image marquée par la tendresse filiale : « Mon père, ce héros au sourire si doux » (LS1, XIII, i, v. 1, 789).

Jusqu’en 1848, Victor Hugo n’avait guère retenu de son ascendance paternelle qu’un titre de noblesse espagnol, nullement entériné, que le général reçut sans enthousiasme et dont il n’usa jamais dans les actes officiels[27] : après s’être intitulé baron pendant dix ans, Victor s’afficha vicomte à la mort de son frère Eugène, le 5 mars 1837, et en fit un argument en faveur de son accès à la pairie. Les grands hommes ont de ces petitesses. Après 1851, il tira davantage parti de la prestigieuse carrière militaire du général. En le rapprochant de Napoléon, l’exil l’aura également rapproché de ce père avec qui ses relations avaient presque toujours été sinon conflictuelles, du moins empreintes de rancœur.

Après les liens du sang, ceux des lettres. Dans le journal intime du jeune Victor Hugo, à la date du 10 juillet 1816, on peut lire cette formule célèbre : « Je veux être Chateaubriand ou rien »[28]. En opposant la figure de l’empereur au pouvoir en place à Paris, l’auteur de Napoléon-le-Petit et des Châtiments contribue à remplir cet ambitieux programme. On sait, en effet, que Chateaubriand, après avoir collaboré avec le premier Consul puis s’être brouillé avec l’exécuteur du duc d’Enghien, choisit de dénoncer les errements de la seconde Restauration et du gouvernement de Louis-Philippe par l’exaltation de l’ancienne grandeur impériale[29]. Toute la troisième partie des Mémoires d’Outre-Tombe vibre de son admiration pour ce « poète en action »[30]. Mais, au milieu du XIXe siècle, placer ses pas dans ceux de Chateaubriand, c’était aussi s’ouvrir les portes de l’Outre-Tombe. Ainsi prend forme un nouveau lien entre l’écriture politique et le lyrisme apocalyptique. Ainsi s’éclaire d’un nouveau jour la préface des Contemplations : demander à être lu comme un mort, c’est revendiquer une parenté directe avec le Chateaubriand des Mémoires. La structure autobiographique des Contemplations découle, au moins pour partie, de cette filiation[31].

Les invocations de Victor Hugo à Napoléon Ier aboutirent donc, sur le plan de l’imaginaire, à une correction positive de la figure paternelle ainsi qu’à la réalisation d’un engagement littéraire formulé dans l’adolescence ; nous sommes tentés de voir dans ce double phénomène l’explication de la nouvelle jeunesse que connut son style à l’occasion de sa révolte contre Napoléon III. Sous sa plume, le parallèle historique des deux Napoléon ne fut pas seulement un moyen de fustiger l’usurpateur, il contribua, en profondeur, au renouvellement de son écriture, en faisant subir à sa poétique une véritable cure de jouvence.

En une dernière suture, la poétique de l’exil se caractérise par le fait qu’elle met en relation les différents âges de l’auteur, qu’elle inscrit au cœur de l’écriture leur paradoxale et fertile coprésence. La préface des Chansons des rues et des bois ne dit rien d’autre :

« À un certain moment de la vie, si occupé qu’on soit de l’avenir, la pente à regarder en arrière est irrésistible. Notre adolescence, cette morte charmante, nous apparaît et veut qu’on pense à elle. C’est d’ailleurs une sérieuse et mélancolique leçon que la mise en présence de deux âges dans le même homme, de l’âge qui commence et de l’âge qui s’achève ; l’un espère dans la vie, l’autre dans la mort. » (CRB, 833)

Du crime à l’inceste

Parmi toutes les figures de tyrans sanguinaires convoqués par Victor Hugo pour flétrir l’image de Napoléon III, celle de Néron est investie d’une charge émotionnelle particulièrement importante. Il est question de cet empereur à la fin du sixième livre de Napoléon-le-Petit, en conclusion de neuf chapitres consacrés aux 7 500 000 voix obtenues par le prince lors du plébiscite de décembre 1851 :

« [...] Néron, après avoir troué à coups de couteau le ventre de sa mère, aurait pu, lui aussi, convoquer son suffrage universel, à lui Néron [...] ; son suffrage universel, fonctionnant à peu près comme le vôtre, dans la même lumière et dans la même liberté, aurait pu affirmer par sept millions cinq cent mille voix que le divin César Néron, pontife et empereur n’avait fait aucun mal à cette femme qui était morte ; sachez cela, monsieur, Néron n’aurait pas été “ absous ” ; il eût suffi qu’une voix, une seule voix sur la terre, la plus humble et la plus obscure, s’élevât au milieu de cette nuit profonde de l’empire romain et criât dans les ténèbres : Néron est un parricide ! pour que l’écho, l’éternel écho de la conscience humaine répétât à jamais, de peuple en peuple et de siècle en siècle : Néron a tué sa mère !

Eh bien ! cette voix qui proteste dans l’ombre, c’est la mienne. Je crie aujourd’hui, et, n’en doutez pas, la conscience universelle de l’humanité redit avec moi : Louis Bonaparte a assassiné la France ! Louis Bonaparte a tué sa mère ! » (NP, 6e, IX, 112)

Voilà qualifié le crime du prince-président : « parricide ». Ce texte tire son efficacité de ce qu’il allégorise, à travers les personnages de Néron et d’Agrippine, le cliché linguistique de la mère patrie. Il faut rendre à Victor Hugo cette justice qu’il n’a jamais accusé la France des forfaits du tyran ; il a, certes, dénoncé la lâche complicité de trois groupes de citoyens – « première catégorie, le fonctionnaire ; deuxième catégorie, le niais ; troisième catégorie, le voltairien-propriétaire-industriel-religieux » (NP, 6e, IV 104) –, mais a toujours présenté le peuple comme une victime du despote. À ses yeux, la mère patrie n’a pas failli, elle est tombée dans un « Guet-apens » (HC, 1ère, 157).

Assassinat de la mère... rivalité des frères... les relations de Victor Hugo avec son frère aîné, Eugène, l’avaient habitué aux luttes fratricides[32]. Eugène, comme Victor, était poète, et ce point commun fut, avec l’amour d’Adèle Foucher, leur principal objet d’affrontement. Or, nous constatons que l’exilé présente, à l’occasion, Louis-Napoléon Bonaparte comme un écrivain. Il le fait tantôt au sens propre, tantôt au sens figuré, ce qui est sans doute plus significatif encore. Ainsi, peut-on lire dans « Ce que c’est que l’exil » :

« Il est incontestable, soit dit en passant, que Napoléon III eût été un académicien convenable ; l’académie sous l’empire avait, par politesse, sans doute, suffisamment abaissé son niveau pour que l’empereur pût en être ; l’empereur eût pu se croire là parmi ses pairs littéraires, et sa majesté n’eût aucunement déparé celle des quarante. » (APii, 410-411)

Et, dans Choses vues, à la date du 23 août 1853 :

« P.++[33] me disait hier : – Le 2 décembre ! Coup de police plus encore que coup d’État. Vous avez bien fait d’intituler cet homme Napoléon-le-Petit. Quant à moi, j’ai eu un moment l’idée de faire aussi un livre sur l’événement. J’aurais donné pour titre à ce livre : Bonaparte et Delahodde.

– C’est juste, ai-je répondu. Ce sont les deux auteurs en effet. Delahodde marquait au dos d’une croix blanche ceux qu’il fallait fusiller et Bonaparte donnait le bon à tirer. » (ChV, 1259)

Une sinistre syllepse sur le verbe « tirer » établit l’analogie de la répression et de l’édition. La tyrannie est un livre, publié par le despote, contre lequel Victor Hugo mène un combat littéraire. Nous comprenons mieux, dès lors, la confiance qu’il place dans les « clairons de la pensée » (Ch, VII, i, v. 1, 171). Outre qu’il assure le triomphe de l’écrivain, ce déplacement sur le plan littéraire de la lutte entre le poète et Louis Bonaparte, témoigne que l’imaginaire hugolien confère à leur combat une dimension de rivalité fratricide, régie par un lien commun à la mère patrie.

L’identification de la France à Sophie Trébuchet conduisit Hugo à vivre son exil comme la réactivation d’un drame infantile[34]. Le 28 novembre 1802 – Victor, nourrisson chétif et jusque là choyé par sa mère, venait d’avoir neuf mois –, Sophie laissa ses trois enfants avec leur père, à Marseille, pour aller plaider la cause de son époux dans la capitale. Elle y devint la maîtresse d’un ancien ami, le général Lahorie, et ne rejoignit sa famille que treize mois plus tard, le 11 décembre 1803. Entre temps, le général Hugo avait gagné Bastia, en compagnie de ses fils. Les lettres du général à sa femme disent avec emphase les souffrances du jeune Victor pendant ce sevrage prématuré. Le manuscrit du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie en fait également état. Adèle Hugo cite une lettre du général à Sophie, datée du 19 frimaire an XI (9 décembre 1803) ; on y lit ces détails poignants : « Le dernier appelle bien souvent sa maman, sa maman, sa maman, et cette pauvre maman ne peut l’entendre »[35]. À l’arrivée en Corse, la douleur causée par l’absence de la mère se double d’une souffrance linguistique ; nous citons à nouveau le général :

« J’ai donné à Victor une promeneuse. Ce pauvre enfant ne pouvait la sentir dans les premiers jours ; il était triste et on aurait dit qu’il se plaignait d’être envoyé avec une femme qui ne parlait pas notre langue. Il s’y habitue. »

Il s’y habitua, peut-être, mais l’épisode n’en fut pas moins assez marquant pour que la tradition familiale en perpétue le souvenir ; ainsi, Victor Hugo put-il confier à Alexandre Dumas que son premier mot, après « papa » et « maman », fut « pour se plaindre d’une bonne cattiva », en français : méchante. La rupture avec la langue maternelle venait répéter et aggraver le départ de la mère. Au moment de déterminer un lieu d’exil, Hugo eut à cœur de ne pas revivre ce traumatisme ; s’il choisit de s’installer à Jersey et non pas à Londres, comme beaucoup le lui conseillaient, c’est parce qu’« on y français »[36]. Surtout, que Jersey, à défaut de remplacer la mère, ne soit pas cattiva ! Adèle Hugo nous livre un autre détail par lequel le drame infantile se relie directement à la poétique de l’exil. Évoquant le départ de Sophie, elle écrit : « [...] le petit Victor eut un gros chagrin : il avait été rappelé à la vie par sa mère[37], il lui semblait que la vie lui manquait quand il en était séparé »[38]. Derrière cette phrase, il y a, comme à l’origine de tout ce manuscrit, le témoignage du poète lui-même. Et nous ne pouvons manquer de rapprocher cette primitive impression de mort de l’imaginaire thanatologique que nous avons vu à l’œuvre dans Les Contemplations. La vie du poète en exil répète, en quelque sorte, la vie du nourrisson privé de sa mère.

Comme la proscription raviva, dans l’imaginaire hugolien, la douleur précoce de l’abandon maternel, l’installation dans l’exil provoqua une redéfinition des liens du poète avec Sophie Trébuchet, épouse Hugo.

« Enfant, souviens-toi de ceci : avant tout, la liberté » (APi, 73). Tel est le testament moral que Victor Hugo retient de son parrain, le général Lahorie. Étrange personnage que ce Lahorie, romanesque en diable ! Opposant résolu à Napoléon Bonaparte, conspirateur en 1801 puis en 1812, il est mort fusillé en octobre de la même année. C’est par amour pour lui que Sophie est restée si longtemps éloignée de ses enfants, en 1802 et 1803. Le jeune Victor l’a connu en 1809 et 1810 aux Feuillantines, où Sophie le dissimulait à la police impériale ; il l’a vu arrêter. En 1875, il lui rendit un hommage appuyé dans la préface des Actes et paroles :

« Cette figure est une de celles qui n’ont jamais disparu de mon horizon.

Le temps, loin de la diminuer, l’a accrue.

En s’éloignant, elle s’est augmentée, d’autant plus haute qu’elle était plus lointaine, ce qui n’est propre qu’aux grandeurs morales.

L’influence sur moi a été ineffaçable.

Ce n’est pas vainement que j’ai eu, tout petit, de l’ombre de proscrit sur ma tête, et que j’ai entendu la voix de celui qui devait mourir dire ce mot du droit et du devoir : Liberté.

Un mot a été le contre-poids de toute une éducation. » (APi, 75)

Cet accroissement du personnage signale un mécanisme imaginaire complexe. On sait l’amour que Victor Hugo portait à sa mère. Mais, en 1802-1803, elle l’avait délaissé pour Lahorie. L’exil lui permit de réparer ce drame en substituant à la rivalité avec le proscrit une forme d’identification fondée non seulement sur la relative similitude de leurs situations au regard des régimes impériaux, mais aussi sur le lien de parrainage qui les unissait : « il me donna le nom de Victor, qui du reste était le sien » (APi, 74). Complétant, de cette manière, sa position objective de cadet par le statut subjectif d’amant imaginaire, l’exilé s’assura qu’il méritait à lui seul tout l’amour de Sophie. Belle revanche, qui n’allait pas sans paradoxe : pour la construire, en effet, il fallait établir une analogie entre les deux empereurs que l’œuvre littéraire s’appliquait à opposer. Les souvenirs d’Adèle Hugo témoignent de cette ambiguïté ; après avoir relaté le baptême de Victor, elle écrit : « Bonaparte, l’oncle, tua le parrain. Bonaparte, le neveu, exila le filleul »[39]. Ces deux phrases, évidemment contraires à la logique de Napoléon-le-Petit et des Châtiments, n’ont pas été reprises dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie ; ce repentir manifeste l’antagonisme des enjeux politiques et familiaux impliqués dans la construction de l’imaginaire hugolien de l’exil. Fort heureusement, l’inconscient ignore le principe de contradiction[40] : ce que l’écrivain biffe, l’homme ne le vit pas moins. Bruxelles, Jersey, Guernesey nous apparaissent comme les étapes d’un inceste imaginaire garantissant l’amour exclusif de la mère. « Il nous reste à abdiquer un autre égoïsme : la patrie » (ChV, 1313), écrit Hugo vers 1860, dans un brouillon de plaidoyer internationaliste – c’est avouer, tout à la fois, que sa relation avec Sophie était fondée sur l’« égoïsme » le plus intransigeant.

~~~

Ce dernier parcours, le plus intime de tous, nous a conduit en un point nodal où se rejoignent les diverses images de l’exil que nous avons fait émerger. Il est temps de les ordonner pour indiquer la structuration et la dynamique générale de la poétique hugolienne de l’exil. Celle-ci s’organise selon deux réseaux qui déterminent respectivement le statut de l’œuvre littéraire et celui de l’écrivain.

Le statut de l’œuvre est directement relié à l’identification de la patrie à la mère. La composante incestueuse de cette homologie entraîne une sexualisation de l’action politique qui conduit à la volonté de moraliser la relation des représentants du peuple à la nation. On peut voir affleurer ici le tabou de l’inceste : le propos sexuel, très général, dissimule la spécificité de l’acte prohibé, et la réprobation morale se trouve déplacée du cas de Victor Hugo à celui de ses adversaires politiques. Le processus aboutit à la rédaction d’une œuvre profondément patriotique et soucieuse de morale politique. Le modèle de Lahorie, qui autorise l’inceste, conduit à s’opposer à un empereur ; on notera que Victor Hugo ne s’est élevé contre Louis-Napoléon Bonaparte que lorsque l’ambition impériale du prince-président lui est apparue. La relation incestueuse, indicible au sens propre, se trouve exprimée par la métaphore nautique de l’écriture, moyennant un recours à l’analogie archétypale de la mère et de la mer[41]. Le clivage établi entre le naufrage de tous les exilés et la navigation du seul Victor Hugo traduit l’irréductible singularité de son appréhension de l’exil.

Pour ce qui concerne la statut de l’écrivain, tout part de l’impression de mort signalée par Adèle Hugo ; c’est elle qui fonde l’analogie de la géographie et de l’eschatologie par laquelle l’espace de l’exil se change en Enfer et l’écriture exilique en voix d’Outre-Tombe. À partir de là se dessine l’idée d’une vie dans la mort, pierre angulaire de la création apocalyptique et fondement d’un dialogue avec les trépassés qui, de Léopoldine en Léopold, conduit le poète à se rapprocher tant sentimentalement qu’idéologiquement de son père, Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo.

Ces deux réseaux trouvent leur articulation dans la figure de la mort. Bachelard, dans son analyse du « complexe de Caron »[42], a montré que l’imaginaire de la navigation repose sur deux rêveries fondamentales : l’analogie du marin à un mort et son retour dans le giron maternel, vécu comme un véritable ré-enfantement[43]. En se faisant navigation, l’écriture exilique de Victor Hugo se charge de toute la puissance onirique de ces deux images. L’accroissement que connaît Lahorie dans l’exil confirme cette interprétation ; Bachelard explique, en effet, que le phénomène de « croissance »[44] affecte de façon caractéristique les navires et les marins lancés sur « la mer de l’eau onirique » (ibid.)... À bord du vaisseau fantôme de l’écriture exilique[45], navigue, confondu avec le poète, la figure tutélaire d’un amant proscrit, le général Lahorie.




Système de référence aux œuvres de Victor Hugo et conventions :

Nous indiquons le titre des ouvrages cités par les abréviations suivantes : APi, Actes et paroles I ; APii, Actes et paroles II ; C, Les Contemplations ; Ch, Châtiments ; ChV, Choses vues ; CRB, Les Chansons des rues et des bois ; FA, Les Feuilles d’automne ; HC, Histoire d’un crime ; LS1, La Légende des siècles, 1ère série ; LS2, La Légende des siècles, nouvelle série, LS3, La Légende des siècles, dernière série ; NP, Napoléon-le-Petit ; WS, William Shakespeare. Les nombres arabes ordinaux et les chiffres romains cardinaux renvoient aux divisions internes de l’ouvrage cité (livre, chapitre, journée, poème, etc., selon le cas) ; lorsque des chiffres romains sont hiérarchisés, nous reproduisons cette hiérarchie par le clivage GRANDES CAPITALES vs petites capitales. Les chiffres arabes cardinaux précédés de l’abréviation « v. » indiquent, pour les poèmes, le numéro des vers. Enfin, les chiffres arabes cardinaux placés en fin de référence indiquent la pagination du texte dans l’édition des Œuvres complètes publiée sous la direction de Jacques Seebacher (Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1985-1989).

Dans les citations, les italiques sont celles du texte cité. Seules les petites capitales signalent les mots ou expressions sur lesquels nous voulons attirer l’attention des lecteurs.

Dans les citations poétiques en texte, nous signalons les ruptures de vers par une barre verticale : « | ».

[1]. Reproduit dans MAUROIS André, Olympio ou la vie de Victor Hugo, Paris, Hachette, « Marabout Université », 1954 (7e partie, chap. IV, p. 381).


[2]. Brouillon de lettre cité par BARRÈRE Jean-Bertrand, Hugo, Paris, Hatier, « Connaissance des lettres », 1952 (2e partie, chap. V, p. 112).


[3]. Voir DECAUX Alain, Victor Hugo, Paris, Librairie Académique Perrin, 1984 (4e partie, chap. II, p. 666).


[4]. D’une façon plus complète, nous voyons dans le jeu sur Auguste une anagramme mi-phonique, mi-graphique : tandis que augu se retourne en hugo, anagramme phonique, les trois dernières lettres du nom forment la troisième personne du verbe « être ». En quelques sorte, Auguste est ugau.

Les notes de Victor Hugo nous révèlent un autre jeu patronymique dans lequel nous retrouvons non pas Auguste, mais Augustule, le dernier empereur de Rome, ainsi que son prédécesseur, Nepos (le neveu, en latin) : « Neveu ! méfiez-vous du “ coquin de neveu ” en histoire aussi bien qu’en comédie. Dans les chronologies des empereurs Nepos touche à Augustule. » (ChV, 1310 et note 48). Il apparaît donc bien clairement qu’au-delà des simples références historiques, le jeu sur les noms est un des outils du combat hugolien.


[5]. Les éditeurs londoniens refusèrent de publier ce manuscrit ; il ne sortit en librairie qu’en 1877, augmenté de nombreux chapitres.


[6]. Voir à ce propos la note de Guy Rosa dans son édition des Châtiments (Paris, Librairie Générale Française, « Le Livre de Poche », 1972 [p. 12, note 1]).


[7]. Voir ALBOUY Pierre, Œuvres poétiques II, Les Châtiments, Les Contemplations, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1967 (« Chronologie », p. lxxxvii).


[8]. Voir BARRÈRE J.-B., op. cit. (2e partie, chap. V, p. 118). Le 11 janvier 1852, Hugo écrit à sa femme que Charras vient de lui apprendre son bannisement.


[9]. Voir ALBOUY Pierre, op. cit. (« Chronologie », p. lxxxviii).


[10]. Cette loi ne fut promulguée que le 20 décembre 1852. Elle stipulait que serait poursuivi, voire emprisonné, « quiconque se serait rendu coupable d’offense envers la personne des souverains étrangers ou aurait méchamment attaqué leur autorité ». Victor Hugo était évidemment le premier, sinon le seul visé.


[11]. Propos rapportés par Charles Hugo dans Les Hommes de l’exil.


[12]. Voir cette note datée de « Jersey – 26 mars 1854 » : « [...] je suis dans l’exil, heureux d’y être [...] » (ChV, 1285). Dès le 29 janvier 1852, Victor Hugo écrivait à Victor Pavie : « Je suis banni, proscrit, exilé, expulsé, chassé, que sais-je ? Tout cela est bon pour moi d’abord, qui sens mieux en moi la grande joie de la conscience contente, pour mon pays ensuite, qui regarde et qui juge. Les choses vont comme il faut qu’elles aillent ; j’ai une joie profonde, vous savez. »


[13]. Francis Pruner a parfaitement établi l’existence d’un sens anagogique dans Les Contemplations. Voir PRUNER F., Le Sens caché des Contemplations de Victor Hugo, Paris, Guy Trédaniel, 1986.


[14]. Citons, pour illustrer ce phénomène, un poème comme « La Vision de Dante », achevé le « 24 février 1853 » (LS3, 1445). Rappelons aussi, pour ne pas nous en tenir à la lutte contre Napoléon III, la transposition de l’affaire Tapner dans La Fin de Satan : c’est, en effet, dans sa plaidoirie contre l’exécution de ce condamné à mort que Victor Hugo a puisé l’inspiration de son grand poème de la rédemption.


[15]. Voir BARRÈRE J.-B., op. cit. (3e partie, chap. VII, p. 135).


[16]. SIMON Gustave, Chez Victor Hugo, Les Tables tournantes de Jersey, Paris, Stock, « Stock+Plus », 1980 (pp. 34-35).


[17]. N’importe quelle biographie précisera le détail de l’inspiration hugolienne. Rappelons simplement qu’à l’hiver 54 il écrit La Fin de Satan et, au printemps, La Forêt mouillée. Rappelons aussi que des nombreuses pièces poétiques écrites en 54 et 55, toutes ne seront pas recueillies dans Les Contemplations. On en trouve dans La Légende des siècles, Toute la lyre, Les Quatre vents de l’Esprit.


[18]. Le dialogue avec les Tables fut arrêté dans l’effroi, au début d’octobre 1855, suite à la crise de folie furieuse qui frappa l’un des membres du clan, M. Jules Allix. Or, seul le poème « À celle qui est restée en France » fut rédigé, de façon certaine, après cet événement. Encore n’est-il compris dans aucun des six livres qu’il conclut. Un autre poème, « Aux anges qui nous voient », fut écrit le 4 octobre. Il apparaît donc clairement que Victor Hugo mit un terme aux Contemplations en même temps qu’à l’expérience des « tables mouvantes ».


[19]. L’analyse que Bachelard fait du bateau des morts permet d’unifier les motifs, apparemment disparates, du naufrage, du navire et de la mort : « Souvent aussi les navires naufragés “ reviennent ”, preuve que le bateau fait en quelque manière corps avec les âmes ». BACHELARD Gaston, L’Eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, Paris, José Corti, 1942 (chap. III, iv, p. 106).


[20]. Ce lien a déjà été reconnu par ALBOUY P., op. cit. (« Introduction », pp. ix-x).


[21]. Voir DECAUX A., op. cit. (1ère partie, chap. I, p. 19).


[22]. Voir la reproduction de son blason de vicomte et pair de France dans BENOÎT-LÉVY E., La Jeunesse de Victor Hugo, Paris, Albin Michel, 1928 (chap. 1er, 2e partie, p. 16). La « chaise des ancêtres » qui ornait la salle à manger de Guernesey portait les armoiries des Hugo et cette même devise, voir DECAUX A., op. cit. (1ère partie, chap. I, p. 19).


[23]. Ces faits ont été rigoureusement établis d’après le journal de Juliette. Voir DECAUX A., op. cit. (4e partie, chap. V, pp. 773-775).


[24]. Voir supra, note 1.


[25]. Voir MAUROIS A., op. cit. (8e partie, chap. II, p. 401).


[26]. Sur le courage politique dont a fait preuve Victor Hugo, voir GUILLEMIN Henri, Hugo, Paris, Seuil, 1951 et 1988 (pp. 16-21).


[27]. Le général Hugo avait été nommé comte de Collugudo-Cuentès y Siguenza en 1811. Voir BENOÎT-LÉVY E., op. cit. (chap. 1er, 2e partie, pp. 10-11). Pour plus de précisions sur les circonstances de l’anoblissement du général Hugo, lire Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, Paris, Plon, « Les Mémorables », 1985 (1ère partie, chap. XI, pp. 166-168).


[28]. Voir MAUROIS A., op. cit. (2e partie, chap. I, p. 60).


[29]. Sur les relations de Chateaubriand avec Napoléon Ier, voir TAPIÉ Victor-Louis, Chateaubriand, Paris, Seuil, « Écrivains de toujours », 1965 (pp. 47-65).


[30]. CHATEAUBRIAND François-René de, Mémoires d’Outre-Tombe, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1951 (tome I, 3e partie, livre XXIV, chap. 5, p. 996). Cette admiration affichée par Chateaubriand était toutefois tempérée par sa réprobation de la tyrannie. Du jugement de son maître, Victor Hugo de retient que ce qui intéresse son dessein.


[31]. Cette structure sera reprise dans Les Chansons des rues et des bois, également divisées en deux époques : Jeunesse, Sagesse.


[32]  Voir l’étude que fait Charles Baudouin du motif hugolien des frères ennemis et de ses racines biographiques. BAUDOUIN C., Psychanalyse de Victor Hugo, Paris, Armand Colin, « U2 », 1972 (chap. I, pp. 23-40).


[33]. Sheila Gaudon pense que ce nom soigneusement barré est celui de Pierre Leroux. Delahodde, journaliste, poète et policier, avait trahi ses amis républicains en vendant des informations au régime de Louis-Philippe. Après un séjour en prison, il se réfugia à Londres ; il revint en France après le 2 décembre et publia des opuscules de « révélations ».


[34]. Sauf indication contraire, nous nous inspirons, pour raconter cet événement, du récit détaillé qu’en fait DECAUX A., op. cit. (1ère partie, chap. I, pp. 57-62). C’est de ces pages que sont tirées les citations du général Hugo et d’Alexandre Dumas que nous donnons sans référence dans la suite de ce paragraphe.


[35]Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, op. cit. (1ère partie, chap. IV, p. 99).


[36]. Lettre à Adèle Hugo, 19 avril 1852. Voir aussi BARRÈRE J.-B., op. cit. (3e partie, chap. VI, p. 124).


[37]. Rappelons qu’à l’accouchement de Sophie, le pronostic vital du jeune Victor était des plus réservés. Le poème qui ouvre Les Feuilles d’automne le présente comme « Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix » (FA, I, v. 8, 565).


[38]Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, op. cit. (1ère partie, chap. IV, p. 98).


[39]Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, op. cit. (1ère partie, chap. IV, p. 97). En note, les éditeurs soulignent le caractère « trop manifestement “ hugolien ” » (p. 684) de ces phrases avant d’évacuer, à juste titre, la question de leur attribution au père de famille : « Question oiseuse à dire vrai puisque, directe ou indirecte, l’origine est certaine et la marque authentique. » (ibid.).


[40]. Voir les remarques de Freud sur l’expression de l’opposition et de la contradiction dans le rêve : celui-ci, écrit-il, « excelle à réunir les contraires et à les représenter en un seul objet ». FREUD Sigmund, L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1926 et 1967 [trad. I. Meyerson] (chap. VI, iii, p. 274).


[41]. « Le sens maternel de l’eau [...] est une des interprétations symboliques les plus claires de la mythologie ». JUNG Carl-Gustav, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, Analyse des prodromes d’une schizophrénie, Genève, Georg & Cie S.A., 1973 [trad. Yves Le Lay] (2e partie, chap. V, p. 364).


[42]. BACHELARD G., op. cit. (chap. III, i-iv, pp. 97-109).


[43]  BACHELARD G., op. cit. (chap. III, iii, p. 101 et ii, pp. 99-100).


[44]. BACHELARD G., op. cit. (chap. III, iv, p. 106).


[45]. Voir supra note 19.