Les femmes dans la société multiculturelle réunionnaise : Approche comparative avec la société Sud Africaine



 

Le point de vue du chercheur

 

L’approche comparative des sociétés multiculturelles a été déjà abordée lors d’un séminaire précédent sur l’Afrique du Sud (Cambefort : 1995) ; il est ici question de se placer de deux points de vue différents mais complémentaires :

— d’une part celui de l’approche comparative concernant deux sociétés ayant une grande partie de leur socio-histoire en commun : l’Afrique du Sud et la Réunion. Il s’agira par conséquent de tenir compte de réalités socio-historiques et économiques.

— d’autre part de celui d’une approche psycho-cliniciennne, c’est-à-dire d’une position d’aide et d’accompa­gnement de la personne en difficulté. Nous tiendrons compte tout particulièrement de la genèse de l’identité individuelle et des supports essentiels dont le sujet humain a besoin pour construire le sentiment qu’il a de sa personne : les images parentales.

 

La Réunion est-elle une société multiculturelle ?

 

La socio-histoire influence les rôles socio-sexuels et la manière dont ils sont transmis dans les communautés. Par conséquent elle influence également les facteurs de socialisation de l’enfant. Et c’est là que l’interrogation se porte sur la place de la femme dans les sociétés « multiculturelles » de l’Océan indien, en l’occurrence ici, l’Afrique du Sud et La Réunion.

Le terme de multiculture sous entend que certaines communautés humaines cohabitent dans un même cadre, (politique, national, régional) qu’elles entretiennent des échanges variés, ou qu’elles établissent des barrières imperméables. Souvent, en tout cas c’est ce qui nous intéresse pour ces sociétés du sud-ouest de l’Océan Indien, ces communautés ont entretenu entre elles dans le passé, des relations de domination et retrouvent dans le présent une relative coexistence pacifique dans le cadre d’une société globale « moderne » de type industrialisé. En ce sens, le terme même de « multiculture » est souvent le produit d’une modernité de type occidental. A plus d’un titre ces sociétés peuvent être considérées comme des « hétérocultures », c’est-à-dire des ensembles où se superposent les questions relatives à l’ethnicité, au biculturalisme et à la sortie d’une situation coloniale (Fuma & Poirier : 1990).

Globalement ces hétérocultures sont prises dans une situation dualiste où se trouve la quasi totalité des sociétés des tiers mondes, dépendantes de deux matrices culturelles opposées, la tradition et la modernité (Poirier : 1990).En fait, il est préférable de parler de société « multicommunautaire » ou « multiraciale » dans le giron d’une culture européenne englobante, car il n’y a pas véritablement coexistence de plusieurs cultures, mais plutôt de plusieurs communautés d’origine raciale, bien que le terme de « race », au sens de l’anthropologie physique, soit banni du vocabulaire des nomenclatures sociales. Se rajoute à ce problème le fait que le métissage des races, au début interdit, puis toléré, a mélangé chez les métis ce qui restait des cultures d’origine, empêchant ce qui aurait pu être une véritable coexistence multiculturelle.

 

Femmes et clivages sociaux

 

Il convient d’examiner ce que peut être la place des femmes dans une société clivée du point de vue économique et du point de vue des ressources symboliques. Compte tenu de ces constats nous sommes dans une situation où nous pouvons examiner les effets du multiculturalisme à la Réunion dans ses rapports avec la place des femmes selon les types de communauté.

Nous avons montré dans un travail antérieur (Cambefort : 1996) que les clivages sociaux qui ont constitué la société réunionnaise à sa fondation perdurent encore actuellement malgré les effets apparemment décloisonnants de la modernité démocratique et républicaine. Le clivage social et identitaire demeure encore très important entre deux grands groupes sociaux référés totalement différemment à la notion de culture et à ses effets structurants dans la psychogenèse individuelle :

— d’une part les communautés ethniques endogames ont conservé au fil des siècles, pour préserver leur dominance économique, des traits culturels des civilisations d’origine. Pour elles, la culture est constituée des éléments conservés à partir de la civilisation d’origine, puis entretenus régulièrement au cours des retours aux sources. Ces communautés peuvent être considérées comme ayant gardé leur capital symbolique.

— d’autre part le reste des populations importées de force pour la main d’œuvre coloniale se sont constituées dans le déracinement culturel, l’isolement, le métissage et la prolétarisation. Pour elles la culture s’est reconstruite à partir des reliquats des mondes d’origine qui, dans l’isolement insulaire sans retour possible aux sources, a constitué la société créole. Mais les mémoires collectives concernant les lignages, les origines, les images des ancêtres et les valeurs afférentes, ont disparu. Elles peuvent être considérées comme ayant perdu leur capital symbolique d’origine. Ces incertitudes identitaires fondamentales ont pu d’autant moins se rééquilibrer que, en plus de la coupure spatio-temporelle qu’elle imposait, la société coloniale a tout fait pour effacer les traces et la légitimité de la recherche des ces origines. En même temps les modèles culturels dominants furent toujours ceux des maîtres, accentuant d’autant l’ambiguïté identitaire créole.

Englobant ces clivages ancestraux la « culture moderne », représentée par la société industrialisée de type européen apporte les garde fous et les repères identitaires garantissant la cohésion de l’ensemble. Cette culture-là représente aussi un pôle englobant qui impose à tous des règles de fonctionnement, ne serait-ce que par le fait que cette île est une partie du territoire français.

 

La place des femmes dans le contexte multicommunautaire réunionnais : Mythologie et histoire

 

Il faut d’abord rappeler que les relations fantasmatiques établies entre les milieux insulaires et l’image de la femme sont étroits. Refuge originel, matrice d’un peuple, lieu de l’exubérance exotique et de la sensualité, l’île a toujours entretenu une relation intime avec l’archétype féminin dans l’imaginaire européen et dans les productions littéraires ou poétiques des siècles passés (Roche : 1984) Sans doute l’île isolée et perdue au milieu de l’océan représente-t-elle un paradis perdu, un jardin secret, « Eden des mers du Sud », en fait un monde soustrait aux jugements et aux lois, où peuvent à loisir s’exprimer les fantasmes réprimés.

Aujourd’hui encore dans les livres publicitaires et les images archétypales utilisées pour représenter l’île tropicale, la femme occupe la première place des représentations, évoquant la jeunesse, la sensualité et la vie simple et facile au milieu d’une nature généreuse. Ile et femme sont donc toujours superposées dans de nombreuses représentations courantes.

Mais l’histoire des femmes réunionnaises n’est pas aussi idyllique que les stéréotypes la présentent, et certains mythes, précisément, se nourrissent des réalités historiques et sociologiques. En ce sens, ils représentent la justification vécue des phénomènes sociaux objectifs. Aujourd’hui, on peut observer un contraste saisissant entre les stéréotypes de l’île-femme d’une part, où féminité et insularité se partagent séduction et facilité (surtout dans la société de consommation), et d’autre part la réalité vécue des relations de couple et des relations familiales à la Réunion .

Les femmes importées dans l’île par la Compagnie des Indes furent au départ considérées comme des outils de reproduction pour « assurer la pérennité du peuplement » (Scherer : 1985) qui s’avéra florissant après des années d’abandon. Selon Wanquet (1984) : « Quelle que soit l’époque que l’on considère, la femme réunionnaise est fort mal connue. Certes de nombreux auteurs reproduisent les remarques formulées à son sujet par les voyageurs ou évoquent telle ou telle figure féminine particulièrement remarquable, mais il n’existe aucune étude systématique du groupe féminin, de ses composantes, de son rôle économique... » Les seuls études historiques réalisées par les premiers observateurs portaient sur les femmes libres, les esclaves étant sorties du champ des investigations et des observations.

Deux éléments historiques ont sans doute marqué la place des femmes dans cette île : le premier est que le métissage, bien qu’interdit par le système esclavagiste, constitua une donnée importante de l’histoire du peuplement ; et le second est que les femmes, demeurant pendant des siècles inférieures en nombre par rapport aux hommes, suscitaient d’âpres rivalités. Les distinctions sociales de la société coloniale, fondées en partie sur la supériorité des blancs dont la couleur de peau en était le signe observable, étaient perçues avec acuité. Mais les pirates s’installant dans l’île, à partir de 1687, pressés de trouver des jeunes filles créoles, participaient au blanchiment de la peau ainsi qu’à la perte des repères identitaires (Wanquet : 1984).

Le troisième problème principal des populations de l’époque relevé par les observateurs, dont Antoine Boucher fut l’un des plus zélés en 1710, fut celui de « l’inculture » des femmes et l’ignorance dans laquelle végètent les habitants. Le niveau culturel (d’instruction) est décrit comme “lamentable” pour la majorité d’entre elles (35 sur 56, soit 62,50%). Les descriptions faites des mœurs sont peu flatteuses : « Les hommes pour la plupart sont ivrognes, paresseux, adonnés à tous les vices et particulièrement la débauche » (Boucher [1710] cité par Barassin : 1978). « Les bourbonnais sont tous des mutins n’ayant jamais été disciplinés, débauchés, aussi bien les hommes que les femmes, paresseux et enclins au vol » (Parat [1714] cité par Lougnon). L’anarchie complète règne dans l’île jusqu’en 1680. En 1700, une vague de libertinage et un grand laxisme moral submergent l’île Bourbon selon Barassin (1957). Il s’ensuit un nombre important de naissances illégitimes ; mais avoir des enfants naturels ne présente pas un blocage pour le mariage de par la relative tolérance dont bénéficie la fille-mère.

Puis, à partir de 1711, un revirement moral s’installe avec le nouveau gouverneur, entraînant un resserrement des mœurs. Le durcissement du système esclavagiste impose moins de relations sexuelles entre femmes libres et esclaves. Ce phénomène se confirme chez les classes libres et aisées, mais chez les plus pauvres la sexualité « précoce et débridée » continue d’être pratiquée (50% de naissance illégitimes chez les esclaves). Le laxisme de certains gouverneurs et la fascination réciproque observée entre les européens fraîchement débarqués et les femmes créoles entraîne chez les femmes surtout, un nombre important de mariages précoces (Wanquet : 1984).

Il nous paraît évident que la place des femmes dans cette société insulaire, dont les fondements se sont établis en rupture avec le reste du monde pendant trois siècles, en l’absence totale de dialectique, dans le dénuement éducatif total au gré des variations capricieuses des rapports de force et sans recours à une légitimité républicaine, est encore tributaire de l’empreinte que ces événements et perceptions ont laissé dans les consciences et les comportements sociaux. La perte de la place de l’homme dans l’univers familial, et notamment dans l’éducation des enfants, est un des grands problèmes laissés en héritage de cette période par la continuité des mémoires et des représentations collectives.

Les femmes et les relations familiales

Nous examinerons donc cette place actuelle de la femme par rapport à la socialisation de l’enfant, donc au rôle déterminant qu’ont les femmes aux côté des hommes dans la constitution de la personne. Nous parlerons d’image parentale pour désigner les significations associées et les comportements pratiqués dans l’exercice de l’éducation de l’enfant.

La place des femmes dans l’univers domestique est directement dépendante des facteurs socio-historiques qui influencent la place des hommes :

— dans les communautés ethniques endogames, les images parentales sont relativement stables et équilibrées pour l’enfant. La femme est l’épouse du mari, à ce titre la mère de l’enfant référée au père par ce lien. Le père a un rôle représentatif et porteur de l’honneur familial (Ghasarian : 1992). Les enfants sont socialisés entre des pôles socio-sexuels respectés à part égale dans un système de répartition de rôles et de compétences, eux-mêmes attribués par la tradition ancestrale et renforcés par une position économique stable. L’importance des croyances et pratiques religieuses ainsi que les rôles souvent importants que jouent les hommes dans la transmission religieuse, renforcent généralement cette cohérence identitaire.

— dans les communautés ethniques exogames (métissées abondamment), prolétarisées et amputées du capital symbolique des civilisations d’origine par le déracinement, la position de la femme vis à vis de l’enfant oscille bien souvent entre la toute puissance et l’impuissance. En effet :

— le père est absent symboliquement ou dévalorisé ; il a perdu son statut. Comme le dit Payet (1990) : « perdant ce qui a fondé son savoir-faire et son rôle, le père ne peut plus rien transmettre que enfants; il est en rupture avec le mode de vie des ascendants et ne se reconnaît plus comme un maillon dans l’ordre des générations ».

— La mère prend donc une position de toute puissance vis-à-vis des enfants et bien souvent aussi du père. Les fonctions universelles nécessaires à la cellule familiale décrites par Perès (1985) (fonction paternante, fonction maternante, fonction de représentation de la loi, fonction de support économique, fonction de garant de l’histoire familiale) sont presque toutes assumées par la mère. Dans presque tous les cas d’enfants suivis par les services sociaux, les mères ne se définissent plus comme épouses et femmes, mais d’abord comme mères protégeant les enfants contre l’autorité des pères, deviennent complices de leurs délits et les soustraient à la loi sociale toute entière.

En refusant de soumettre l’enfant à l’influence du père et à sa fonction symbolique, elles dévalorisent celui-ci ouvertement, ou bien en parlant et agissant contre son avis, ou bien encore en créant des réseaux d’influence parallèle à ses actions. Par cette dénégation de la bipolarité et complémentarité éducative des sexes et des images parentales, l’homme se trouve pris dans une dynamique sociale et familiale qui l’exclue et le marginalise (Peters : 1995). L’enfant reste alors figé dans les prémisses d’une problématique œdipienne qu’il ne peut dépasser (Payet G., 1990).

La toute-puissance des débuts se transforme en constat d’impuissance. Renonçant à maîtriser l’éducation de l’enfant dans un rapport de forces dont ce dernier sort souvent vainqueur, les mères démissionnent rapidement et se tournent vers les services sociaux quand les dégradations psychologiques sont déjà trop avancées. Il est fréquent de constater à quel point le plein pouvoir des mères peut dégrader le développement psychologique de l’enfant. Souvent accompagnée de passages à l’acte incestueux, de violences physiques ou de négligences graves, la relation mère-enfant, figée dans l’immaturité et non médiatisée par la fonction du père, provoque la délinquance et dans certains cas, des situations de délires prépsychotiques.

Dans les cas les plus ordinaires le refus de la scolarité, de la loi et de la limite sociale et le désinvestissement du symbolique sont les cas les plus fréquents de ce que nous avons, en tant que travailleurs sociaux, à traiter chez les jeunes qui nous sont confiés. Et il n’est pas un seul de ces enfants en souffrance qui n’ait été pris dans ce déséquilibre des images parentales où la mère prend toute la place.

Il y a lieu de penser que la place des hommes, historiquement subordonnée aux impératifs du pouvoir colonial qui détruisit sciemment les racines symboliques des civilisations d’origine, enleva à ces derniers leur position de transmetteur social de la lignées, des valeurs et des symboles. La relation mère-enfant devint primordiale dans les communautés d’esclaves, garante de la survie du groupe inscrite désormais dans le déni de l’héritage paternel. Cheney (1977) décrit la difficulté à reconnaître l’enfant de par l’incertitude qui peut peser sur la filiation : « Hommes sans nom, résidus de l’esclavage, qui laissent le nom de l’enfant en blanc du fait des doutes sur la filiation. L’enfant pourrait être celui du maître, du blanc... » En 1990 encore, 50 000 enfants et adolescents vivaient dans des familles monoparentales et en 1993, 54% d’enfants sont nés de mères célibataires (Jaccoud : 1994).

Cette difficulté d’équilibrage des images parentales dans la socialisation de l’enfant créole, due au désinvestissement du rôle paternel dans l’éducation et au surinvestissement de celui de la mère, crée, sur plusieurs générations, de nombreux troubles identitaires, portant notamment autour de la problématique de la référence à la loi, à la limite, à l’autorité et à l’ordre symbolique dans son ensemble. Les signifiants maternels restant primordiaux au cours de la psychogenèse, l’enfant reste dans une fusion identitaire à la mère et l’ouverture à l’universel et aux signifiants hétérogènes, pierre fondatrice de la personnalité, manque dramatiquement à l’édifice et à l’équilibre psychodynamique de l’enfant, et plus tard de l’adulte.

Dans les communautés créoles, l’image de la femme se construit pour la fille dans un univers familial principalement géré par les femmes : la mère tout d’abord, ses sœurs, où les filles aînées s’habituent à gérer le monde domestique où les hommes sont souvent absents et n’y coexistent avec les femmes que parallèlement. Les mondes de vie entre hommes et femmes sont donc, rapidement et très tôt, radicalement séparés. C’est par rapport au lignage de la mère que la parenté s’établit, dans les consciences comme dans l’état civil, puisque de très nombreux enfants portent le nom de la mère et ne sont pas reconnus par le père ; et c’est autour de matrilignages que s’établit la résidence (Wolf : 1989). Les hommes sont réduits à n’être que de passage dans des maisonnées où cohabitent plusieurs générations de mères sans mari, la fille reproduisant le même scénario de vie que sa propre mère.

Avec l’héritage du passé particulièrement mutilant pour les communautés issues de l’esclavage et du déracinement, le capital symbolique s’est donc cruellement appauvri, pesant sur les hommes et annihilant leur pouvoir symbolique dans l’ensemble social. Sur ces « héritages » en négatif, la modernité et la société de consommation magnifient encore davantage le rôle et la place des femmes dans l’économie (de consommation principalement) et accentuent les désé­quilibres du passé.

 

La modernité démocratique et la nouvelle place des femmes

 

Depuis la départementalisation et l’abandon officiel de statut de colonie, la vie réunionnaise est organisée autour de critères de modernité fondés sur l’assimilation républicaine et sur les droits afférents : droits de l’homme et du citoyen, scolarité obligatoire, égalité sociale, de façon à abolir, non plus l’esclavage, mais les disparités qui, depuis cinquante ans, se sont accumulées dans ces domaines entre l’île et la lointaine métropole. Cette modernité s’infiltre dans les modes de vie quotidiens, les images d’homme et de femme, les nouveaux critères d’organisation de vie véhiculées par les médias.

Or, la nouvelle économie fondée sur la prééminence du secteur tertiaire, la distribution et les services, en apportant de nouvelles images et valeurs qui valorisent considérablement la position des femmes, contribue à déstabiliser davantage l’image masculine par une législation qui renforce les pouvoirs féminins et maternels (et notamment des femmes seules), déstabilise les images parentales et nuit à la socialisation de l’enfant (Ramassamy : 1993). Ce processus est renforcé encore par le fait que les femmes, principales bénéficiaires des revenus allocatifs, se trouvent au centre du développement fondé sur la consommation. Les hommes ont tendance à être relégués aux anciens métiers de la société de plantation (métiers manuels, artisanaux et agricoles), qui perdent chaque année un peu plus de leur crédibilité par rapport aux valeurs modernes (Peters : 1995).

Au temps de la société coloniale les rôles masculins et féminins étaient répartis en fonction d’un ordre traditionnel et des valeurs des maîtres; l’économie pourvoyait une situation de plein emploi. Mais les prémisses de la disqualification masculine qui sévit aujourd’hui étaient contenus dans la nature servile du travail de l’esclave. Etant donné qu’aujourd’hui aucune alternative économique à l’économie coloniale n’a été véritablement trouvée, la place des hommes est encore plus fragilisée. Par contre, la modernité flatte les femmes et les mères, fait appel à l’investissement des symboles dans lesquels elles réussissent davantage. Fondée sur la communication et la formation professionnelle, la nouvelle donne économique fonctionne comme un tremplin pour changer de statut et de condition de vie. Ces déséquilibres se retrouvent dans la scolarité où les filles réussissent deux fois mieux que les garçons dès l’école primaire (Labbé : 1990) et les jeunes femmes sont donc appelées à occuper deux fois plus que les hommes les emplois qualifiés (Larbaut : 1990).

 

La question comparative avec l’Afrique du Sud

 

Il est question, dans un premier temps, de se demander dans quelle mesure les conditions socio-historiques de la construction de la société sud-africaine ont pu produire des effets similaires à ceux qu’ont produit les conditions socio-historiques de la société réunionnaise, notamment dans les populations issues du métissage. La question de la place de la femme dans l’univers domestique est au cœur de nos préoccupations car cette place, déterminante dans la structuration des images parentales pour l’enfant, prépare la manière dont se reproduit une société, ou du moins les communautés qui la composent.

Dans un deuxième temps, il y a lieu de poser la question des effets de la modernité de type européen et démocratique sur les systèmes de perceptions et de comportements dans les communautés autrefois inféodées aux intérêts économiques dominants, et qui sont aujourd’hui appelées à prendre leur part active dans la vie économique et politique d’un pays en pleine mutation identitaire. Cette modernité affecte à des degrés divers les femmes des différentes communautés. Celles des communautés dominantes historiquement ont sans doute appris à domestiquer les effets de la modernité européenne depuis longtemps. Les femmes blanches en Afrique du Sud en ont pris les attributs extérieurs depuis longtemps (Bullier : 1984). Celles des communautés dominées apprennent à entrer dans ces nouvelle images et ces comportements, ce qui n’est pas sans modifier les rôles éducatifs parentaux et les positionnements socio-sexuels par rapport aux hommes, mais surtout par rapport aux pères dans les processus éducatifs.

 

La femme et l’éducation

 

Dans la société sud-africaine, historiquement fondée sur la classification hiérarchique des groupes raciaux et le maintien de barrières infranchissables entre eux empêchant le métissage (à l’exception des métis du Cap dont la communauté était constituée bien avant l’apartheid), il y a lieu de se demander dans quelle mesure chez les populations issues du métissage, les bagages symboliques des civilisations d’origine ont été perdus dans les traditions familiales et si le régime de ségrégation a contribué à cette déperdition ou, au contraire, à leur conservation par le maintien des traditions imposé par l’impossibilité de se mélanger. On peut faire l’hypothèse que des phénomènes similaires à ceux que l’on observe à la Réunion sont peut-être davantage présents dans une communauté métisse à cause de la perte des traditions ancestrales des civilisations d’origine et la coupure imposées. Mais la ségrégation raciale a aussi permis que perdurent longtemps, au sein des communautés, certaines traditions, nouvellement structurées, chez les métis tout au moins, sur les nouvelles données existentielles produites par le phénomène ségrégatif lui-même.

D’autre part le nouveau décloisonnement communautaire ne présente-t-il pas un risque de déstabilisation de ces traditions, d’une part à cause de l’apport nouvellement permis dans les familles de membres issus d’autres communautés par les systèmes d’alliance, de mariages et de fréquentation, mais surtout par le fait qu’en même temps s’immiscent, dans les groupes traditionnels hermétiquement fermés autrefois, les nouvelles valeurs et comportements proposés par les images de la modernité européenne ? Ces nouveaux apports sont, à n’en pas douter, de nature à donner aux femmes un rôle différent dans l’éducation, la vie économique des familles, ce qui n’est pas sans incidence sur les répercussions qu’en subiront les hommes.

L’issue de ces enjeux et des transformations qu’ils sont susceptibles de provoquer dans le remaniement des perceptions et des rôles socio-sexuels, ainsi que des rôles parentaux, constitue un champ d’investigation considérable dans la perspective de la psychologie de l’éducation, par exemple.

Issues de traditions africaines et de vies villageoises beaucoup plus ancrées dans la mémoire et reliées à l’ancestralité de la tribu, les familles africaines Bantu n’ont pas à proprement parler subi de désintégration identitaire comme ce fut le cas pour leurs homologues africains importés et déracinés pour l’esclavage dans les îles à sucre. Néanmoins on peut se demander dans quelle mesure l’urbanisation croissante et la création des townships, avec ses générations isolées du monde rural d’origine et prolétarisées, n’a pas également provoqué des phénomènes d’amnésie ancestrale et de perte d’identité. Conséquemment, si tel est le cas, il y a lieu d’examiner les conséquences de ce phénomène sur la structure familiale des noirs urbanisés, et sur l’altération des images parentales dans l’éducation des jeunes. La cellule familiale se replie-t-elle également sur l’hypertrophie de l’image maternelle, dernier garant de la survie du foyer ? Les naissance hors mariage et les familles monoparentales sont-elle aussi plus importantes dans les townships qu’en milieu rural, et les enfants sont-ils également confrontés à des images masculines anonymes et nombreuses, passant dans l’univers domestique comme simples compagnons de la mère, sans implication éducative auprès d’eux ?

L’augmentation de la délinquance et la prolifération des street boys dans les rue des grandes villes, enfants abandonnés ou envoyés par les parents pour mendier, semble bien une conséquence non seulement de l’appauvrissement des populations des townships (dû en partie à l’exode rural), mais également à la dégradation des relations éducatives sous l’effet des conditions économiques. Quel sens l’image parentale peut elle encore avoir à ce moment pour l’enfant et dans quelle mesure une femme et une mère peut-elle incarner la sécurité et le tutorat éducatif ?

 

La femme et la modernité

 

La modernité démocratique de type européen tend à estomper les différences (entre les sexes, entre les générations, entre les races, entre les peuples) au nom des valeurs d’ouverture et de partage. Elle accroît les échanges intercommunautaires, valorise l’égalité entre hommes et femmes notamment par rapport au travail et à la qualification professionnelle.

En présentant la promotion des femmes comme une avancée sociale contre la force des traditions (un aspect de l’affirmative action en Afrique du Sud en est un exemple), la modernité industrielle masque le fait qu’elle est avant tout inféodée aux intérêts de la consommation des masses (dans laquelle la femme-mère est le principal acteur). Ne contribue-t-elle pas à mutiler les équilibres ancestraux des rôles masculin-féminin et à écarter l’homme de sa fonction symbolique dans la socialisation de l’enfant ?

Ces questions (qui sont aussi des enjeux sociaux), posées ici dans l’arrière plan théorique de la psychologie de l’éducation, offrent des champs d’investigation considérables car elles posent l’avenir d’une société en considérant l’enfant comme pièce maîtresse de sa reproduction ; qu’il s’agisse de l’alcoolisme des jeunes, de la délinquance, de l’échec scolaire ou de l’éducation communautaire, l’évolution des sociétés modernes place l’enfant et la jeunesse au centre de nombreux débats. Parmi ces questions, la place et l’évolution des femmes dans les sociétés est au cœur du processus éducatif. Ainsi, l’étude comparative de la place et de l’évolution des femmes dans les sociétés multi-communautaires de l’Océan Indien pose des questions essentielles à la compréhension de la dynamique de ces sociétés.


Jean-Pierre Cambefort[1]



BIBLIOGRAPHIE


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[1] Dr Jean-Pierre Cambefort, Université de La Réunion, 15 av. René Cassin, 97775 Saint Denis Messag. Cedex 9 (France).