Première publication : Revue de l’AIRE (Recherches sur l’épistolaire), 24 (2000), pp. 36-47.

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Dates et « anti-dates » : à propos des lettres de Renart le Nouvel


Patrice Uhl   


            Renart le Nouvel (RleN)[i] prolonge d’une nouvelle brance en deux livres la saga renardienne (28 branches composées entre 1170-75 et ca 1250). Comme Renart le Bestourné (Rutebeuf) ou Renart le Contrefait (le Clerc de Troyes), c’est un Renart « moralisé ». Certes, on y retrouve l’univers actantiel du Roman de Renart (RdeR), avec ses personnages familiers (Renart, Isengrin, Noble, Brun, Chantecler, Grimbert, Roussel, Tibert, etc.) ; l’auteur fait du reste fréquemment allusion à des épisodes antérieurs du cycle, tous supposés connus du public. Mais le propos n’est pas simplement de divertir ; il est aussi d’enseigner. Il s’agit de mettre en garde contre le vice dominant du temps : la renardie (« ruse, tromperie, mensonge, hypocrisie »). D’où le mariage de raison entre deux veines a priori non contiguës : l’épopée animalière et la tradition allégorique.

 

            L’auteur, Jacquemart (ou Jakemart) Giélée, nous est quasiment inconnu. C’était un Lillois, dont l’activité littéraire est à situer durant le dernier quart du XIIIe  siècle ; il était sans doute proche des milieux intellectuels que fréquentaient Alain de Lille et Gautier de Châtillon.[ii] Peut-être a-t-il aussi connu Adenet le Roi, lorsque celui-ci était au service du comte de Flandre.[iii] Quoique prudent, Henri Roussel n’excluait pas, dans sa thèse, que le trouvère lillois pût avoir un rapport avec le Jakemes qui signa le Roman du Châtelain de Coucy[iv] ; il ne reprend toutefois pas cette idée dans la notice qu’il a consacrée à Jacquemart Giélée dans le Dictionnaire des Lettres françaises.[v]

 

            RleN présente la particularité de fusionner des discours de types différents  (narratif vs didactique ; diégétique vs allégorique ; prosaïque vs poétique, etc.) ; la particularité essentielle de l’œuvre tenant à l’insertion au fil du récit de nombreux refrains chantés. Beaucoup de ces refrains  appartiennent au fonds lyrique commun et sont connus à travers des sources variées ; d’autres ne se trouvent que dans RleN (53 sur les 112 refrains de l’œuvre sont des unica).[vi] RleN est à cet égard très proche du Roman de Fauvel interpolé par Chaillou de Pesstain (1316)[vii] ; comme le Fauvel de Chaillou de Pesstain, RleN joue continûment de ce que Paul Zumthor appelle les « contrastes registraux »[viii]. C’est dans le vaste répertoire à sa disposition (fonds renardien, dits allégoriques, desputoisons, exempla, monologues burlesques, etc.) que Jacquemart Giélée a puisé les éléments d’une sorte de puzzle formel comptant près de 8000 vers. Les lettres parodiques, auxquelles je m’intéresserai ici, constituent l’un des éléments de ce « puzzle ».

 

            Mais par delà leur fonctionnalité d’avant-plan (variatio), il importe de se demander  —  du moins pour trois d’entre elles —  si le mode de datation choisi par Jacquemart Gielée ne jouerait pas, lui aussi , un rôle fonctionnel précis.

 

            1. Tradition manuscrite

    

            Renart le Nouvel est conservé par quatre manuscrits : BNF fr. 372 (anc. Cangé 69) (fin XIIIe -début XIVe  s. ; lacune des fol. 44-45, comblée d’après L au XVIIIe  s.) = C ;  BNF fr. 1581 (anc. Lancelot 165) (fin XIIIe  s.) = L ; BNF fr. 1593 (anc. Fauchet 7615) (ms. composite formé antérieurement au XVe s. ; fin XIIIe -début XIVe s. pour la copie de RleN) = F ; BNF fr. 25566 (anc. La Vallière 81) (ms. composite ; copié entre 1291 et 1297) = V. Ces manuscrits se classent en deux familles : a  (LC) et b  (VF). D’après John G. Roberts (à qui l’on doit ces sigles) : « An estimate of the relative importance of the two established groups leaves no doubt as to the superiority of a, and subsequently to the inevitable status of L as basic manuscript »[ix] ; ce que le meilleur spécialiste de l’œuvre, Henri Roussel, relativisait en ces termes : « Sans doute L a parfois des leçons meilleures que V, mais bon nombre d’indices laissent à penser qu’il s’agit de corrections dues à un copiste à l’esprit ouvert ».[x] D’où le choix de V comme manuscrit de base, le texte qu’il conserve étant, aux yeux de l’éditeur, « plus proche de celui qu’écrivit Jacquemart Gielée ». La version du ms. C fut jadis publiée par Dominique-Martin Méon[xi].

 

            2. Les lettres parodiques

 

L’insertion de lettres dans le second livre de RleN relève du procédé et dénote chez l’ auteur un omniprésent souci de variatio ; comme l’observe Henri Roussel : « à constater que les lettres insérées dans l’oeuvre sont toutes groupées en quelque huit cents vers, on est amené à penser que notre poète, quand il a trouvé un procédé de développement à succès, se laisse facilement entraîner à l’utiliser de façon abusive »[xii].

            Ces lettres se distribuent en deux sous-groupes :

 

2.1. Un premier sous-groupe est formé des lettres d’amour que Renart fait remettre par ses messagers à Orgueilleuse, la lionne (en prose : 22 lignes intercalées entre les vers 4398 et 4399), Hersant, la louve (en vers : vv. 4421-4442), et Harouge, la « luparde » (en prose : 25 lignes intercalées entre les vers 4460 et 4461). Dans cette triple correspondance, la duplicité de l’épistolier éclate au grand jour, puisque le goupil adresse une « requête d’amour » à trois dames simultanément, et ce (aux allusions intimes près) en des termes quasi interchangeables !  Ce que n’avait pas prévu Renart, c’est que les trois dames se liraient l’une l’autre leur correspondance secrète, et qu’elles tireraient à la courte paille pour savoir laquelle d’entre elles répondrait aux avances du séducteur :

Dist Harouge : « Mais on fera

                                               Le busque*, et chele qui l’ara          * bûchette, pour tirer au sort

                                               Ert drue* et amie Renart.»               * sera la maîtresse

                                                    (vers 4507-4509)

Le hasard a désigné Hersant, au grand dépit de ses rivales. Finalement, les trois dames se ravisent et décident de rédiger ensemble une lettre à Renart, dans laquelle elles racontent tout ce qui s’est passé entre elles. La lettre collective n’est pas produite ;  le narrateur se borne à dire :  « Lors ont les dames tout escrit / Mot a mot che c’avés oït » (vers 4569-4570).

            Ces lettres parodient, bien sûr, la topique, le vocabulaire et le formulaire courtois : « A dame bonne, bele et sage, bien amee de men cuer... », « Très douche amee de tout men cuer...»,     « je ne suis mie assés sousfisans pour tele dame amer conme vous estes », « si vous pri merchi conme amis que vous me fachiés si grant courtoisie conme il affiert a vo bonté », etc. La lettre en vers adressée à Hersant parodie quant à elle très expressément le type épistolaire du « salut d’amour ».[xiii] Dans tous les cas l’effet comique est garanti : tout le monde sait en effet que cet « ami fin » est un trompeur universel (dans RleN, le goupil abuse d’Harouge, épouse de Hardi le léopard, en se faisant passer pour Noble, son amant[xiv] ; dans le RdeR, il viole et la lionne et la louve...[xv]).

 

             2.2. Un deuxième sous-groupe est formé de lettres à caractère officiel échangées entre le roi et son vassal :

            — la première lettre (en prose : 30 lignes intercalées entre les vers 3602 et 3603) est une lettre de menace, par laquelle Noble somme Renart de se présenter à la cour, afin d’y faire  amende honorable devant tous les barons réunis ; dans le cas contraire, Maupertuis serait détruit « a fu et a flame », et le pays environnant soumis ;

            — la seconde (en prose : 36 lignes intercalées entre les vers 3636 et 3637) est la réponse pleine de défiance que le baron révolté envoie à son suzerain (je traduis) : « Puisque vous vous montrez déloyal envers moi, ce que vous n’auriez pas dû faire, l’hommage que je vous ai rendu et la foi que je vous ai promise sont nuls et non advenus, car vous avez rompu le premier le pacte qui nous liait, et qui vous obligeait à autant de fidélité que je vous en devais, c’est pourquoi je vous rappelle que mon nom est Renart ; et si l’on m’attaque, je me défendrai » ; Renart propose de se soumettre au « Jugement de Dieu » (juïse) pour se laver des accusations qui pèsent sur lui ; anticipant un refus du roi, Renart fanfaronne : « se che non, je vous desfi et di fi [me moque] de vous et des vos [des vôtres], car li drois est miens et non vostres [car le droit est de mon côté, et non du vôtre] » ;

             — la troisième (en prose : 72 lignes intercalées entre les vers 4336 et 4337) est une lettre que Renart adresse à Noble d’Orient (après avoir fui Maupertuis et erré jusqu’en Norvège à bord de la « nave des vices », Renart a trouvé refuge en Orient, chez le serpent Céraste, de qui il tient désormais le château de Passe-Orgueil). Renart prévient Noble (qui s’est embarqué à bord de la « nave des vertus ») que s’il cherche à attaquer Passe-Orgueil, cela se réglera « as fers des glaives » et « au taillant des espees ». Quant à Harouge, à propos de laquelle existe un lourd contentieux entre lui et le roi, Renart décline toute responsabilité : « Et vous fac assavoir que li tors [le tort] et li mesfais [la faute] est plus grans a vous c’a moi de la guerre [relativement à cette guerre], se vous i volez a droit [honnêtement] regarder, car vous vous depuliastes [vous vous êtes confié] a moi de vos amours et m’i menastes [et c’est vous qui m’avez mené dans le lit de votre maîtresse] ». Bon prince, Renart propose une nouvelle fois de subir le « jugement de Dieu » et se déclare prêt à combattre « en champ malé » [duel judiciaire].

 

            Toutes ces missives parodient le style des lettres de chancellerie et dénotent chez Jacquemart Gielée une parfaite connaissance du formulaire juridique en usage ; le ton est donné dès l’attaque :

           

Lettre 1 : Nous, Nobles, par le grace de Dieu, rois seur toutes les bestes, a Renart le rous [le rouquin], con a [en tant que] sen parjure, foimentie [traître à la foi jurée, parjure] et sen traïteur, mourdreur [meurtrier], tenseur  [chercheur de querelles], cunkieur [trompeur] et ravisseur [subornateur], non salut, mais fai asavoir conme il soit ensi que a nous soit meffais de traïson [comme il nous apparaît qu’il y ait eu faute de trahison] envers Hardi le lupart, que il bien set [Renart sait bien de quoi nous parlons], vers Ysengrin et Cantecler le coc et vers Thiebert le cat et vers autres pluseurs [et envers beaucoup d’autres] dont plaintes sont venues par devant nous, nous li mandons et faisons asavoir que s’il en veut faire amende et venir a merchi et faire satisfaction par un si qu’en no plain dit [dans les conditions que nous fixons clairement], nous le recheverons.

 

Lettre 2 : Nous, Renars, sires de Maupetruis [Maupertuis] et du païs entour [du pays environnant], maistres des consaus [conseils] des grans signeurs et de leur regnes [domaines], et damoisiaus prisiés [gentilhomme estimé] et amés ou monde des laies gens et du clergié [des laïcs et du clergé], etc.  

 

 

Lettre 3 : Nous, Renars, sires de Maupetruis et du païs entour, maistres des consaus des grans signeurs et gouverneres [gouverneur] de leur regnes, prisiés et amés ou monde du clergiet et des laies gens, etc.  

C’est un type de parodie dont on trouve au Moyen Âge et au XVIe siècle, tant en latin qu’en langue vulgaire, de nombreux exemples littéraires (le RdR en compte d’ailleurs un, dans l’une de ses plus anciennes branches)[xvi]. Mais la contrefaçon des lettres de chancellerie dans RleN présente une particularité qui ne se rencontre nulle part ailleurs, et qui tient au mode de datation desdites lettres.

 

            3. Le mode de datation des pseudo-lettres de chancellerie.

 

            Abstraction faite du contexte diégétique et de ses conventions (geste animalière), les lettres parodiques du sous-groupe 2, respectent strictement le formalisme du type moqué. Sauf en leur chute, qui, elle, échappe à toute norme :

    

Lettre 1 : Ches lettres[xvii] furent faites par grant esgart de nous et de no conseil et carkies [Cette lettre a été faite après mûre délibération entre nous et notre grand conseil, et donnée à délivrer] l’an que Pasiphé li roïne, fame le roi Minos, engenra Minotaurus par le conseil Dedalus, witante et noef ou mois que li roussignos trait a air.

               

Lettre 2 : Ches lettres furent carkies l’an que li mousson se combatirent as mouskerons, soissante et .VII.,

              le mois que li pouchin devienent poulet.

 

Lettre 3 : Ches lettres furent donnees et carquies l’an que les wespes et li tahon se combatirent seur le mont de Liban, nonante et un el mois que les raines foursent.

 

            La fantaisie mythologique (Pasiphaé, Minos, le Minotaure, Dédale) ne pose en soi pas de problème : Renart ne s’embarque-t-il pas à bord de la « nave des vices » pour rejoindre le pays de Proserpine ? L’estoire se déploie en un temps qui, pour s’ancrer dans une historicité bien localisable (l’œuvre laisse de lieu en lieu affleurer les grands débats de l’époque), présente une élasticité à laquelle le public médiéval était rompu (Perceforest, par exemple, mêle l’Antiquité gréco-latine au monde fabuleux de la Bretagne pré-arthurienne ; les héros s’y comportent néanmoins comme des chevaliers du XIVe siècle). Plus déroutante, car échappant à toute convention, est la distorsion entre, d’un côté, les improbables « précisions » chronologiques relatives à l’année : « l’année où Pasiphaé engendra le minotaure », « l’année où les moineaux livrèrent combat aux moucherons », « l’année où les guêpes livrèrent combat aux taons » , ou au mois : « le mois où le rossignol prend son envol », « le mois où les poussins deviennent des poulets », « le mois où les grenouilles frayent » et, de l’autre, les millésimes (tout à fait  proches de l’époque des contemporains de RleN, voire de la date d’achèvement de l’œuvre ou du manuscrit) qui, par redoublement, les « certifient » : « witante et noef », « soissante et .VII. », « nonante et un ». Soit : 1289, 1267 et 1291, si l’on admet que ces années 89, 67 et 91 renvoient bien au XIIIe siècle. Plus curieux encore est la « variance »[xviii] présentée par la tradition manuscrite, à propos de la datation des lettres 2 et 3 : LC « sietante et set » (septante-sept)  vs VF « soissante et .VII. » ;  C « nonnante et sept »  vs  LVF « nonante et un ».

 

            Ce flottement est à mettre en relation avec la partie finale de l’oeuvre, dans laquelle, après s’être nommé (v. 7735), l’auteur renvoie le lecteur à l’image de la roue de Fortune (au sommet de laquelle trône Renart) qui orne et conclut le livre :

 

                                   Li figure* est fins de no livre,           * L’image

                                               Veoir le poés a delivre*                     * librement, à loisir

                                               Plus n’en ferai or mention.

                                                       (vv. 7749-7751)

 

Cent onze vers suivent pourtant ce congé (ou, si l’on préfère, cette clausule) : les vers 7765-7862, qui reviennent sans nécessité sur le symbolisme de la roue de Fortune, passent d’ordinaire pour interpolés ; plus indécidables sont les vers 7752-7764. Rien ne s’oppose, en effet, à ce qu’ils soient de l’auteur, mais la « variance » présentée par tous les manuscrits laisse plutôt soupçonner l’intervention d’un tiers ; du moins dans ce passage :

 

                                        En l’an del Incarnation

                                        Mil et .II. cens et quatre vins

                                        Et .IX. fu ci faite li fins

                                        De ceste brance en une vile

                                        Que on apele en Flandres L’Isle*,                         * Lille

                                        Et parfaite au jour saint Denis                              

                                                           (vv. 7752-7757)

 

Car au v. 7754, les manuscrits concurrents portent : C  « Et .XII. » ; F  « Et .X. » ;  L  « Et .VIII. ».

 

             RleN serait donc, soit de 1288, soit de 1289, soit de 1290, soit de 1292 ! À moins que ces dates correspondent, non à la date d’achèvement du texte, mais à la date d’achèvement de la copie. Pour les manuscrits ne contenant que RleN, il est assuré que L (quoique moins bon que le second) est plus ancien que C : 1288 vs 1292 correspondrait bien à cet ordre de priorité. Pour les manuscrits composites, c’est plus difficile à dire : Henri Roussel indique que, dans V, les armes des comtes de Flandre et de la famille d’Hangest (qui se voient sur les écussons encadrant au fol. 175 v° la peinture de la roue de Fortune) n’auraient pu être réunies, pour des raisons politiques, postérieurement à 1297 ; l’éditeur admet par ailleurs 1291 comme terminus post quem, puisque le Dit dou Vrai aniel (fol. 232-235) comporte une allusion à la prise de Saint-Jean d’Acre (18 mai 1291).[xix] Quant à F, qui regroupe en un même volume des fragments de toute provenance copiés à des époques diverses, il ne présente aucun élément de datation fiable pour notre œuvre. Une même main a cependant copié RleN et la Complainte de Monseigneur Geoffroi de Sergines de Rutebeuf ; ce qui oriente plutôt vers le goût du public de la fin du XIIIe  siècle que vers celui du XIVe. La version de V pourrait donc être de 1289 et celle de F de 1290. D’un autre côté, il est surprenant que tous les manuscrits précisent que si la fin de la branche « fu faite » en 1288, 1289, 1290 ou 1292, elle a été « parfaite » (c’est-à-dire achevée) « au jour saint Denis » (9 octobre). Une précision de trop pour accorder crédit à tous les copistes ! L’un d’eux (ou l’auteur) a trouvé la formule, les autres l’ont reproduite, se bornant à modifier l’année. Dès lors il est permis de soupçonner que le même type d’intervention a eu lieu au sein  du texte : les dates des deux lettres de Renart présenteraient ainsi une « variance » aléatoire.[xx]

            Certes, il serait tentant d’exploiter la coïncidence entre la date de la première lettre de Noble et celle que V offre aux vers 7753-54 : « witante et noef » = « quatre vins et .IX. ». Mais L (de la même famille), qui porte aussi « witante et noef », est daté de 1288. Mieux, le segment : « l’an que les wespes se combatirent seur le mont de Liban, nonante et un », qui figure dans la  lettre de Renart écrite en Orient, pourrait faire penser à la prise de Saint-Jean d’Acre, le 18 mai 1291 : c’est-à-dire le terminus post quem du ms. V, d’après Henri Roussel. Mais dans V, RleN est donné de 1289 !  Selon toute apparence ce casse-tête est sans solution. C’est ailleurs qu’il nous faudra chercher la clé de l’imbroglio.

 

            4. L’« anti-date » comme « Unsinnssignal »

 

            Si l’on renonce à corréler ces dates à des données extra-textuelles et que l’on s’intéresse uniquement à la chronologie interne du récit, on constate vite l’incohérence qu’elles contiennent : Noble écrit en « witante et noef »; Renart répond en « soissante et .VII. » (ou « sietante et .VII. ») ; sa seconde missive au roi est datée de « nonante et un » (ou « nonnante et sept »). La continuité narrative est délibérément rompue : il ne s’agit ni d’une distraction de l’auteur ni d’une bourde scripturaire (les scribes de LC rajeunissent les dates, mais ne corrigent pas l’incohérence).

 

Quand, vers 1466, Jehan Tennesax (Tenessau) dérime RleN sous le titre: Le Livre de Regnart[xxi], non seulement il rajeunit les dates, mais encore, il les rationalise :

 

Lettre 1 (chap. XVIII) : Ces lettres furent faictes et passees a nostre grant conseil le .XXII.e jour de may Mil CCCC soixante et six de nostre regne le sixme.

 

Lettre 2 (chap. XX) : Escript a Maupertuys en nostre grant conseil l’an mil CCCC soixante et six, le XXVIme jour de may, et de nostre regne ans sans nombre.

 

Lettre 3 (chap. XXIX) : Ces lettres furent passees et donnees en nostre conseil l’an que les guepes et les tahons se combatirent sur le mont de Liban, mil CCCC soixante et six, et de nostre regne le septiesme.

 

            Mai 1466 est effectivement la sixième année, ou presque, du règne de Louis XI (il accéda au trône en juillet 1461), ce qui suggère que l’auteur du « dérimage » assimilait Noble au roi de France. Mais le plus remarquable est que la chronologie interne de l’œuvre est, elle aussi, méthodiquement retouchée : lettre de Noble en date du 22 mai 1466 ; réponse de Renart en date du 26 mai 1466 ; seconde « lettre patente » au roi de 1466 (?).[xxii] L’adaptateur du XVe siècle n’a donc pu se résoudre à respecter la chronologie aberrante qui, apparemment, ne choquait personne au XIIIe (la varia lectio des manuscrits le prouve). Ce qu’il identifie comme un illogisme était, du temps de Jacquemart Giélée, perçu sans émoi, ni révolte de la raison ! La seule explication valable est que ce mode de datation, parfaitement conscient, joue un rôle fonctionnel obvie : c’est un « signal », en l’occurrence, un Unsinnssignal, comme disent les Allemands.[xxiii] 

 

                RleN appartient, comme, un peu plus tôt, le Jeu de la Feuillée[xxiv] et, un peu plus tard, le Roman de Fauvel, à la vaste mouvance littéraire du « monde renversé »[xxv]. Ces trois œuvres procèdent de la Weltanschauung carnavalesque qui, des goliards à Rabelais, éclaire, on le sait, tout un pan de la littérature médiévale et renaissante.  Dans ce champ, la poésie du non-sens cultivée en Picardie, et en particulier la « fatrasie », constitue la plus radicale expérience de « raisonné dérèglement » du sens qui se pût tenter au moyen âge.[xxvi] Or, il existe bien un lien entre la fatrasie et RleN ; ce lien, Henri Roussel l’avait signalé dans son compte rendu du livre de Lambert C. Porter, La Fatrasie et le Fatras[xxvii], à titre de contribution à la discussion sur l’époque de rédaction des Fatrasies d’Arras. Selon Henri Roussel, la strophe 33 du recueil arrageois comporterait aux vers 8-11, une allusion explicite à RleN, ce qui tendrait pour celles-ci un excellent élément de datation (terminus post quem : 1289) :

 

En y songeant on est amené à croire que les vers :

                                               Dui emfant nez d’un torel

                                               Qui chantoient de Renart

                                               Sur la pointe d’un coutel

                                               Portoient Chastel Gaillart

 

se rapportent à Renart le Nouvel. À ma connaissance en effet, seul Jacquemart Giélée a nommé Chastel Gaillart la forteresse du roi Noble, et la rime avec Renart montre bien qu’il ne saurait être question ici de la véritable forteresse normande. L’auteur des Fatrasies d’Arras connaissait donc l’œuvre du poète lillois. Et l’on voit assez bien comment les automatismes ont pu fonctionner. Ou l’on part de la rime « torel » et l’on construit un vers impossible: un enfant ne naît pas d’un taureau, ou l’on part des mots « Deux enfants », et l’on complète par une autre impossibilité. Quelle que soit sa genèse, le vers « Dui emfant nez d’un torel » aurait rappelé à l’auteur la fin d’une lettre que Jacquemart Giélée fait écrire par Noble à Renart et où on lit: « Ches lettres (...) ou mois que li roussignos trait a air ». Cette façon de dater, et elle n’est pas isolée dans Renart le Nouvel, montre que Jacquemart Giélée n’était pas, lui non plus, ignorant de la technique fatrasique.[xxviii]

 

                Henri Roussel a incontestablement remarqué ici quelque chose d’important et il serait injuste de lui en contester le mérite. Il convient toutefois de préciser, d’une part, que dans V, Jacquemart Giélée nomme partout Roche Gaillart ou Rochegaillart la forteresse de Noble (vv. 4203, 4711, 4873) et que, d’autre part, la tradition manuscrite CFL est unanime sur ce point, sauf une fois C, qui porte la leçon « Chatel Gaillart » (v. 4711). On peut donc légitimement se demander si c’est le fatrassier qui se souvient de RleN (dans la version transmise par C) ou si, au contraire, c’est le copiste de C qui se souvient, au fil de la copie, de la strophe des Fatrasies d’Arras...

 

            Quoi qu’il en soit, c’est bien de « technique fatrasique » qu’il convient de parler à propos du mode de datation des « lettres patentes » de RleN. La chronologie « impossible » du texte relève d’un type d’impossibilia sur le temps que l’on rencontre au détour de certaines strophes fatrasiques ; par exemple, dans la strophe 15 des Fatrasies d’Arras (vv. 10-11) :

 

                                        Par un jour hors de semaine

                                        S’emfuient quatorze mois.

 

Quant aux précisions factuelles relatives à l’année ou au mois au cours desquels celles-ci furent rédigées (je rappelle qu’un doute existe sur la paternité de la trouvaille concernant les  « enfants nés d’un taureau »), c’est bien, encore une fois, du côté de la fatrasie, de son bestiaire et de sa thématique agonistique, qu’il paraît le plus logique de se tourner.

 

            On saisit mieux, dès lors, pourquoi, à près de deux siècles de distance, Jehan Tennesax, clerc laborieux, plus sensible aux développements moraux et aux exempla de RleN (qu’il amplifie   considérablement en piochant dans la Bible ou dans le Livre de Bonnes Meurs de Jacques Legrand) qu’à ses transitions narratives (qu’il écourte volontiers) et à sa riche composante lyrique (totalement escamotée), n’a pu s’empêcher de rationaliser — ce qu’aucun réviseur avant lui n’avait été tenté de faire — les dates, ou plutôt les « anti-dates », des pseudo-lettres de chancellerie qui s’y trouvent. Pour qu’un « signal » soit décodé, il faut naturellement que le code soit vivant ; or, du temps de Tennesax, il y avait des lustres que la poésie des fatrassiers n’était plus pratiquée, ni comprise. Il ne surnage des joyeuses inventions impossibles de Jacquemart Giélée qu’un vague souvenir : celui de la bataille entre les guêpes et les taons sur le mont Liban, qui, vers 1466, avait toute chance d’être devenue aussi proverbiale (sans qu’on sache vraiment pourquoi) que la fameuse bataille des geais contre les pies dont parlent, entre autres, le Pogge (240e facétie), la Sottie des Menus Propos (vv. 145-148) et Rabelais (ancien prologue du Quart Livre)[xxix]. Un écho discret du rire carnavalesque d’antan, à fonction purement ornementale !  

 


[i] Henri Roussel (éd.), “Renart le Nouvel“ par Jacquemart Giélée, publié d’après le manuscrit La Vallière (B.N. fr. 25566), Paris : Picard (SATF), 1961.

[ii] Cf. Alain de Lille, Gautier de Châtillon, Jakemart Giélée et leur temps. Actes du Colloque de Lille, octobre 1978, Lille : Bien dire bien aprandre, 2 (1979).

[iii] Sur ce trouvère, cf. Albert Henri, Les Œuvres d’Adenet le Roi, t. I : Biographie d’Adenet. La tradition manuscrite, Bruges : De Tempel, 1951.

[iv] Cf. Henri Roussel, “Renart le Nouvel“ de Jacquemart Giélée. Étude littéraire, Lille : PUL, 1984 [seconde partie de la thèse de doctorat d’Etat soutenue en 1956], pp. 223-224.

[v] Cf. Henri Roussel, « Jacquemart Giélée », in : Dictionnaire des Lettres françaises, t. I : Le Moyen Âge, Paris : Fayard/ Le Livre de poche (Encyclopédies d’aujourd’hui), 21992 — éd. entièrement revue et mise à jour sous la direction de Geneviève Hasenohr et Michel Zink, pp. 719-720.

[vi] Cf. Jean Maillard, « Les refrains de caroles dans Renart le Nouvel », in : Alain de Lille, Gautier de Châtillon, Jakemart Giélée et leur temps, (op. cit.), pp. 277-293 ; Nico van den Boogaard, « Jacquemart Giélée et la lyrique de son temps », in : Alain de Lille, Gautier de Châtillon, Jakemart Giélée et leur temps, (op. cit.), pp. 333-353 ; voir aussi, du même auteur : Rondeaux et refrains du XIIe siècle au début du XIVe, Paris : Klincksieck, 1969.

[vii] Cf. Arthur Långfors (éd.), Le “Roman de Fauvel“ de Gervais du Bus, édité d’après tous les manuscrits connus, Paris : Didot (SATF), 1914-1919 ; pour les insertions lyriques du ms. E = BNF fr. 146, cf. Leo Schrade, Polyphonic Music of the Fourteenth Century, Monaco : Oiseau-Lyre, 1956 ; Samuel N. Rosenberg et Hans Tischler, The Monophonic Songs in the “Roman de Fauvel“, Lincoln-London: University of Nebraska Press, 1991.

[viii] Cf. Paul Zumthor, « Recherches sur les topiques dans la poésie lyrique des XIIe et XIIIe siècles », Cahiers de Civilisation médiévale, 2 (1959), pp. 409-427.

[ix] John G. Roberts, « Renart le Nouvel — Date and successive Editions », Speculum, 11 (1936), pp. 472-477 ; ici, p. 473.

[x] Henri Roussel, op. cit., (1961), p. 9.

[xi] Cf. Dominique-Martin Méon (éd.), Le “Roman de Renart“, publié d’après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi des XIIIe, XIVe et XVe siècles, 4 vol., Paris : Treuttel et Würtz, 1826, t. IV, pp. 125-461.

[xii] Henri Roussel, op. cit., (1984), p. 195.

[xiii] Sur ce genre dans la lyrique d’oc et d’oïl, cf. Pierre Bec, Les Saluts d’amour du troubadour Arnaud de Mareuil, Toulouse : Privat (Bibliothèque méridionale), 1961, pp. 17-30.

[xiv] Renart le Nouvel, vv. 2785-2825.

[xv] Cf. Le Roman de Renart, br. I, vv. 1829-1866 [viol de la lionne] et br. VIIa, vv. 5887-6068 [viol d’Hersant] ; éd. Mario Roques, Le Roman de Renart. Édité d’après le manuscrit de Cangé, 6 vol., Paris : Champion (CFMA) ; t. I (1970) et t. III (1973).

[xvi] Cf. Le Roman de Renart, br. I, vv. 1013-1022.

[xvii] Les « lettres » qui composent le texte de la lettre ; partant la lettre elle-même.

[xviii] Je reprends le mot à Bernard Cerquiglini ; cf. Bernard Cerquiglini, Éloge de la variante. Histoire critique de la philologie, Paris : Seuil, 1989.

[xix] Cf Henri Roussel, op. cit., (1961), pp. 8-9.

[xx] L’intervention constante de réviseurs ne facilite pas l’enquête. L et C, par exemple, contiennent après le v. 7331 un long développement de 140 vers ayant trait aux privilèges des Ordres mendiants que ne possèdent ni V ni F. Mais, note Henri Roussel (op. cit., 1961, p. 10) : « Si V et F s’accordent en ne donnant pas le développement en question, C et L, eux, ne coïncident pas exactement. Entre autres choses, C a 13 vers de moins que L. Or, dans ces 13 vers figure une allusion à la perte de Saint-Jean d’Acre survenue le 18 mai 1291. Comme le manuscrit L indique lui-même que l’œuvre a été achevée le 9 octobre 1288, il s’agit d’une addition postérieure ».

[xxi] Elina Suomela-Härmä (éd.), Le “Livre de Regnart“. Édition critique avec introduction, notes et glossaire du manuscrit 473 de la Bibliothèque du Musée Condé de Chantilly, Paris : Champion, 1998.

[xxii] John L. Gerig se méprenait lorsqu’il écrivait : « The dating of these letters probably indicates some attempt to give the allegory a contemporary signifiance. The sixth year of the reign of Louis XI (1461-83) would correspond to that of Noble. However, Noble’s second letter bears the same date, but it is now the « septiesne » year of his reign (II, XXIX) » (John L. Gerig, «  Le Livre de Maistre Regnard et de Dame Hersant sa femme », The Romanic Review, 24 (1933), pp. 223-233; ici, p. 232, n. 39). Il ne s’agit plus ici du règne de Noble, mais de celui de Renart, qui est sans âge (voir la lettre du chap. XX), comme celui du diable...

[xxiii] Cf. Fritz Nies, « Fatrasies und Verwandtes: Gattungen fester Form? », Zeitschrift für romanische Philologie, 92 (1976), pp. 124-137.

[xxiv] Cf. Jean Dufournet (éd.), Adam de la Halle. “ Le jeu de la Feuillée“, Paris : Flammarion (GF), 1989.

[xxv] Cf. Ernst Robert Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, 2 vol., Paris : PUF, 1986 [traduction Jean Bréjoux, 1956], t. I, pp. 170-176. Sur les liens souterrains unissant ces trois œuvres, cf. Patrice Uhl, « Hellequin et Fortune : le trajet d’un couple emblématique », Perspectives médiévales, 15 (1989), pp. 85-89.

[xxvi] Cf. Paul Zumthor, « Fatrasie, fatrassiers », in : Langue, texte, énigme, Paris : Seuil, 1975 ; Patrice Uhl, La Constellation poétique du non-sens au Moyen Âge. Onze études sur la poésie fatrasique et ses environs, Paris : L’Harmattan/ Université de La Réunion, 1999.

[xxvii] Lambert C. Porter, La Fatrasie et le Fatras. Essai sur la poésie irrationnelle en France au Moyen Âge, Genève-Paris : Droz-Minard, 1960.

[xxviii] Henri Roussel, CR : « Lambert C. Porter, La Fatrasie et le Fatras... », Romance Philology, 19 (1966), pp. 513-520 ; ici, p. 516.

[xxix] Cf. Émile Picot, Recueil général des sotties, 3 vol., Paris : Didot (SATF), 1902, t. I, p. 76, n. 1.