William Austin: Histoires étranges de Nouvelle Angleterre

(traduction: Alain Geoffroy)


Bien qu’il soit l’auteur d’un des récits les plus populaires de son temps, William Austin (1778-1841) reste un personnage méconnu de la littérature américaine naissante. Son nom reste absent de la plupart des dictionnaires des auteurs et bien peu savent aujourd’hui qui était le créateur de « Peter Rugg, le disparu » : tout comme son héros maudit, il semble que lui aussi ait été mystérieusement exclu de l’histoire. Pourtant, il connaît un certain succès de son temps, notamment de par les essais critiques[1] qu’il publie — sans jamais en accepter les dividendes... Homme de loi réputé, politicien Démocrate fort engagé dans la vie politique de Nouvelle Angleterre, William Austin est un homme de convictions, pétri d’idéal unitarien et soucieux d’égalita­risme républicain, prêt à se battre pour des idées, comme lors du duel qui l’opposa à James H. Elliot, fils d’un général Fédéraliste, qui l’avait provoqué par voie de presse. C’est avec cet état d’esprit qu’il se met à la littérature en publiant en 1824 un premier récit intitulé « COMPTE-RENDU SUR PETER RUGG, LE DISPARU, CITOYEN DE BOSTON, NOUVELLE ANGLETERRE, DANS UNE LETTRE A MONSIEUR HERMAN KRAUFF », paru dans un magazine maçonnique bostonien, le New-England Galaxy. L’histoire est présentée comme un fait divers dans la rubrique « Communications originales », signée d’un prétendu correspondant du nom de Jonathan Dunwell, de New York. La nouvelle connaît immédiatement un grand succès, parvenant même à semer le trouble dans les esprits de lecteurs naïfs qui prirent les aventures rocambolesques de Peter Rugg pour argent comptant. On y découvre les pérégrinations d’un homme qui, ayant défié les cieux et la tempête, erre depuis un demi-siècle dans son cabriolet tiré par un cheval diabolique, sans jamais pouvoir retrouver le chemin de sa maison de Boston. L’année suivante, Austin publie dans le même magazine son « Récit des souffrances d’un maître d’école de campagne » dans lequel il critique sans ménagement la pingrerie et l’avarice des gens des campagnes, mais aussi, à mots couverts, le manque général de considération de son époque pour les intellectuels. Dans cette nouvelle, écho parodique de « La légende du Val Dormant » de Washington Irving, un jeune instituteur, employé par une bourgade retirée, se voit affamé par ses hôtes au point d’en perdre son humanité et d’en venir à se comporter comme un animal. La publication de ce second récit dès 1825 laisse à penser qu’Austin n’avait tout d’abord pas envisagé de donner une suite à son « Peter Rugg », mais, sans doute sous la pression des lecteurs, il produit peu après un deuxième épisode sous le titre de « COMPTE-RENDU COMPLEMENTAIRE SUR PETER RUGG, LE DISPARU, JADIS DE BOSTON, NOUVELLE ANGLETERRE » (1826), toujours dans les colonnes du New-England Galaxy, qui sera suivi d’un épilogue à la morale mystérieuse et obscure, intitulé « ARRIVEE DE MONSIEUR PETER RUGG A BOSTON » (1827), qui met un terme à l’errance de son héros, sans toutefois rompre la malédiction qui pèse sur ses épaules. Ce n’est que quatre ans plus tard que paraît dans le New-England Magazine « FEU JOSEPH NATTERSTROM » (1831), conte dans lequel William Austin met à l’épreuve la vertu d’honnêteté chez un marchand new-yorkais en le soumettant à la tentation d’une fortune facile aux dépens d’un mystérieux commerçant oriental à qui il a donné sa parole. Publié en 1834 dans ce même New-England Magazine, « Les origines de la chimie » constitue indubitablement le récit le plus ésotérique de William Austin. Un voyageur épie depuis sa chambre d’hôtel un complot machiavélique qui menace l’humanité tout entière, ouvrant le monde aux forces du mal, à l’insu de tous. Austin trouve là l’occasion d’ironiser sur l’Histoire en général et sur les soi-disant vertus de l’Amé­rique dont il critique férocement les hypocrisies et les contradictions. « L’HOMME AUX MANTEAUX : LEGENDE DU VERMONT » paraît deux ans plus tard (1836) dans The American Monthly Magazine. Faisant écho à la malédiction de Peter Rugg, les mésaventures de Grindall sont également consécutives au mépris de l’ordre naturel des choses et à l’entêtement d’un homme égoïste. Ayant refusé de secourir un miséreux mourant de froid, un riche bourgeois est condamné à enfiler manteau après manteau pour se préserver lui-même des rigueurs de l’hiver, jusqu’à ce que la dimension morale et altruiste de la vie lui apparaisse comme seul salut possible. Enfin, au soir de sa vie, Austin publie une ultime nouvelle dont la richesse et la profondeur couronne une carrière littéraire peu abondante et néanmoins révélatrice des fondements de la littérature américaine. « MARTHA GARDNER ; une réaction morale », parue en 1837, toujours dans The American Monthly Magazine, conte l’histoire d’une vieille dame sage et digne dont la modeste propriété est injustement contestée devant les tribunaux par une puissante corporation bostonienne, jusqu’à ce qu’une tempête cataclysmique vienne mettre un terme à ses déboires. Quatre ans plus tard, William Austin s’éteint à l’âge de soixante-trois ans, laissant à l’Amérique un texte dont les nombreuses republications et reprises révèlent le succès et la popularité — « Peter Rugg, le disparu » — ainsi qu’une poignée de nouvelles que son fils James Walker Austin reprendra dans un recueil en 1890, et son petit-fils trente-cinq ans plus tard.[2] Largement amendés, tronqués ou modernisés dans les éditions précédentes, ces récits peu connus ont été intégralement réédités récemment, reproduisant fidèlement les textes des éditions princeps.[3] Ce sont également les textes originaux qui ont servi à la présente traduction, proposant au lecteur francophone l’unique édition intégrale à ce jour des textes de fiction de William Austin.

 

Ce corpus présente une singulière unité, tant par les thèmes traités par l’auteur, que par l’étrangeté qui les caractérise. Leur relative brièveté ne doit pas tromper : l’écriture d’Austin est dense, et si le style est à l’occasion inégal, son esprit critique ne faiblit jamais, ni son sens de l’humour grinçant ou son goût pour le canular littéraire. De même aborde-t-il pêle-mêle la critique de la société de son temps et des défauts de ses contemporains, de l’idéologie et de l’obscurantisme religieux, des superstitions, des abus du pouvoir politique et des puissances de l’argent. Du récit allégorique à la nouvelle fantastique, Austin prône une morale éclairée, souvent singulièrement moderne, dont il tisse chacun de ses textes, et plus la critique est acide, plus l’histoire, elle, devient étrange, voire fantastique, comme s’il avait fallu le dire ainsi de son temps pour que cela fût dit. C’est ainsi qu’il part en guerre contre les péages routiers instaurés par le gouvernement des Etats-Unis et contre les puissances de l’argent dans « Peter Rugg » et dans « Martha Gardner », qu’il défend l’instruction et les vertus du savoir dans « Les souffrances d’un maître d’école de campagne », ou qu’il suggère le bon usage de la fortune dans « Joseph Natterstrom » et dans « L’homme aux manteaux ». Le thème de la malédiction est également récurrent : à l’origine des malheurs de Peter Rugg, il court des tribulations immobiles de Grindall aux imprécations légitimes de Martha Gardner. Chez William Austin, l’étrange et le fantastique font justice là où les hommes se perdent, tel Peter Rugg qui ne peut retrouver seul la route de Boston. A l’heure où son concitoyen Washington Irving construit sa légende de la vallée de l’Hudson (de « Rip Van Winkle » à « Dolph Heliger »), William Austin continue de tisser à sa manière celle de la Nouvelle Angleterre, terre héritière de la Révolution mais aussi des superstitions du procès de Salem et des écrits du théologien Cotton Mather qui s’interrogea longuement sur le sens des manifestations démoniaques et des perturbations météorologiques. Ne dédaignant pas occasionnellement les références classiques, Austin produit une littérature typiquement américaine, bien reçue de ses contemporains mais aussi singulièrement en avance, notamment dans sa rhétorique fantastique qui préfigure Nathaniel Hawthorne ou Edgar A. Poe. En tant que témoin impertinent de son époque et précurseur de la littérature fantastique, William Austin mérite qu’on le considère au nombre des pères fondateurs des lettres américaines.

 

Diffusion: Lithurge Editions, Manneville la Goupil, 1999 


[1] “Strictures on Harvard University” (Boston : 1798) ; “Letters from London: Written during the Years 1802 and 1803” (Boston : 1804) ; “An Essay on the Human Character of Jesus Christ” (Boston : 1807).

[2] Austin, James, Walker (ed.). The Literary Papers of William Austin, the Creator of “Peter Rugg” with a Biographical Sketch by his Son (Boston : Little, Brown and C°, 1890). Austin, Walter (ed.). William Austin: The Creator of Peter Rugg: Being a Biographical Sketch of the Author, Together with the Best of his Short Stories (Boston : Marshall Jones, 1925).

[3] « A Critical Edition of William Austin’s ‘Peter Rugg, the Missing Man’ » Alizés n° 11, éd. par Alain Geoffroy, Université de La Réunion, Juin 1996. « A Critical Edition of William Austin’s ‘The Man with the Cloaks’ and other stories » Alizés n° 15, éd. par Alain Geoffroy, Université de La Réunion, Juin 1998.