Première publication in : Serge Meitinger, Espaces et paysages. Représentations et inventions du paysage de l’Antiquité à nos jours, Paris : L’Harmattan/Université de La Réunion (Cahiers du CRLH, n°14), 2005, pp. 65-78.

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Fausses pistes et paysages-leurres dans la Navigatio sancti Brendani

 

Patrice Uhl

 

La Navigatio sancti Brendani a connu au Moyen Âge une extraordinaire diffusion[i] ; de même que ses nombreuses traductions et adaptations dans les langues verna­culaires romanes, germaniques et celtiques[ii]. Paradoxalement, la légende du saint irlandais n’est pas reprise dans  la somme hagiographique de Jacques de Voragine (Legenda Aurea). Mieux, elle a suscité l’hostilité de toute une frange du clergé : un satiriste anonyme du XIIIe siècle stigmatisait ce ramassis de sottises — O rem miram, risu dignam et plenam stulticie —, ces racontars de vieilles femmes — Fabolusum est, non verum neque verissimile ;/ Istic queque scripta sunt aniles fabule —, et criait à l’hérésie : Quod est nimis inimicum fidei catholice[iii]. D’autres choisirent de n’en rapporter qu’une version « rationalisée » ; la traduction occitane, par  exemple, saute l’épisode le plus populaire de la Navigatio (la célébration de la Cène sur le dos de la baleine) et passe directement de l’île aux brebis au Paradis des oiseaux : e troberon gran ramatz de bestial (…). E la Pascha fecha, meseron se en mar e vengron en un’autra yla en la qual troberon una bela fon e un albre de gran altesa ple de motz ausels.[iv] Pourtant les légendes hagiographiques ne manquent généralement pas de choses incroyables ou invraisemblables… Pourquoi la légende de saint Brendan aurait-elle donc, plus que d’autres, dérangé l’Église ? Probablement parce que ses éléments constitutifs reconduisaient à un imaginaire païen par trop distant de la pensée unique romaine. En dépit de l’habillage conforme que voulurent lui donner ses premiers rédacteurs (des moines irlandais exilés en Lotharingie, loin des raids vikings), trop d’éléments hétérodoxes affleuraient dans cette légende pour que saint Brendan pût être admis au rang des saints officiels de l'Église : des éléments tirés de la littérature antique (Homère, Virgile, Lucien, etc.), mais surtout du fonds traditionnel celtique. Des rapprochements frappants ont ainsi été établis entre la Navigatio et certains contes de mer irlandais ou immrama (Snédgus et Mac Riagla , Mael Duin, Húi Corra).[v]

 

Quoi qu’il en soit, ce qui est au cœur de la Navigatio, c’est la route du Paradis ; une route qu’il convenait de ne pas dévoiler à la légère et à la fois de ne pas écarter des tracés balisés par la tradition patristique. Or, la route du Paradis, telle qu’on se la représente à travers la textualité brendanienne, donne plus d’une fois l’impression d’être traversière ! En sondant des témoins importants comme la version latine du ms. G[vi], la traduction française en prose du ms. BNF 1553[vii], la traduction italienne (en dialecte lucquois) du ms. Tours BM 1008[viii, la version métrique lorraine de Gossuin de Metz (insérée dans l’Imago Mundi)[ix] et le remaniement métrique anglo-normand de Benedeit (Benoît)[x], on voit apparaître des divergences locales assez troublantes ; divergences que viennent confirmer des té­moins de moindre importance comme la version latine du ms. K (Paris, BNF, lat. 15076) et la traduction française en prose du ms. Paris, Bibliothèque Mazarine 1716[xi]. Pourtant l’ensemble de ces témoins se trouve à la fin du récit en concordance avec le dogme ecclésial : le paradis est à l’orient de l’orbis terrarum. Une vérité à laquelle tout le « fléchage » du voyage de saint Brendan n’avait pas préparé[xii].

 

Avant même que ne débute la relation du voyage, on observe un curieux flottement : le Paradis est pour les uns à l’ouest, et pour les autres à l’est ! Selon la vulgate, saint Brendan n’aurait conçu l’idée de son pèlerinage qu’après avoir recueilli le témoignage de Barint, un moine irlandais qui avait lui-même visité le Paradis terrestre ; Barint cite les paroles que son guide, Mermoc, avait prononcées au départ de l’Insula delitiarum pour la Terra repromissionis :

 

Ms lat. G : Pater ascende in navim et navigemus contra occidentalem plagam.

Ms. BNF 1553 : Bials peres entrons en cele nef et navions contre occident.

Ms. Tours BM 1008 : Sallie, padre, indela nave et navichiamo contra l’occidentale parte.

Ms. lat. K : Pater, ascende navem et navigemus contra orientalem plagam.

Ms. Maz. 1716 : Pere, entrons en ceste nef et najons vers Oriant.

G. Metz : Pere, alons [en] najant / Vers une isle contre Orient.[xiii]

 

Ce désaccord surprend vu que, sauf au départ d’Irlande, l’itinéraire est globalement fléché de la même façon[xiv] :

1.         Irlande (Brandon Head, Péninsule Dingle, SO de l’Eire) ~ île au Palais inhabité (à 40 jours). Cap au sud : encontre miedi (BNF 1553)[xv] ou cap à l’est : contre le souleil levant (Maz. 1716) ; contre Orïent (G. Metz). Le vent tombe au bout de quinze jours et saint Brandan s’en remet à Dieu :  Tantum dimittite vela extensa et faciat Deus sicut vult de servis suis et de sua navi (G) ; le quarantième jour, l’île apparaît au nord : ex parte septentrionali (G) = devers septentrion (BNF 1553) = dalla parte septentrionali (Tours BM 1008) = vers bise (G. Metz).

2.         Île au Palais inhabité ~ île aux brebis (Jeudi Saint). Cap inconnu : per diversa loca oceani ferebatur navis (G). Sur l’île aux brebis, saint Brendan et ses moines rencontrent le Procurateur qui leur indique le lieu où ils célébreront Pâques (sur le dos de Jasconius [xvi]: l’île-baleine) ; il les attendra sur l’île voisine : le Paradysus avium

3.         Île aux brebis ~  île-baleine (Pâques) ; île-baleine ~  Paradis des oiseaux. Cap à l’ouest : contra occidentalem plagam (G) =  encontre occident (BNF 1553) = contra l’occidentale plaga (Tours BM 1008) = vers la ou couche li solaus (G. Metz).

4.         Paradis des oiseaux (octave de la Pentecôte) ~  île de saint Ailbe (avant Noël). Cap inconnu : per tres menses nihil poterant videre nisi celum et mare (G) ; l’île apparaît enfin à l’horizon, mais il faudra patienter quarante jours avant de trouver un port.

5.         Île de saint Ailbe (octave de l’Épiphanie) ~ île aux eaux dormitives. Cap inconnu : et sive per navigium sive per vela ferebatur navis per diversa loca usque in inicium Quadragesime (c’est-à-dire entre le 13 janvier et carême-prenant) (G).

6.         Îles aux eaux dormitives ~  île du Procurateur. Cap au Nord : contra septen­trionalem plagam (G) = contre septentrion (BNF 1553) = contra la parte septentrionale (Tours BM 1008) = contre bise (G. Metz). Le vent tombe au bout de trois jours et la mer semble se figer : cessavit ventus et cepit mare esse quasi congelatum pre nimia tranquillitate (G). Saint Brendan s’en remet à nouveau à Dieu : ubicumque vult Deus enim gubernare illam, faciat (G) ; après vingt jours, un vent favorable les pousse vers l’est : ab occidente contra orientem (G) = d’occident dusques en orient (BNF 1553) = da occidente contra oriente (Tours BM 1008) = vers orïent (G. Metz). Le Jeudi Saint, ils retrouvent l’île du Procurateur ; Pâques sur l’île-baleine ; Paradis des oiseaux.

7.         Paradis des oiseaux ~ île-refuge. Cap inconnu. Après quarante jours de navigation, les moines sont pris en chasse par un monstre marin (ingens belva) ; venant de l’ouest, un second monstre (alterius bestie) fond sur lui et le vainc (dans BNF 1553, il s’agit de deux balainnes ; Benedeit parle d’un marins serpenz et d’une altre beste) ; le lendemain, ils découvrent une île où ils devront patienter trois mois à cause du mauvais temps.

8.         Île-refuge ~  île des Anachorètes. Cap au nord : contra septentrionalem plagam (G) = vers septentrion (BNF 1553) = contre bise (G. Metz) ; sauf Tours BM 1008 : contra la parte d’oriente  [Benedeit : Ø].

9.         Île des Anachorètes ~ île aux arbres. Cap inconnu. En mer un oiseau apporte le rameau d’un arbre inconnu ; l’île qu’ils atteignent peu après en est entièrement couverte [Benedeit : Ø].

10.       Île aux arbres ~ île d’Ailbe. Cap inconnu. Ils sont attaqués par un griffon : apparuit illis [avis] vocatur griffa (G) ; l’oiseau au rameau vient à la rescousse et terrasse le monstre. Benedeit insère directement cet épisode entre 7 et 12 ; le griffon (grips) est vaincu par un dragon (draguns).

11.       Île d’Ailbe ~ [île du Procurateur]. Cap inconnu. His perfinitis diebus festis (…)   circuibat oceanum per multum tempus (G) = Et ala entour le mer par molt de tans a le Pasque  (BNF 1553) ; [île-baleine ; Paradis des oiseaux] [Benedeit : Ø].

12.       Paradis des oiseaux ~ mer transparente (fête de saint Pierre = 29 juin). Cap inconnu. Cum sanctus Brendanus celebrasset Sancti Petri Apostoli festivitatem in sua navi, invenerunt mare clarum ita ut possent videre quic­quid subtus erat G) ; dans les profondeurs, des poissons plus ou moins monstrueux passent en cortège.

13.       Mer transparente ~ iceberg. Cap inconnu. Quadam vero die (…) apparuit illis columna in mare (G) = coulombe (BNF 1553) = colonna (Tours BM 1008) = colompne (G. Metz) = grant piler (Benedeit).

14.       Iceberg ~ île des Forgerons (à huit jours). Cap au nord : Transacta vero illa nocte, ceperunt fratres navigare contra septentrionem (G) = contre septem­trion (BNF 1553) = contra septentrione (Tours BM 1008) = contre bise (G. Metz). Le vent les pousse vers cette île : Sic ferebatur per octo dies navicula contra aquilonem (G) = contre aquilonem (sic) (BNF 1553) = contra la parte d’aquilone (Tours BM 1008) = contre bise (G. Metz).

15.       Île des Forgerons ~ île au volcan (à un jour). Cap au nord  : contra septentrionem (G) = encontre septemtrion (BNF 1553) = contra septentrione (Tours BM 1008) = contre septentrion (G. Metz). Le bateau est drossé à la côte, mais le vent tourne subitement : ad australem plagam (G) = devers miedi (BNF 1553) = inver la parte d’ostra (Tours BM 1008) = vers midi (G. Metz).

16.       Île au volcan ~ rocher de Judas (à sept jours). Cap au sud : contra meridiem (G) = tres miedi (BNF 1553) = inver merizo (Tours BM 1008) [G. Metz : ?]. 

17.       Rocher de Judas ~ île de Paul l’Ermite (à trois jours). Cap au sud : contra meridianam plagam (G) = contre miedi (BNF 1553) = contra la parte di merizo (Tours BM 1008) = contre midi (G. Metz) ; l’île apparaît au loin : contra meridiem (G) = contra merizo (Tours BM 1008) = devers midi (G. Metz) [BMF 1553 : ?].

18.       Île de Paul l’Ermite ~ île du Procurateur (à quarante jours). Cap au sud : contra meridiem (G) = contre miedi (BNF 1553) = contra merizo (Tours BM 1008) = contre midi (G. Metz) ; île-baleine ; Paradis des oiseaux.

19.       Paradis des oiseaux ~ Terre de promission (à quarante jours). Cap à l’est : contra orientalem plagam (G) = contre oriant (Maz. 1717) = inverso la parte d’oriente (Tours BM 1008) = contre orïent (G. Metz) [BMF 1553 : ?]. Le Paradis terrestre apparaît, une fois traversé l’épais brouillard qui le défend. Marche de 15 jours jusqu’au fleuve marquant la frontière entre le Paradis terrestre et le Paradis : Istud flumen non possumus transire (G). On sait d’après le récit de Barint que les eaux de ce fleuve courent : ab orientali parte ad occasum (G) = d’orient a occident (BNF 1553) = dal’orientale parte a ponente (Tours BM 1008) [G. Metz : ?].

20.       Terre de promission ~ Île des Délices (halte de 3 jours) ; retour en Irlande.

Benedeit escamote la plupart de ces indications, se bornant à préciser si le vent (orrez) est favorable ou contraire, s’il tombe ou se lève. Il n’y a en tout cas aucune mention du nord ni du sud : tout se place entre est et ouest. Il en conserve cependant trois : la première, relative au cap que les moines prennent au départ d’Irlande (1), est en complet désaccord avec les autres témoins : Le orrez lur veint de l’orient / Quis en meinet vers occident (vv. 211-212) ; la seconde, relative au cap pris la deuxième année au départ du Paradis des oiseaux (7), lui est propre : Trestout curent al portant vent/ Chis fait errer vers occident (vv. 893-894) ; la troisième enfin, relative au cap ultime (19), rejoint la tradition manus­crite : Tendent lur curs vers orïent (v. 1635).

 

On peut légitimement s’interroger sur la valeur de ces indications dans la version latine et dans ses traductions romanes. En théorie, leur fonction est véridictionnelle, mais on s’aperçoit vite que, loin de renseigner sur l’itinéraire des pèlerins, cette profusion d’informations égare. Le cap est fourni, certes, mais il suffit que le vent tombe pour que le curragh[xvii] vogue d’un point à l’autre de l’horizon au gré des courants. On retrouve les moines des jours ou des mois après quelque part en mer, sans que l’on sache vraiment s’ils ont progressé ou s’ils sont revenus au même point. De plus, le trajet n’est pas linéaire : le voyage est en effet rythmé par les grandes dates du calendrier liturgique. Sept ans durant, ils célébreront Pâques sur le dos de la baleine et Noël à l’île d’Ailbe ; chaque année, ils repartiront du Paradis des oiseaux à l’octave de la Pentecôte et de l’île d’Ailbe à l’octave de l’Épiphanie. Il y a bien « voyage », puisqu’ils découvrent des lieux nouveaux (qui ne seront visités qu’une seule fois), mais la position relative de tous ces lieux reste mystérieuse. Les indications temporelles n’apportent quant à elles aucun indice véritable : il faut quarante jour pour aller d’Irlande à l’île au Palais inhabité (après un virage à 90° ou à 180°), quarante jours pour aller de l’île d’Ailbe à l’île du Procurateur, quarante jours pour aller du Paradis des oiseaux à la Terre de promission, etc. Il faut aussi naviguer quarante jours autour de l’île d’Ailbe avant de pouvoir y accéder… L’aune est le nombre symbolique 40[xviii] ; du coup l’inférence : « c’est long, donc c’est loin » est, dans ce système, purement sophistique. Rien, surtout pas le temps, ne permet d’évaluer la distance réellement parcourue entre deux étapes. À l’échelle du pèlerinage, on retiendra que saint Brendan a mis sept ans pour aller d’Irlande au Paradis terrestre, mais que recto itinere ad locum suum reversus est (G, § 28) ; Benedeit est plus précis : en treis meis sunt en Irlande (v. 1813).

 

Les lieux dans la Navigatio ont une « tangibilité » variable. Certains peuvent sans abus être référés à une réalité géographique ; d’autres sont purement symbo­liques (comme l’île des Anachorètes, dont Benedeit ne parle pas)[xix] ; d’autres enfin servent de décor à des péripéties plus ou moins adventices (comme l’île aux arbres, dont Benedeit ne parle pas non plus)[xx]. Ceux qui se sont attachés à reconstituer le voyage de saint Brendan n’ont pas toujours tenu compte de ces différences de statut. On a ainsi conjecturé, conférant une égale « réalité » à toutes les îles et combinant comme s’il s’agissait de paramètres fiables les indications de cap et de durée, que saint Brendan avait atteint, au sud-est les Açores (São Miguel, Flores), Madère, les Canaries (Ténériffe), et au sud-ouest la mer des Sargasses et Cuba…[xxi] Or, compte tenu du caractère cyclique de l’itération, des ellipses portant sur plu­sieurs années (dans la Navigatio, il n’est jamais question que de quatre passages au Paradis des oiseaux : 2, 6, 11 (allusivement) et 18 ; trois chez Benedeit : 2, 6 et 18) et des raccourcis du type : « ils voyagèrent durant longtemps en tout lieu », la reconstitution fidèle du trajet des moines est une parfaite gageure. La géographie brendanienne s’ancre, j’y reviendrai, dans la réalité géographique des anciens Irlandais, mais l’espace parcouru est avant tout un espace imaginaire dont les isotopes ne coïncident que par raccroc avec les points des cartes marines modernes. De fait, la seule chose que l’on puisse tirer de l’examen des divers avatars de la Navigatio est une sorte d’étagement des lieux visités du nord au sud :

1) Les moines partent du sud-ouest de l’Irlande en direction du sud (ou de l’est, ou de l’ouest), puis ils remontent vers le nord : ils contournent donc la Britannia par l’est ou l’Hibernia par l’ouest (à moins qu’ils n’empruntent tout bonnement le canal Saint George) et parviennent au nord de ces deux îles.

2) Du Palais inhabité à l’île aux brebis, on peut considérer qu’ils naviguent dans la même zone : le contenu d’une corbeille de pain et d’une cruche d’eau suffit à les nourrir (le caractère miraculeux de cette provende est relativisé par le détail « réaliste» d’un strict rationnement).

3) Par rapport à l’île aux brebis, le Paradis des oiseaux est tout proche : il suffit de contourner la première île pour découvrir la seconde, à l’ouest.

4) Du Paradis des oiseaux à l’île d’Ailbe, puis de l’île d’Ailbe à l’île aux eaux dormitives, on les perd. D’après la Navigatio, ils repartent de la dernière île en mettant le cap au nord et peinent vingt jours dans le mare congelatum, avant d’atteindre, à l’est, l’île du Procurateur. Ils venaient apparemment du nord-ouest, et non des Açores !

5) Du Paradis des oiseaux à l’île-refuge, ils partent vers l’ouest (7) : ils voient en effet arriver droit sur eux, venant de l’ouest, le monstre marin salvateur ; l’indication du cap est du reste chez Benedeit.

6) De l’île-refuge à l’île des Anachorètes, le cap est au nord (8). Pendant des mois, ils parcourent une mer de faerie (île aux arbres, attaque du griffon, etc.).

7) Du Paradis des oiseaux à la mer transparente on peut supposer un nouveau départ vers l’ouest (voir Benedeit, qui passe de 7 à 12).

8) À partir de l’étape 14, se dessine un double alignement  : a) du sud vers le nord : mer transparente (29 juin)/ iceberg/ îles des Forgerons (à huit jours)/ volcan = (à un jour) ; b) du nord vers le  sud : volcan/ rocher de Judas (à sept jours)/ île de Paul l’Ermite (à trois jours). Si je compte bien (8 + 1 = 9 ; 7 + 3 = 10), l’île de Paul l’Ermite est à peine plus méridionale que l’iceberg ; elle est en tout cas plus septentrionale que l’île du Procurateur (à 40 jours au sud).

 

Soit l’étagement :

 

                                       Volcan (bouche de l’Enfer)

         Île des Forgerons             

         Iceberg                              Rocher de Judas

         mer transparente                                              Île de Paul l’Ermite

                                                                                                        

                            île des Anachorètes

                       

                                    île refuge           Paradis des oiseaux            Île du Procurateur

                                                                                                                                

                                                                                                      Palais inhabité

                                                                                             Irlande

 

Une bonne partie de la pérégrination se déroule donc dans une bande de l’Atlantique, ayant pour extrême septentrion le volcan et pour extrême méridien le sud-ouest de l’Irlande.

 

Intéressons-nous aux paysages des lieux compris entre ces latitudes extrêmes, en commençant par le groupe le plus oriental (G, § 6 et §§ 9-11) et en terminant par le groupe le plus occidental (G, §§ 22-26) ; je signalerai au passage les lieux réels susceptibles d’avoir quelque rapport avec la géographie brendanienne :

— L’île au Palais inhabité (G, § 6) : l’île est rocheuse et élevée (valde saxosa et alta) ; la côte se présente comme une imposante falaise, un mur vertigineux (ripam altissimam sicut murum) ; elle n’offre pas le moindre endroit où amarrer le bateau ; Benedeit ajoute le détail des dangereux tourbillons qui remontent des profondeurs : Des creos desuz la mer resort,/ Pur quei peril i at mult fort (vv. 257-258). Au bout de trois jours, les moines trouvent un port (en fait une sorte de faille, entaillant la vertigineuse falaise) : Erat namque petra incisa ex utraque parte mire altitudinis sicut murus. Si l’on s’en tient aux indications du texte, l’île est située au nord de l’archipel britannique. Une île de cette région pourrait correspondre au paysage hostile décrit : l’île de Saint-Kilda dans les « Outers Hebrides » (il y subsiste les vestiges de trois chapelles, dont l’une était dédiée à saint Brendan).

— L’île aux brebis (G, § 9) : aucune difficulté d’approche ni de mouillage. L’île a un caractère avenant : viderunt aquas largissimas manare ex diversis fontibus plenas piscibus. Les eaux poissonneuses n’en sont pas la principale richesse ; l’île est en effet peuplée d’une multitude de brebis blanches (elles sont si nombreuses que l’on ne distingue plus le sol) : ita ut non possent ultra videre terram pre multitudine ovium. Ces brebis sont aussi grosses que des bœufs ; une particularité que le Procurateur justifie par deux raisons (absence de mulsion et clémence de l’hiver) : Nemo colligit lac de ovibus in hac insula, nec hiemps distringit illas.

— Le Paradis des oiseaux (G, §11) : l’île est verte et fleurie : viderunt aliam insulam (…) herbosam ualde et memorosam plenamque floribus. Au sud, un ru à peine plus large que le curragh offre un abri idéal ; les moines, halant le bateau, en remontent le cours jusqu’ à la source. Là s’élève un arbre imposant entièrement couvert d’oiseaux blancs : Erat autem super illum fontem arbor mire latitudinis, cooperta avibus candissimis. L’île aux brebis et le Paradis des oiseaux sont très peu distantes l’une de l’autre. La plupart des commentateurs s’accordent à les localiser aux Féroé (le nom de l’archipel dérive d’ail­leurs du danois faar « mouton »). On a proposé pour la première Streymoy ou Vargar. Au IXe siècle le savant irlandais Dicuil, qui visita les Féroé, notait dans son De mensura orbis terrae (825) la présence de moutons sauvages sur plusieurs îles de l’archipel ; il relevait aussi celle de colonies d’oiseaux : « Sunt aliae insulae multae in septentrionali Britanae oceano (…), plenae innumerabilibus ovibus, ac diversis generibus multis nimis marinarum avium »[xxii].

— L’île-baleine (G, § 10) : dans les parages des deux îles précédentes se trouve une île au statut particulier, puisqu’on ne la rencontre que le jour de Pâques, c’est l’île-baleine. Quoique la nature animale de Jasconius soit vite dévoilée, le dos de la baleine est d’abord décrit comme un paysage : c’est une île rocheuse (insula petrosa), sans herbe (sine ulla herba). Le texte comporte, semble-t-il, une note d’humour, puisque le rédacteur souligne que la végéta­tion y est très clairsemée (silva rara erat ibi) et qu’il n’y a pas le moindre grain de sable sur le littoral (in litore illius nihil de arena fuit)[xxiii].

— L’iceberg (G, §22) : La « colonne » apparaît, une fois la mer transparente traversée. Cette « colonne » est énorme : les moines ne l’atteignent que trois jours après l’avoir aperçue à l’horizon ; son sommet touche le ciel : Namque alcior erat quam aer. Elle semble de cristal pur et il y fait aussi clair à l’intérieur qu’à l’extérieur : lux solis non minor erat intus quam foris. Une sorte de filet paraît la recouvrir : détail que l’explorateur Timothy Severin a expliqué par les blocs de glaces brisés qui généralement entourent les icebergs et qui, de loin, peuvent faire penser aux mailles d’un filet[xxiv]. Cette « colonne » n’est pas une pure allégorie, mais selon toute apparence l’un de ces icebergs qui descendent en juin vers le sud et dérivent parfois très au large des régions arctiques.

— L’île des Forgerons (G, § 23) : devant cette île saint Brendan perd pour la seule fois du voyage confiance en la protection divine : Vere, fratres, angustia est mihi de hac insula. Les moines sont parvenus in confinibus infernorum. La nature maléfique de l’île est inscrite dans sa physionomie : viderunt insulam non longe, valde rusticam, saxosam atque scoriosam, sine arboribus et herba. L’île est peuplée de terrifiants forgerons[xxv] dont l’activité bruyante métaphorise un puissant phénomène volcanique : éruption avec projection de lapilli en mer ou surgissement d’un nouvel îlot près des côtes. Selon un vulcanologue islandais, Sigurdur Thorarinsson, la description de la Navigatio évoquerait les îles de Surtsey ou de Vestmannaey (« l’île des hommes de l’est »), au large des côtes méridionales de l’Islande[xxvi].

— L’île au volcan (G, § 24) : le volcan est archétypal : c’est un cône de haute altitude (mons altus) dont le sommet se perd dans les nuages (quasi per tenues nebulas) ; du cratère s’échappe de la fumée (valde fumosus erat in summitate). Le rivage de l’île est constitué de falaises de lave noire, si hautes qu’à leur pied, on distingue à peine le sommet de la montagne : Erat namque ripa illius magne altitudinis ita ut summitatem illius vix potuissent videre, et coloris carbonis et mire rectitudinis sicut murus. Les moines sont témoins d’une formidable éruption, au cours de laquelle le volcan et la mer se confondent dans un même brasier : ita ut totus mons usque in mare unus rogus apparuisset. On pense au Mont Hekla ou au Mont Katla (sud de l’Islande), ou encore au Mont Beerenberg, sur l’île de Jan Mayen (entre l’Islande et la côte est du Groenland) [xxvii].

— Le rocher de Judas (G, § 25) : il ne s’agit plus d’une île, mais d’un « rocher nu » (petra nuda) ; tout autour l’eau est coagulata. Ce lieu théorique, où Judas subit les plus horribles tourments, est l’occasion d’un long exposé strictement conforme aux données de l’eschatologie chrétienne sur la géographie de l’enfer.

— L’île de Paul l’Ermite (G, § 26) : l’île est petite et toute ronde : erat autem parva et   nimis rotunda illa insula quasi unius stadii (environ 180 m) ; elle est d’accès ingrat, car le rivage est fort élevé : minime poterant aditum invenire pre altitudine ripe illius. Le centre de l’île est occupé par un bloc rocheux totalement dépourvu de végétation : De terra vero nihil habuit desuper, sed petra nuda in modum silicis apparuit . Ce bloc est d’une absolue rigueur géométrique : quantum erat latitudinis et longitudinis, tantum et altitudinis[xxviii]. C’est un lieu abstrait, austère, ascétique, transposant dans le milieu océanique le désert du primus eremita.

 

Tels sont les paysages que l’on peut au moindre coût placer dans cette large bande septentrionale. On y trouve également deux mers : 

— Le mare congelatum (G, § 14) : la théorie selon laquelle le mare congelatum serait la mer des Sargasses est fantaisiste. Le segment latin : « et cepit mare esse quasi congelatum pre nimia tranquillitate » a été interprété différemment par les traducteurs. Certains n’ont conservé que l’idée d’une eau parfaitement étale : et commencha li mers a estre aussi que acoisie pour le grant paisievleté (BNF 1553) = et fu la mer quoie et paisible (Maz. 1716) = e cominciò lo mare quazi a essere preso per la grandissima bonaccia (Tours BM 1008). Benedeit parle, lui, d’une mer « épaisse comme un marécage » : Espesse fud cume palud (v. 791) ; d’où la conjecture sur la mer des Sargasses (à cause des algues…). Mais Gossouin de Metz traduit plus justement l’adjectif latin par le mot betee « gelée » : Lors virent la mer a coi tens / aussi com ele fust betee (vv. 804-805). Le mare congelatum de la Navigatio est à l’évidence la même chose que le mare concretum de Pline : la banquise (que l’on rencontre aux abords de Thulé)[xxix]. Du reste, Antoine de La Sale le confirme : Norwegh est une grande region assise dessoubz de pol articque. (…). En icelle region sont diverses mers. La est la mer congelee, que l’on dist mare congellatum.[xxx] Sachant que les moines reviennent directement à l’île du Procurateur par un vent soufflant ab occidentem contra orientem, il n’est pas douteux que le mare congelatum se trouve quelque part dans la région dont parle l’auteur du XVe siècle.

—    La mer transparente (G, § 21) : cette mer est proche de la zone où les moines croisent l’iceberg.

Intéressons-nous à présent aux paysages des îles dont la localisation reste plus indécise, faute d’indices internes :

— L’île d’Ailbe (G, § 12) : l’île n’est pas décrite ; on sait simplement qu’elle est perdue au milieu de l’océan et que son accès est particulièrement ardu : les moines tourneront autour quarante jours avant de découvrir un port à la dimension de leur navire (portus angustus, tantum unius navis recepcio). On pourrait se figurer, d’après l’hyperbole temporelle, un relief identique à celui de l’île au Palais inhabité, mais il ne faut pas perdre de vue que cette « quarantaine » (les moines l’occupent à prier et à jeûner) est avant tout purificatoire. L’identification de l’île d’Ailbe à Madère ou à Flores (Açores) ne repose sur aucun argument sérieux : on voit mal en outre pourquoi un saint irlandais († ca 530) s’y serait établi…Sa localisation aux Shetland[xxxi], semble beaucoup plus conforme à la tradition érémitique irlandaise. Antoine de La Sale la disait aussi en « mer de Norvège »[xxxii].

— L’île aux eaux dormitives (G, §13) : pas de description. L’accès est aisé ; la nature est généreuse : invenerunt fontem lucidissimum et herbas diversas ac radices in circuiti fontis diversaque genera piscium discurentes per alveum in mare. L’endroit serait édénique, si n’y rôdait le malin : les moines, bravant l’interdit de saint Brendan, boivent goulûment d’une eau faée ; ce qui les plonge aussitôt dans un sommeil de plomb. Cette île est relativement septentrionale : à trois jours plus au nord, commence le mare congelatum. L’île de São Miguel (Açores), « qui possède des eaux dérivant de gisements divers et dont certaines sont susceptibles de provoquer des intoxications »[xxxiii], ne paraît pas concernée.

— L’île-refuge (G, §16) : l’île est vaste et arborée : viderunt insulam procul arbustam valde et spaciosam. La nature rappelle celle de l’île aux eaux dormitives, mais cette fois aucune trace du malin ! Saint Brendan sait qu’au sud de cette île sourd une source, auprès de laquelle croissent herbes et racines comestibles ; les restes échoués du monstre marin (G, § 15) permettent aux moines de se nourrir pendant trois mois.

— L’île des Anachorètes (G, § 17) : cette île se singularise par son absence de relief : on la dirait au ras des flots. On n’y voit ni arbre ni rien d’autre qui pût être agité par le vent : Erat illa insula mire planiciei, in tantam ut illis videretur equalis mari, sine arboribus aut aliquid a vento moveretur. Elle est vaste. Il y pousse de mystérieux fruits blancs et pourpres appelés « scaltes » (ou « caltes »), qui constituent la seule nourriture des membres de la congrégation monastique (les Fors gens) établie en ce lieu : Valde enim erat spaciosa, tamen cooperta scaltis albis et purpureis.

— L’île aux arbres (G, §18) : pas de description ; l’île est caractérisée par l’unique variété d’arbres qui s’y trouve, laquelle donne des sortes de raisins gros comme des pommes : viderunt insulam totam coopertam arboribus densissimis habentes fructum predictum uvarum incredibili fertilitate […]. Nulla erat sterilis arbor, nullaque erat alterius generis in eadem insula.

 

De façon générale, une île d’accès aisé, où existe de la végétation, des arbres, des herbes et des racines comestibles, des sources, des rivières poissonneuses, etc., est un lieu faste. À l’inverse un lieu entièrement rocheux, sans végétation et aux côtes ingrates, découpées et/ou hautes comme des murs est un lieu néfaste.[xxxiv] On reste dans une topique des plus conventionnelles. Mais s’il existe bien, d’après ces critères, des lieux uniment positifs (l’île aux brebis, l’île-refuge) et des lieux uniment négatifs (l’île au Palais inhabité, l’île des Forgerons, l’île au volcan), la plupart des autres sont des lieux ambigus[xxxv] : le Paradis des oiseaux n’est tout au plus qu’un paradis d’attente (ces oiseaux blancs sont des anges déchus, ayant conservé l’espoir que Dieu les rappelle un jour au Paradis) ; l’île aux eaux dormitives, malgré sa nature paradisiaque, est un lieu de péché : les moines y transgressent un interdit ; l’île des Anachorètes (combinant comme l’île-baleine des polarités opposées) est un « entre-deux », un lieu purgatoire : le second des trois moines pécheurs devra y expier des fautes passées. Dans ces conditions, le voyage de saint Brendan ressemble fort à un voyage circulaire de sept ans dans la géographie du péché. Tout le voyage reste en effet strictement septentrional, autrement dit symboliquement reconductible au domaine du diable.[xxxvi]

 

Dès lors évoquer les Canaries, les Açores, Madère, la mer des Sargasses ou Cuba relève du contresens. Et ceux qui s’obstinent à voir en saint Brendan une sorte de Christophe Colomb du VIe siècle feraient bien de se reporter à l’explicit du manuscrit BNF 1553 : Chi define de saint Brandain et des merveilles k’il trouva en le mer d’Irlande. Cette « mer d’Irlande » n’est évidemment pas celle des cartes modernes, mais au sens extensif l’immense espace océanique connu des navi­gateurs irlandais depuis le haut Moyen Âge. On sait, par exemple, que dès le VIIe siècle des communautés religieuses s’étaient établies, non seulement aux Féroé et dans les divers archipels situés au nord de l’Écosse (Shetland, Orcades, Hébrides), mais aussi en Islande : le Livre des Islandais (Islendingabók) du savant Ari Thorgulsson (premier quart du XIIe s.) parle de ces papar irlandais que les Vikings trouvèrent sur place à leur arrivée (vers la fin du IXe siècle)[xxxvii]. Pour le rubricateur du manuscrit BNF 1553, la « mer d’Irlande » englobait tout naturellement la « mer de Norvège ».[xxxviii]

Mais le Paradis est-il à l’ouest ou bien à l’est ?

 

Le flottement que l’on relève à ce propos dans la tradition manuscrite de la Navigatio est de manière résiduelle symptomatique du chiasme idéologique qui existait à date ancienne entre les données culturelles et légendaires celtiques primitives et la nouvelle doxa romaine. Pour un peuple de marins, tardivement et superficiellement christianisé comme les Irlandais, la Terre promise ne pouvait en effet se rencontrer qu’à l’ouest. La description de la Terra repromissionis qu’on peut lire dans la Navigatio (G, §§1 et 28) s’écarte en tout cas des canons descriptifs de la littérature religieuse et didactique dérivée de l’Apocalypse de saint Jean le Théologien[xxxix]. Au point que l’on a reconnu dans celle-ci une description du mystérieux Éden occi­dental appelé Vinland (« Pays des vignes ») par les Vikings[xl].

 

Le problème, c’est que la tradition chrétienne a toujours situé le Paradis à l’orient, et même à l’extrême-orient de l’orbis terrarum. Antoine de La Sale (qui compile dans le chapitre de La Salade consacré au Paradis terrestre l’essentiel des sources latines et médio-latines sur le sujet) résume fort bien les choses :

Et, premier, vueil parler du paradis terrestre, qui est le chief du corps de toute la terre (le point culminant du monde)... Lequel paradiz est assis (situé) es parties orientalles, c’est assavoir en la fin et ou plus extreme de la partie de Aise (Asie)[xli].

 

Les hésitations de la tradition manuscrite (choix délibérés, bourdes scrip­turaires ou actes manqués ?) montrent que la « normalisation » des données légendaires n’allait pas forcément de soi. Dans la Navigatio, cette opération passe, entre autres, par un brouillage méthodique des pistes. La stratégie est simple (pour ne pas dire simpliste) : on égare le lecteur (ou l’auditeur) en multipliant les éléments d’authentification (en particulier les indications de cap) ; on le laisse « errer » (er(r)er < iterare « voyager » / er(r)er < errare « s’égarer, se tromper ») dans un espace de faerie, qui est aussi l’espace du mensonge, du faux-semblant et du leurre ; puis au dernier moment on le délivre de l’erreur en lui assénant la seule vérité mémorable : la Vérité des Écritures et de Rome ! Mais cette Vérité paraît n’avoir été que très inégalement intériorisée par ceux-là mêmes qui étaient chargés de la diffuser : en amont de la tradition le meilleur témoin latin, le ms. G (Xe siècle), la contredit dès le premier chapitre…

 

Benedeit, plus proche de la cour royale que des milieux monastiques (le poème est dédié à Donna Aaliz la reïne : Aalis ou Adeliza de Louvain, épouse en secondes noces du roi Henri Ier d’Angleterre) et pour qui l’art du récit devait primer sur le souci didactique, s’épargne tout brouillage : dans le poème du clerc anglo-normand les moines mettent à deux reprises le cap à l’ouest, car tout le monde sait que c’est dans cette direction que des Irlandais iront spontanément chercher le Paradis. La volte-face finale : Tendent lur curs vers orïent (concession plutôt voyante à la doxa romaine) ne relève ni du paradoxe ni de la contradiction, mais de la simple prudence : on ne badinait pas avec une Vérité de l’Église au début du XIIe siècle !



[i]               Environ 120 manuscrits ont conservé l’œuvre latine ; voir Carl Selmer, Navigatio Sancti Brendani abbatis from Early Latin Manuscripts, Notre Dame (Indiana), University of Notre Dame Press, 1959, pp. 105-116.

[ii]              Voir Carl Selmer, « The Vernacular Translations of the Navigatio Sancti Brendani : A bibliographical Study », Mediaeval Studies, 18 (1956), pp. 145-157. Pour une infor­mation rapide sur la textualité médiévale de la légende, voir Grundriss der Roma­nischen Literaturen des Mittelalters (GRLMA), vol. 6, t. 2, Heidelberg, Carl Winter, 1970, pp. 243-246 ; Dictionnaire des Lettres françaises, t. I : Le Moyen Âge, Paris, Fayard (La Pochothèque), 2e éd. revue et mise à jour sous la dir. de Geneviève Hasenohr et Michel Zink, 1992, pp. 1057-1058.

[iii]              Paul Meyer, « Satire en vers rythmiques sur la légende de saint Brendan », Romania, 31 (1902), pp. 376-379 ; je cite ici les vers 13, 22-23 et 26. Le dominicain Vincent de Beauvais était du même avis : l’histoire de saint Brendan est écartée du Speculum Historiale (XXII, 81) pour cause de « délires apocryphes ».

[iv]              Carl Wahlund, « Eine altprovenzalische Prosaübersetzung von Brendans Meerfaht », dans : Beiträge zur Romanischen und Englischen Philologie. Festgabe für Wendelin Fœrster, Halle, Niemeyer, 1902, pp. 175-198.

[v]              Voir Whitley Stokes, « The Voyage of Snédgus and Mac Riagla », Revue Celtique, 9 (1888), pp. 14-25 ; « The Voyage of Maël Duin », Revue Celtique, 9 (1888), pp. 447-495 et 10 (1889), pp. 50-95 ; « The Voyage of the Húi Corra », Revue Celtique, 14 (1893), pp. 22-69. Il existe un doute à propos de l’immram le plus proche de la Navigatio : Le Voyage de Mael Duin. Il se pourrait en effet que ce soit l’œuvre latine qui ait inspiré l’œuvre irlandaise, et non l’inverse ; de toute façon l’intrication du christia­nisme et du paganisme dans la culture irlandaise des IXe-XIe siècles est constante ; voir Mario Esposito, «  Sur la Navigatio Sancti Brendani et sur ses versions italiennes », Romania, 64 (1938), pp. 328-346 ; spéc., pp. 338-340.

[vi]              Carl Selmer, op. cit. (1959) ; texte du ms. G = Gand, Bibliothèque de l’Université, n° 401 (Xe s) : pp. 1-82.

[vii]             Carl Wahlund, Die altfranzösische Prosaübersetzung von Brendans Meerfahrt nach der Pariser Hdschr. Nat. Bibl. fr. 1553, Uppsala-Leipzig, 1900 [Genève, Slatkine Reprints, 1974]. Texte du ms. BNF 1553 (XIIIe s.), pp. 1-101.

[viii]            Jacqueline Galy, Navigatio sancti Brendani. Édition critique de la version italienne contenue dans le Ms. 1008 de la BM de Tours [XIIIe s.] —Thèse de 3e C., Univ. de Nice, 2 vol., 1973 ; texte : vol. II, pp. 232-321.

[ix]              Alfons Hilka, Drei Erzählungen aus dem didaktischen Epos « L’Image du monde » (Brandanus — Natura — Secundus), Halle, Niemeyer, 1928, pp. 1-49 [texte de la 3e rédaction de l’Imago Mundi (ca 1250) : ms. Londres, Brit. Libr., Harley 4333].

[x]              Ian Short & Brian Merrilees, Benedeit. The Anglo-Norman Voyage of St Brendan, Manchester, Manchester University Press, 1979 [texte du ms. Londres, Brit. Libr., Cotton Vespasian B.X (I) (déb. XIIIe s.] ; Le Voyage de saint Brandan par Benedeit Paris, UGE (10/18), 1984 (texte et traduction en français moderne).

[xi]              Le texte du ms. lat. K = BNF, lat. 15076 (XIIe s.) a été imprimé par Carl Wahlund, op. cit. (1900), en vis-à-vis de la traduction française du ms. BNF 1553 ; texte de la traduction du ms. Maz. 1716 (XIIIe s.) : pp. 103-201.

[xii]             Il faudrait bien sûr étendre ce sondage à l’ensemble de la tradition manuscrite, mais ce serait, vu son ampleur, une tâche démesurée.

[xiii]            Le ms. porte « contre orient » (v. 64) ; Alfons Hilka a rejeté cette leçon et imprimé : « contre occidant ».

[xiv]            Benedeit écourte le récit de Barint : pour le poète anglo-normand, saint Brendan avait déjà conçu son projet avant de le consulter. On apprend juste que Mermoc vivait sur une île qui était si proche du Paradis qu’on y menait la même vie et qu’on pouvait y entendre chanter les anges.

[xv]             Contra solsticium estivale (G) = contra lo tenpo statareccio (Tours BM 1008).

[xvi]            Jasconius (Iasconius) < irl. iasc « poisson ».

[xvii]            Le curragh est le bateau traditionnel des navigateurs irlandais. Il était fait d’une carcasse de lattes de bois recouverte d’une ou de deux ou trois épaisseurs de peaux de bœuf ; le calfatage s’opérait avec de la graisse animale. De petite dimension, il avançait à la voile ou à la rame et se gouvernait par un aviron de queue. Contrairement au coracle, bateau à carcasse d’osier utilisé en rivière, le curragh était conçu pour la haute mer ; voir Adolf Mahr, « Coracles und Curachs », Zeitschrift für Celtische Philologie, 23 (1943), pp. 39-55.

[xviii]           La référence est biblique : Nombres,14. La grande proximité ou la simple proximité sont exprimées par des nombres plus « parlants » : un, trois, sept ou huit jours de voyage. Voir Janet Hillier Caulkins, « Les notations numériques et temporelles dans la Navigation de saint Brendan de Benedeit », Le Moyen Âge, 80 (1974), pp. 245-260.

[xix]            Ce qui l’oblige à se débarrasser assez cavalièrement du moine pécheur censé y être resté : Cum se numbrent li cumpaignun/ En lur cunte failent a l’un,/ E ne sevent qu’est devenuz/ Ne en quel leu est detenuz (vv. 1493-1496). Le moine s’est pour ainsi dire volatilisé entre le rocher de Judas et l’île d’Ailbe… Je rappelle que saint Brendan avait élu quatorze moines parmi les trois mille de sa congrégation ; le jour du départ il accepte à bord du curragh trois moines supplémentaires, non sans avoir prophétisé qu’ils n’achèveraient jamais le pèlerinage à cause de leur nature pécheresse : le pre­mier, abusé par le malin sur l’île au Palais inhabité, perdra la vie mais sauvera son âme ; le second devra rester parmi les pénitents de l’île des Anachorètes ; le troisième se jettera à la mer pour rejoindre à la nage les diables de l’île au volcan.   

[xx]             Ce qui l’autorise à substituer un dragon à l’oiseau porteur de rameau (prolepse de l’épisode de l’île aux arbres dans l’œuvre latine).

[xxi]            Je renonce à lister ici les nombreux travaux consacrés à l’identification des diverses îles de la Navigatio ; on se reportera aux notes et à la bibliographie des éditions citées. 

[xxii]            Le texte de Dicuil est cité par Carl Selmer, op. cit. (1959), pp. XXIII, n. 12. La remarque du Procurateur sur la clémence de l’hiver correspondrait assez à la réalité, puisque les Féroé bénéficient de l’influence du Gulf Stream. Si les îles peuplées d’oiseaux ne manquent pas dans l’archipel des Féroé, il s’en rencontre aussi dans tout l’Atlantique Nord : l’île islandaise d’Eldey (N 63°43’ W 22°58’), par exemple, est fameuse pour sa colonie de fous de Bassan. Ceci dit l’arbre chargé d’oiseaux est un thème traditionnel celtique repris par la littérature arthurienne ; voir Le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes et Parzival de Wolfram von Eschenbach..

[xxiii]           On a renvoyé Jasconius à la Bible (Jonas, 2), à Lucien (Histoire véritable, I) et même aux Mille et une Nuits (histoire de Sindbad)… Selon Jacqueline Galy, op. cit., II, p. 255, n. 4 : « Il pourrait s’agir, non d’une baleine mais d’une île flottante, ou d’une de ces îles qui apparaissent et disparaissent aussi soudainement, phénomène fréquent au large de l’Islande. Dans la baie de Dingle [SO de l’Eire], l’une des îles Magharees s’appelle Illaunimmil, déformation de Oilean miol-mor, c’est-à-dire “île de la baleine“, car elle aurait la forme du cétacé ».

[xxiv]           Je cite ce témoignage d’après Suzanne Martinet, « La navigation de St Brendan (manuscrit 345 de Laon) », dans : Nouveaux mondes et mondes nouveaux au Moyen Âge, Greifswald, Reineke-Verlag (Wodan : Greifswalder beiträge zum Mittelalter, vol. 37 ; Serie 3), 1994, pp. 87-92 ; spéc., pp. 89-90. Je n’ai pas eu accès au livre de Timothy Severin (Le Voyage du Brendan, Paris, Albin Michel, 1978), relatant un voyage entre l’Irlande et l’Amérique du Nord accompli à bord d’un curragh moderne, construit selon les indications de la Navigatio (voir G, § 4). D’autres explorateurs de l’Atlan­tique Nord, à commencer par Charcot, ont souligné l’excellence de la description de l’iceberg ; voir Jean Richard, « Voyages réels et voyages imaginaires, instruments de la connaissance géographique au Moyen Âge », dans : Culture et travail intellectuel dans l’Occident médiéval, Paris, Éd. du CNRS, 1981, pp. 211-219 ; spéc., pp. 213.

[xxv]            Ces forgerons infernaux sortent à la fois de la Bible (Ésaïe, 44, 12 et 54, 16) et de Virgile (Aen., III, 570-681).

[xxvi]           Voir Suzanne Martinet, art. cit., pp. 90-91.

[xxvii]          Ténériffe eut autrefois ses partisans ; l’idée remonte à A. d’Avezac, « Les îles fantas­tiques de l’océan occidental au Moyen Âge », Nouvelles Annales des voyages et de science géographique, nouv. sér., 1 (1845), p. 299.

[xxviii]          Cette rigueur rappelle la nouvelle Jérusalem : « Il [l’un des sept anges] mesura la ville avec le roseau, et trouva douze mille stades ; la longueur, la largeur et la hauteur en étaient égales » (Apocalypse, 21, 16-17).

[xxix]           A Thule unius diei navigatione mare concretum, a nonnulis Cronium appellatur (Hist. Nat., IV, 30). Isidore de Séville reprend au VIIe siècle la même expression : Thyle ultima insula Oceani inter septentrionalem et occidentalem plagam ultra Brittonia (…). Unde et pigrum et concretum est ejus mare (Etymol., XIV, 6, 4).

[xxx]            Éd. Fernand Desonay, Antoine de La Sale. Œuvres complètes. T. I : La Salade, Liège-Paris, Faculté de Philosophie et Lettres-Droz (Bibl. de la Fac. de Phil. et Let. de l’Univ. de Liège ; fasc. 68), 1935, p. 133.

[xxxi]           Voir William Reeves, The Life of St. Columba, founder of Hy, Dublin, 1857 ; cité par Carl Selmer, op. cit. (1959), p. XIX, n. 13.

[xxxii]          Item, en la mer de Norweghe, encontre nostre minuyt, sont diverses ysles gettans feux et flambes puans ; dont sont ouyes maintes voix cryans, brayans, plaines de lamentacions, aussi voix terribles, tonnoires et esclers ; ainsi que sainct Brandin escript, et de une ysle, nommee Famillie Albe, grant foyson de gens come ames, qui la se purifioyent incessablement, faisans processions en l’honneur de Dieu (éd. Fernand Desonay, op. cit., p. 133).

[xxxiii]          Ian Short & Brian Marrilees, op. cit. (1984), p. 136, note au v. 617. 

[xxxiv]          L’île de Paul l’Ermite y compris : c’est une marche conquise sur le territoire du mal.

[xxxv]          L’île-baleine y compris : Jasconius combine des polarités contraires. 

[xxxvi]          Voir Jean Larmat, « Le réel et l’imaginaire dans la Navigation de Saint Brandan », dans Voyage, quête, pèlerinage dans la littérature et la civilisation médiévales, Senefiance 2, Aix-en-Provence, pp. 169-182 ; spéc., pp. 176-177. Le « background » est biblique : « La parole de l’Éternel me fut adressée une seconde fois, en ces mots : Que vois-tu ? Je répondis : Je vois une chaudière bouillante, du côté du septentrion. Et l’Éternel me dit : C’est du septentrion que la calamité se répandra sur tous les habitants du pays » (Jérémie, 1, 13-14).

[xxxvii]         Voir Patrimoine Littéraire Européen, tome 3 : Racines celtiques et germaniques, Bruxelles, De Boeck, 1991, p. 415, texte n° 103 : « À cette époque le territoire d’Islande compris entre les montagnes et le rivage était couvert de forêts. Alors vivaient ici des chrétiens que les Norvégiens appellent papar ; mais ils quittèrent le pays dans la suite, parce qu’ils ne voulaient point rester en contact avec des païens, et y laissèrent des livres irlandais, des clochettes et des crosses, d’où l’on put conjecturer qu’ils étaient des Irlandais » (trad. F. Wagner).

[xxxviii]        Il est connu que les Scandinaves qui colonisèrent l’Islande, en majorité des Norvégiens, étaient accompagnés de Celtes en provenance des archipels du nord de l’Écosse. Rien ne s’oppose à ce que des Celtes aient également « piloté » les Vikings jusqu’au Groenland et au Vinland.  

[xxxix]          Benedeit introduit en revanche dans la description du Paradis terrestre divers ornements directement inspirés de saint Jean le Théologien ; d’autres sont de son cru. L’intention du clerc paraît avant tout d’ordre esthétique.

[xl]              Le Vinland fut découvert par les Vikings vers l’an 1000. Le dixième chapitre de La Saga d’Eric le Rouge conserve le récit de cette découverte (voir Patrimoine Littéraire Européen, tome 3, op. cit., pp. 637-638, texte n° 142) ; des points de comparaison existent entre le texte de la Navigatio et celui de la saga. On trouvera dans l’article de Suzanne Martinet (art. cit., p. 92) des observations sur le brouillard qu’il faut traverser avant de découvrir la Terre de promission (ce type de brouillard serait fréquent entre Terre-Neuve et le sud de Boston), ainsi que sur le fleuve qui sépare le Paradis terrestre du Paradis (l’auteur reconnaît le fleuve Hudson ; d’autres, avant elle, avaient élu le fleuve Ohio).

[xli]             Éd. Fernand Desonay, op. cit., p. 137.