Première publication in : J.-P. Tardieu (dir.), L’Environnement urbain dans les anciennes cités coloniales, Travaux & Documents [Université de La Réunion, F.L.S.H.], n° 28 (2006), p. 95-141.


Patrice Uhl

Luttes politiques et théâtre dans un environnement urbain atypique : Asunción  à son premier âge colonial (1537-1556)



« Quant à l’action qui va commencer, elle se passe en Pologne, c’est-à-dire Nulle Part » — tel est l’avertissement qu’Alfred Jarry adressait au public dans le discours qu’il prononça à la première repré­sentation d’Ubu Roi[i]. J’ouvrirai mon propos —qu’on me pardonne cette facilité — en paraphrasant Jarry : les faits dont je vais parler eurent pour cadre Asunción, c’est à dire « Nulle Part ».

Le dernier acte de la colonisation espagnole du Nouveau Monde est sans doute le plus mal connu de tous. Il est vrai que même aux yeux des spécialistes, la conquête du Río de la Plata semble parfois passer pour un épisode secondaire : Frederick Alexander Kirkpatrick, par exemple, ne lui consacra qu’une quinzaine de pages dans son célèbre essai sur les Conquistadors espagnols[ii] ; Carmen Bernand et Serge Gruzinski, dans l’Histoire du Nouveau Monde[iii], ont regroupé en un même chapitre le Río de la Plata et le Chili ; Miguel Alonso Baquer ne cite quant à lui pas une seule fois le nom d’Asunción dans sa Generación de la Conquista[iv] 

Auprès de Cuzco, Lima, Quito ou Mexico, le nom d’Asunción est de bien faible résonance. La capitale du Paraguay moderne fut pourtant jadis la capitale de la « Provincia gigante de las Indias » : le Río de la Plata[v]. Un territoire immense, allant, du sud au nord, du détroit de Magellan aux forêts amazoniennes et, d’est en ouest, de la frontière avec les territoires portugais (« Línea de Tordesillas ») et l’Atlantique à la Cordillère des Andes et au Pacifique ; un territoire que Charles Quint plaça en 1534 sous l’autorité d’un gouverneur suprême ou Adelantado, Pedro de Mendoza, sans claire conscience des réalités géographiques. 

L’Asunción qui nous intéresse ici est celle des deux premières décennies de son histoire : de 1537 (fondation) à 1556 (mort d’Irala)[vi]. Dans cet intervalle, Asunción passa du rang de place forte (Casa Fuerte) (1537) à celui de ville (Ciudad), dotée sur le modèle castillan d’un conseil municipal (Cabildo) (1541) ; une ville qui devint de fait, après l’abandon de Buenos Aires (1541), l’improbable capitale de l’improbable Province du Río de la Plata ; une ville qu’un incendie détruisit aux quatre cinquièmes (1543) et qui fut aussitôt reconstruite à l’initiative du second Adelantado : Alvar Núñez Cabeza de Vaca.

Dans ce même intervalle, Asunción fut le théâtre de toutes les intrigues politiques pour le titre d’Adelantado ou pour le contrôle du Cabildo, mais aussi un lieu théâtral en soi. C’est en effet à Asunción que naquit, au beau milieu du XVIe siècle, une forme de théâtre inédite, tant en Espagne que dans ses colonies d’Amérique : un théâtre profane, satirique et politique.

Comment une forme d’art aussi nouvelle, ne s’inscrivant, à la différence du théâtre religieux, dans le continuum d’aucune subtradition constituée, a-t-elle pu éclore en un lieu qui, à l’époque concernée, était totalement coupé du reste du monde hispanique ? Comment le théâtre qui dans la tradition européenne remontant au Moyen Âge est, comme on sait, un phénomène strictement urbain, corrélé aux libertés conquises par les cités sur les féodaux et aux transformations qui en découlèrent dans les mentalités, a-t-il pu, à peine Asunción surgie de « Nulle Part », s’imposer comme le porte-voix électif des citoyens et des factions politiques ?

Tout est atypique à Asunción, à commencer par le théâtre même du théâtre : l’environnement urbain ! « Luttes politiques et théâtre dans un environnement urbain colonial atypique », voilà qui me conduira d’abord à essayer de mieux cerner cette sorte de « non-lieu »  — d’u-topie fonctionnelle, dont la genèse s’est, de surcroît, opérée en relative achronie. Dans un second temps, je m’efforcerai de mettre en évidence l’atypicité urbanistique d’Asunción par rapport à la structure archétypale de la ville coloniale hispanoaméricaine. La question du théâtre sera plus longuement étudiée dans un troisième temps. Ce théâtre profane est certes lié à l’existence du Cabildo et à l’agôn politique ambiant : tout le désigne comme la forme élective du militantisme « utopien » dans ce coin perdu du Nouveau Monde. Mais, je viens de le rappeler, l’essentiel des conditions « objectives » expliquant d’ordinaire l’éclosion et la diffusion du phénomène théâtral faisaient défaut à Asunción ; il faudrait donc qu’aient prévalu des conditions « sub­jectives » suffisamment puissantes pour déclencher le processus ex nihilo au premier âge de la colonie.

 

1. Asunción : ville « utopienne »

 

1.1. La querelle des « Pères fondateurs »

Le 24 août 1535, la puissante flotte de Pedro de Mendoza, premier Adelantado du Río de la Plata, quittait San Lucar de Barrameda ; « une armée digne de César » (Fernández de Oviedo) : une douzaine de navires et de mille deux cents à mille cinq cents hommes, parmi lesquels la fine fleur de l’aristocratie espagnole et des routiers de toute provenance, dont une centaine d’Allemands[vii]. Fin janvier 1536, l’armada atteignait le grand estuaire ou Mare Dulce. Le 3 février, Pedro de Mendoza fondait le port de Santa María del Buen Ayre (Buenos Aires). Les Espagnols ne tardèrent pas à soulever contre eux tous les Indiens de la région (tout spécialement les Querandí), qui pourtant, dans un premier temps, s’étaient montrés accueillants ; les vivres vin­rent vite à manquer. Il fallut aller en quérir le long des côtes brésiliennes et en amont du Paraná. Les Espagnols se replièrent sur ce fleuve à Corpus Christi, nouvellement fondé par Juan de Ayolas sur les ruines de l’ancien fort de Sébastien Cabot (Sancti Spiritus). Ce lieu paraissait plus hospitalier que Buenos Aires et la nourriture y abondait. Pedro de Mendoza y établit un port, qu’il baptisa Buena Esperanza.

Le 14 octobre 1536, Juan de Ayolas, premier lieutenant de Pedro de Mendoza, partit de Buena Esperanza avec trois navires et cent soixante hommes. Sa mission était de remonter aussi haut que possible le Paraná et le Paraguay, afin d’ouvrir la route menant au royaume du « Roi Blanc » et aux mines de la Sierra de la Plata, dont l’explorateur portugais Aleixo García avait autrefois parlé.

 

1.1.1. Juan de Ayolas

Après bien des avatars (tempête, crue fluviale, naufrage d’un navire), Juan de Ayolas parvint à la « Frontera » : au confluent du Paraguay et du Pilcomayo. Là, commençait le territoire des Karió, tribu Guaraní. Les Espagnols débar­quèrent le 9 janvier 1537 à Lambaré, où les Karió avaient établi une tava (village enclos d’une palissade fortifiée). Les Indiens tentèrent d’abord de les chasser et résistèrent de leur mieux, mais après que les étrangers eurent fait usage de leurs armes à feu, ils jugèrent préférable de conclure une paix rapide avec eux.

Juan de Ayolas aurait alors fondé à Lambaré le fort d’Asunción (11 janvier 1537). C’est du moins ce que rapporte Ulrich Schmidel dans son Voyage au Río de la Plata et au Paraguay : « Entróse al pueblo el día de la Asumpción, del año de 1539 [sic], y le dimos el nombre del día, y así se llama hoy »[viii]; « Mandóse despues a los Carios que hiciesen una gran casa de piedra, tierra y madera, para seguridad y defensa de los cristianos, en caso de alzarse los indios »[ix]. Puis il reprit sa route vers le nord. Le 2 février 1537, les Espagnols firent halte dans un petit port naturel qui fut baptisé, vu la date, Candelaria (« Chandeleur »). Le 13 février, Ayolas s’enfonçait dans le Chaco, en quête de la Sierra de la Plata. On ne le reverra plus ! Il avait laissé à Candelaria son lieutenant, Domingo Martínez de Irala, avec une trentaine d’hommes. Celui-ci avait reçu pour consigne de l’y attendre six mois ; sa mission était de garder les armes, d’entretenir les bateaux, de construire un fort et d’orienter les renforts qui pourraient arriver de Buenos Aires.

La chronologie des événements rapportés par Ulrich Schmidel comporte de multiples bizarreries, sur lesquelles l’historien Manuel Domínguez[x] s’est appuyé pour retirer à Ayolas la paternité de l’acte fondateur. Pour Manuel Domínguez, Ayolas, qui était parti le 14 octobre 1536 de Buena Esperanza, ne pouvait en aucun cas avoir fondé Asunción le jour de la fête de la Vierge, c’est-à-dire le 15 août [1536] (correction de la coquille de l’imprimé, qui porte « 1539 »). Mais la clé du mystère est ailleurs : Vicente Pistilli a, en effet, établi que Schmidel n’utilisait pas dans ses notes le calendrier « Ad Circuntione » officiel, mais le calendrier « A Navitate » du rite gallican. La bataille qui avait commencé le 9 janvier 1537 (le 16 janvier 1536 pour le chroniqueur bavarois) cessa le 11 janvier 1537 (le 18 janvier 1536 pour le même) ; or, dans le calendrier gallican, le 18 janvier correspond préci­sément au día de la Asumpción. Juan de Ayolas aurait donc très bien pu, sans incohérence chronologique, fonder la « première » Asunción sur le site du village de Lambaré[xi].

 

1.1.2. Juan de Salazar

Réalisant après coup la faiblesse des forces avec lesquelles Ayolas s’était lancé dans l’aventure, Pedro de Mendoza ordonna la construction d’une flotille pour lui venir en aide. Elle fut placée sous le comman­dement de Juan de Salazar et de Gonzalo de Mendoza (frère de l’Adelantado), et quitta Buenos Aires le 15 janvier 1537. Après cinq mois de navigation, les deux capitaines parvinrent à Candelaria où attendait Irala. Une expédition vers le nord fut tentée, mais la crue du Paraguay et les inondations qui s’ensuivirent firent capoter le projet. Les Espagnols s’occupèrent un temps au calfatage et à la réparation des navires, puis Irala reprit     son attente à Candelaria, tandis que Juan de Salazar et Gonzalo de Mendoza redescendaient le fleuve jusqu’à la « Baie des Carios » (à 16 kilomètres à l’est de Lambaré), où ils avaient déjà fait escale à l’aller. Selon ses propres dires, Salazar avait promis aux Karió d’édifier en ce lieu une Casa Fuerte — « amparo y repara de la Conquis­ta » — à son retour. Le site fut choisi sur le conseil des Indiens. Il existait déjà sur place un village : la tava du cacique Caracará. C’était un endroit fertile et dégagé, permettant, des collines, de surveiller la vaste plaine du Chaco, qui était peuplée de tribus hostiles (dont les Payaguá, ennemis irré­ductibles des Guaraní, mais aussi les Naperú, les Mbayá, les Chanes, les Agaces, les Guaykurú, etc.) et qui s’étendait à l’infini sur l’autre berge du fleuve. La « Baie des Carios », où le Paraguay fait un large coude et alimente une lagune, présentait surtout l’avantage d’offrir un abri sûr aux bateaux. Juan de Salazar fonda sa Casa Fuerte le 15 août 1537, día de la Asumpción, dans le calendrier officiel romain. D’où le nom de Nuestra Señora de Asunción. Ç’aurait été, si l’on adopte la termi­nologie de Pistilli, la « seconde » Asunción. Mais pour beaucoup, c’est bel et bien la seule.

Dans l’entretemps, Pedro de Mendoza, découragé par les échecs successifs de ses campagnes de pacification dans la région du grand estuaire, rongé par la syphilis, et sans aucune nouvelle d’Ayolas ni de Salazar, avait renoncé à la conquête et s’était embarqué avec une partie de ses troupes pour l’Espagne (2 mai 1537). À son départ, il avait désigné Juan de Ayolas comme successeur et nommé Francisco Ruiz Galán gouverneur de Buenos Aires. Il mourut en mer le 23 juin 1537, sans avoir revu l’Espagne.

 

1.1.3. Domingo Martínez de Irala

Après la mort de Pedro de Mendoza, le poste d’Adelantado était vacant. Mais les nouvelles n’allaient pas vite au Río de la Plata. Il exista un temps de flottement avant que ne parvienne dans la province la fameuse Real Provisión du 12 septembre 1537, unique dans le droit des Indes, stipulant qu’en cas de disparition de Juan de Ayolas, successeur légal de Pedro de Mendoza, il revenait aux colons de désigner par un vote un Adelantado intérimaire.

Deux hommes pouvaient prétendre à cette charge : Domingo Martínez de Irala, lieutenant d’Ayolas, et Francisco Ruiz Galán, second lieutenant de Pedro de Mendoza et gouverneur de Buenos Aires. Dès le départ de Mendoza, Galán fit le voyage à Asunción pour faire valoir ses droits en tant que gouverneur ; il fit même arrêter Irala sous prétexte qu’il avait quitté Candelaria avant qu’Ayolas n’y fût revenu. En novembre 1538, arriva d’Espagne le veedor Alonso de Cabrera, porteur de la Real Provisión. Cabrera trancha en faveur d’Irala, à condition que celui-ci entreprît des recherches dans le Chaco afin de rapporter la preuve de la mort d’Ayolas. Irala s’exécuta, mais réprima d’abord une révolte des Karió (Semaine Sainte de 1539). Il ne revint qu’en mars 1540, ayant obtenu la confirmation de la disparition de l’héritier légitime de Pedro de Mendoza : Ayolas avait été tué avec tous ses compagnons deux ans plus tôt par les Payaguá. Irala fut donc élu par les conquistadors gouverneur et capitán général du Río de la Plata et du Paraguay. Il conservera ce titre jusqu’à l’arrivée d’Alvar Núñez Cabeza de Vaca. La première mesure d’Irala fut de précipiter, avec l’appui d’Alonso de Cabrera, l’évacuation du port de Buenos Aires, constam­ment assailli par les Querandí et leurs alliés, et devenu militairement intenable. Les installations portuaires furent incendiées et la population qui avait choisi de rester au Nouveau Monde (les autres préférèrent repartir en Espagne) fut transférée à Asunción, à 1600 kilomètres plus au nord. Sa seconde mesure fut d’élever le bourg fortifié d’Asunción au rang de Ciudad, en instituant un Cabildo le 16 septembre 1541. Selon le chroniqueur Ruy Díaz de Guzmán, le but d’Irala était ni plus ni moins de créer une « República de los Españoles » ![xii] La création du Cabildo — avec élection par les vecinos (habitants de souche espagnole) de ses deux alcades (alcades ordinarios) et de ses cinq échevins (regidores)[xiii] — fut, aux yeux d’Efraim Cardozo, un « fait véritablement révolutionnaire ». Selon l’historien paraguayen, une disposition royale interdisait que les conquérants fondassent des villes de leur propre chef, « por los bandas que se levantan en ellas » [allusion à la révolution des Comunidades écrasée à Villalar dans les premières années du règne de Charles Quint] : « Carlos V no quería que se reprodujan en Las Indias esas sangrientas luchas y de allí la prohibición de fundar Cabildos, y por ende, Ciudades »[xiv].

Quoi qu’il en soit, avec le dépeuplement de Buenos Aires (Corpus Christi avait été déserté avant), la seule agglomération urbaine existant dans l’immense Río de la Plata était désormais Asunción. Dans ces conditions, Domingo Martínez de Irala pourrait être considéré comme le véritable fondateur d’Asunción, qui devint sous son mandat la capitale de la « Provincia gigante de las Indias ».

 

1.1.4. Alvar Núñez Cabeza de Vaca

Lorsque Cabeza de Vaca, nouvel Adelantado désigné par la Couronne arriva à Asunción le 11 mars 1542, il trouva, non un fortin, mais une ville. C’est en débarquant dans l’île de Santa Catalina, au large des côtes brésiliennes, que Cabeza de Vaca apprit l’abandon du port de Buenos Aires ; il décida de rejoindre Asunción en coupant par l’inté­rieur avec cent quatre-vingts hommes et une trentaine de chevaux (il lui fallut cinq mois, bravant fleuves, montagnes, et forêts pour atteindre la « Baie des Carios ») ; son lieutenant, Felipe de Cáceres, emprunta le chemin habituel, via le grand estuaire, le Paraná et le Paraguay avec le reste des troupes. Dès son arrivée, Cabeza de Vaca s’attela à planifier sa future entrada (expédition militaire) dans le Haut-Paraguay. Irala fut chargé de conduire une expédition de reconnaissance dans le nord-ouest. À cette occasion, il établit un fort à Puerto de los Reyes.

Mais un événement majeur se produisit en l’absence d’Irala. Le 4 février 1543, un incendie se déclencha qui détruisit en quatre jours les quatre cinquièmes de la ville. Cet incendie revêtit un puissant caractère symbolique : les flammes ne biffaient-elles pas le geste fondateur d’Irala ? Le bruit courut parmi les Espagnols que l’incendie avait été volontairement déclenché. De fait, Cabeza de Vaca accorde dans ses Commentaires une large place à l’incendie de la ville, insistant tout particulièrement sur le caractère accidentel de la catastrophe :

Le 4 février de l’année suivante, 1543, un dimanche matin avant le jour, le feu prit à une maison de paille dans l’intérieur de la ville, et de là il gagna d’autres habitations. Comme le vent était frais, la flamme s’étendit avec tant de rapidité, que ce fut un spectacle épouvantable. Les Espagnols en furent remplis de terreur, croyant que les Indiens avaient mis le feu pour les chasser du pays. Le gouverneur fit aussitôt donner l’alarme, afin que les colons accourussent à la ville pour prendre les armes […] ; mais en courant aux armes les Espagnols abandon­nèrent leurs biens, qui tous furent brûlés. Plus de deux cents maisons furent incendiées ; il n’en resta que cinquante d’épargnées, parce ce qu’elles étaient séparées par de l’eau […]. L’incendie dura quatre jours ; le feu pénétra jusqu’à la profondeur d’une brasse au-dessous du sol : les murs de la ville et de la forteresse s’écroulèrent. On découvrit que l’Indienne d’un chrétien avait mis le feu en secouant un hamac qui s’était enflammé ; une étincelle sauta sur la paroi, et, comme toutes étaient en paille, elle avait pris feu[xv].

On sait dans quel contexte les Commentaires furent rédigés. Après l’échec piteux de sa Gran Entrada dans le Chaco (8 septembre 1543-10 mars 1544), Asunción se souleva contre l’Adelantado aux cris de « Libertad ! Libertad ! ». On lui reprochait son commandement tyran­nique et sa brutalité, tant avec les Indiens qu’avec les Espagnols ; sa croisade contre la polygamie et surtout l’interdiction faite aux capitaines d’accepter les femmes offertes par les caciques à la moindre occasion n’étaient pas non plus appréciées… Cabeza de Vaca fut arrêté dans la nuit du 25 avril 1544 et mis aux fers par les partisans d’Irala ; destitué par le Cabildo et maintenu onze mois en prison, il fut renvoyé en Espagne avec quelques-uns de ses fidèles à bord d’une caravelle signifi­cativement baptisée « Comuneros » (8 mars 1545). Une fois en Espagne, Cabeza de Vaca eut à se justifier devant le Conseil des Indes sur son mandat et sur les accusations portées contre lui par les Espagnols d’Asunción. Les Commentaires (qui portent, non sa signature, mais celle de son secrétaire et ami : Pedro Hernández) furent rédigés dans ce but. C’est un long plaidoyer pro domo. Mais des quarante-cinq chefs d’accusations retenus contre Cabeza de Vaca par le Cabildo, il semble bien qu’un seul ait vraiment ému la Couronne : celui d’avoir voulu devenir « Roi du Río de la Plata » ![xvi] Bien qu’il ne soit nulle part nommément désigné comme l’instigateur de l’incendie, la rumeur sur sa responsabilité arriva sans doute en Espagne par l’intermédiaire des mandataires du Cabildo qui firent le voyage avec l’Adelantado déchu. 

Dans l’incendie, toutes les archives de la ville furent détruites. Ni l’Acte de fondation de la Casa Fuerte par Salazar, ni l’Acte de fondation du Cabildo par Irala ne furent sauvés.[xvii]

En résumé, un certain flottement existe quant à la véritable date de fonda­tion d’Asunción (11 janvier 1537, 15 août 1537 ou 16 septembre 1541) et quant à la personnalité de son fondateur (Ayolas, Salazar ou Irala), mais encore quant à la réalité juridique de la Ciudad et de ses institutions communales après la volatilisation des archives ! Du coup, la reconstruction d’Asunción sous l’égide de Cabeza de Vaca peut à son tour symboliquement passer pour une fondation. Du fait de l’incendie, Asunción était devenue une sorte de fiction juridique ; à travers ses directives urbanistiques, Cabeza de Vaca inscrivait la ville dans la réalité objective de la Conquête et lui conférait une existence officielle au nom de la Couronne. C’est la raison pour laquelle il n’oublia pas de se mettre en scène dans les Commentaires, idéalisant la part qu’il aurait personnellement prise à la renaissance de la ville :

Le gouverneur, voyant la misère des Espagnols, et que leurs maisons et leurs biens étaient perdus, les secourut de ce qu’il possédait en particulier : il donnait à manger à ceux qui n’avaient pas de quoi se nourrir, en achetant des vivres à ses frais ; il mit toute l’ardeur possible à les secourir et à les aider à reconstruire leurs maisons, qui cette fois furent bâties en murs de tôrchis, pour que chaque jour elles ne fussent pas exposées à prendre feu aussi facilement »[xviii]

En renvoyant Cabeza de Vaca en Espagne à bord de la caravelle « Comuneros » (la première entièrement construite en Amérique)[xix], Irala reprenait la main ! Du même coup, il détrônait un Père « illégitime ». Réélu pour un second intérim par le Cabildo sur la base des dispo­sitions prévues par la Real Provisión de 1537, Irala portera le titre d’Adelantado jusqu’à sa mort (1556) ; avec toutefois quelques inter­mittences, durant ses expéditions militaires dans le Chaco ou le Guairá. 

 

1.2. Le « Paradis de Mahomet »

 

Jusqu’à la mise en place des encomiendas (1556) — système régissant de manière permanente ou temporaire la répartition des terres et des Indiens entre les Espagnols —, les conquistadors vécurent avec leurs femmes indiennes dans une sorte de rêve utopique : le Paraíso de Mahoma[xx]. Les Karió avaient pour coutume de faire don de leurs femmes, de leurs sœurs ou de leurs filles en toute occasion : pour sceller la paix, pour conclure un accord, pour remercier de telle ou telle faveur, etc. Ulrich Schmidel relève, par exemple, qu’après la paix conclue à Lambaré, Ayolas reçut en « cadeau » six jeunes filles ; tous les conquistadors en reçurent deux chacun… Il est clair que le mot « Paradis » n’a de sens que du point de vue masculin. Du point de vue féminin, la notion d’enfer conviendrait mieux, vu que — Gustavo Laterza Rivarola l’a fort bien analysé — l’arrivée des Espagnols coïncida avec la mise en place d’un second esclavage (notamment sexuel) pour les femmes karió :

En la cultura karió la mujer tenía un status claramente inferior al varón. Los varones disponían de ella y ella era sumisa, claramente conciente de que la supervivencia es la primera ley. Ella integraba el patrimonio y podía ser vendida, permutada, cedida o perdida en juegos de barajas ; podía ser entregada en carácter de compañera o de esposa, en el mejor de los casos, o de servilhá, en la mayoría de ellos.[xxi] […] Las mujeres que trabajaban en la agricultura y en la manufactura y proveían los servicios domésticos en la toldería pasaron a hacer lo mismo para el europeo, quienes no hubieran logrado sobrevivir sin ellas… Las mujeres indígenas tenían que dar de comer a sus varones y la Conquista vino a agregarles otro comensal a la mesa, huésped para quien había que laborar aun más, ya que también había que lavarles la ropa y ordenarles la casa, más la carga adicional de tener que asistir a los adoctrinamientos catequísticos, ya que los conquistadores no olvidaban que además de  buscar oro, asegurar nuevos dominios para el rey, hacer la guerra a los indígenas y el amor a las indígenas, además de saquearlos y explotarlos, los tenían que adoctrinar en la  verdad revelada, no fuera  que por su incuria terminaran los desdichados con el alma trincada en los tenedores de Lucifer.[xxii]

Irala favorisa pour sa part amplement cette coutume. Lorsque les Karió se soulevèrent durant la Semaine Sainte de 1539, menaçant Asunción, il repoussa l’option d’une répression sanglante, comme le préconisaient certains, mais il ne manqua pas d’exiger des vaincus qu’ils payassent leur rébellion en livrant un grand nombre de femmes aux conquistadors. Il accrut de la même façon le nombre des femmes d’Asunción à l’occasion de toutes ses entradas et de toutes les alliances qu’il contracta avec les tribus de la région. Ce qui évidemment ne laissait pas d’être populaire parmi les siens : l’une des causes de ressentiment des Espagnols envers Cabeza de Vaca fut l’interdiction qu’il leur fit d’accepter la centaine de femmes que les caciques voulaient leur offrir à la fin de sa désastreuse expédition dans le Chaco… Il est évident que les Espagnols, totalement coupés du reste du monde hispanique, avaient vite pris le pli. Il se développa ainsi parmi eux une forme de polygamie qui déplaisait à Cabeza de Vaca, mais plus encore aux autorités ecclésiastiques. Quand, en 1545, le Père Francisco González Paniagua arriva à Asunción, il fut scandalisé par l’état des mœurs sur place ; dans une lettre envoyée au roi, il écrit :

« Mahoma y su Alcorán no permitían más de siete mujeres, y acá tienen algunos hasta setenta, pues el cristiano que está contento con cuatro indias es porque no puede haber ocho y el que con ocho porque no puede haber diez y seis, y así de aquí arriba ».[xxiii]

Même si le chiffre de soixante-dix femmes est probablement exagéré, des sortes de « harems » existaient bien à Asunción. Du reste, Irala donna lui-même l’exemple, en prenant très officiellement six compagnes indiennes. On lit dans son testament la liste de ses enfants métis reconnus :

Declaro y confieso que tengo, y Dios me ha dado, en esta provincia ciertos hijos e hijas que son don Diego Martínez de Irala y Antonio de Irala y doña Ginebra Martínez de Irala, mis hijos de María mi criada, hija de Pedro de Mendoza — Moquiracé— indio principal que fue de esta tierra ; y doña Marina de Irala, hija de Juana mi criada ; y doña Isabel de Irala, hija de Agueda mi criada ; y doña Ursula, hija de Leonor mi criada ; y Martín Perez de Irala, hijo de Escolástica mi criada ; y Ana de Irala, hija de Marina mi criada ; y María de Irala, hija de Beatriz, criada de Diego de Villapando ; y por ser como lo digo, los tengo y declaro por mis hijos e hijas.[xxiv]

Irala reprit aussi à son compte la méthode karió pour souder les alliances ou étouffer d’éventuels conflits, en mariant ses propres filles, tantôt à ses fidèles partisans, tantôt à ses ennemis potentiels (voir infra, 3.1.3.).

 

1.2.1. Aperçus démographiques (1537-1575)

Asunción comptait à peine deux cents hommes en 1537 (les cent soixante qui étaient venus avec Salazar et les trente-trois qui étaient restés à Candelaria avec Irala ; le reste de la troupe d’Ayolas ayant disparu dans le Chaco) ; en 1541, après l’évacuation de Buenos Aires, ce sont quatre cents nouveaux européens (parmi eux un nombre infime de femmes) qui s’établirent à Asunción. La ville comptait donc à la création du Cabildo environ six cents Espagnols. En 1542, avec Cabeza de Vaca et Felipe de Cáceres, arrivèrent trois cents nouveaux conquistadors. C’est par le métissage, et uniquement par cette voie, qu’Asunción s’est développée. L’existence de « harems » est en parfaite adéquation avec le programme démographique d’Irala. Ils s’intègrent dans une politique de peuplement volontariste, s’inscrivant dans un projet colonialiste de plus vaste envergure : offrir des bras à la Conquête et créer un « vivier » humain pour peupler les nouvelles bourgades du Paraguay. Toujours est-il qu’à la seconde génération, la majorité de la population d’Asun­ción était composée de métis.[xxv] Ces Mancebos de la tierra, comme on les appelait, seront également majoritaires dans les nouvelles implantations urbaines de la région (Ciudad Real, Santa Cruz de la Sierra, Villa Rica, Corrientes…).

Les « harems » d’Asunción, à supposer que Cabeza de Vaca ait voulu les supprimer à la faveur de l’incendie de 1543, lui ont en tout cas survécu. Lorsqu’en 1575, Martín del Barco Centenara arriva dans la ville avec le troisième Adelantado, Ortíz de Zárate, il fut frappé par le nombre de métis et surtout le nombre de femmes à Asunción. Il reprend du reste l’expression « Paradis de Mahomet » dans son poème, La Argentina :

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Es aquesta ciudad tan regalada,

Que mi pluma escrivirlo aquí no osa :

Algunos porbaldom [por baldón] con mal aviso,

La llaman de Mahoma Parayso.

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Gran copia de mestizos ay en ella,

Pero mas abundancia de mugeres ;

Porque la guerra haze en ellos mella,

La cual sin interés y sin averes,

Por solo fin la siguen de tenella

Y assi [así] lector curioso si quisieres

El número saber de las donzellas

De cuatro mil ya passan como estrellas.[xxvi]

Quatre mille doncellas (terme désignant en principe des jeunes filles vierges, mais aussi bien des jeunes femmes non mariées) ! C’est, comme le note avec humour Gustavo Laterza Rivarola, « la  primera estadística demográfica de la historia — y quizás la única — presentada en verso rimado ».[xxvii] Cette « statistique » donne une idée du rapport entre mâles d’origine espagnole et jeunes femmes à marier (indiennes ou métisses) : en 1575, le nombre des conquistadors avait fortement régressé par rapport au pic de 1542. Si l’on s’en tient aux chiffres donnés par Juan López de Velasco dans sa Geografía y descripción universal de las Indias (1574), Asunción comptait, entre 1571 et 1573, « como trescientos vecinos, casi todos encomenderos, y más de dos mil novecientos hijos de españoles y españolas nacidos en la tierra »[xxviii]. Soit approximativement un Espagnol de souche pour dix Métis.

 

1.2.2. Nuages

C’est en tout cas une ville bien paradoxale que cette capitale, séparée par des mois de navigation fluviale de son unique débouché maritime : Buenos Aires, qui fut, de toute façon, déserté entre 1541 et 1580 (deuxième fondation) ; la capitale d’un territoire hors de tout contrôle du grand estuaire à la « Frontera », sous la menace permanente des nombreuses tribus hostiles du Chaco et limité, à l’est par les forêts et les montagnes du Guairá et au nord-ouest par le royaume mythique du « Roi Blanc » et les mines fabuleuses de la Sierra de la Plata ! Coupés de l’Espagne et de tous les territoires ibéroaméricains, les conquistadors de la première vague (ceux qui arrivèrent avec Pedro de Mendoza), s’étaient en peu d’années forgés une sorte de conscience identitaire, vaguement « utopienne » ; ils se trou­vèrent vite en conflit avec ceux de la deuxième vague, et surtout avec Cabeza de Vaca, représentant de la vieille noblesse castillane, connu pour avoir pris part dans sa jeunesse à la répression des Comuneros. Le conflit, se résolut dans un premier temps par le succès politique des premiers, sous la houlette d’Irala ; mais les ferments d’une longue guerre civile larvée entre « iralistes » (partisans de Domingo Martínez de Irala) et « alvaristes » (partisans d’Alvar Núñez Cabeza de Vaca) avaient été semés. Non seulement elle scanda les douze années du second intérim d’Irala (1544-1556), mais elle semble s’être intensifiée à sa mort : « Con la muerte de Irala en 1556 — note Hildegard Thomas de Krüeger — se inició una fase de inestabilidad política »[xxix]. Quant au Royaume du « Roi Blanc » qui avait justifié l’expédition de la plus grande armada jamais envoyée au Nouveau Monde, le mythe s’effondra dès 1548, quand les Espagnols découvrirent que ce royaume s’identifiait à l’Empire de l’Inca, désormais sous la dépendance du vice-roi du Pérou. Que restait-il comme rêve à Asunción, sinon le « Paradis de Mahomet » ? Ce paradis de substitution alimenta en tout cas longtemps les fantasmes des Européens en partance pour le Río de la Plata.

 

2. L’environnement urbain d’Asunción

 

2.1. Site et physionomie urbaine primitive d’Asunción[xxx]

Le fort qui donna naissance à Asunción fut édifié sur le territoire des Karió, l’une des nombreuses tribus Guaraní du Paraguay.[xxxi] Les Karió étaient un peuple semi-nomade vivant de chasse, de pêche et des produits de l’agri­culture. Ils étaient dispersés en groupes composés d’un nombre variable de « familles étendues » (trois générations de parents en ligne directe ; la polygamie était pratiquée) et formant chacun une unité sociale auto­suffisante basée sur la parentèle (teko’a). Chaque groupe avait à sa tête un cacique ou mburuvichá élu par le conseil des Anciens. Dans la région de la « Baie des Carios », les caciques Cupiratí et Caracará pouvaient mettre en ligne quelque quatre mille guerriers à l’arrivée des Espagnols. Les Karió construisaient des villages, appelés tava, généralement implantés dans une clairière au cœur de la forêt, et constitués de vastes habitations communautaires distribuées autour d’un espace social collectif. La tava possédait, selon l’importance du groupe, de une à sept grandes maisons communautaires ou ogas[xxxii], dont les dimensions pouvaient varier (de 50 mètres sur 5 pour les plus petites à 150 mètres sur 15 pour les plus grandes). Les maisons étaient en bois et cou­vertes d’un toit de paille ou de feuillages ; une palissade ceinturait le village (des troncs de palmiers étaient utilisés à cet effet). Il serait hasardeux d’identifier la tava à un embryon de ville européenne ; pourtant les premiers colons d’Asunción s’inspirèrent largement du modèle indien.

Le fort fut construit sur une colline (loma) dominant la « Baie des Carios » : la « Loma Cavará » (sur cet emplacement se trouve actuellement la Plaza Mariscal López). Les collines voisines furent elles aussi occupées, mais progressivement. Une végétation exubérante s’étendait vers le fleuve et la lagune ; de nombreux ruisseaux arrosaient les terres environ­nantes, courant entre les lomas à travers de profonds cañones qui fragmentaient le sol en des sortes d’îlots.

Outre les raisons économiques, politiques ou sociales qui ont conditionné la configuration de la ville et son extension, la nature du sous-sol d’Asunción a aussi joué un rôle déterminant. Ce sous-sol est sablonneux, donc particulièrement friable et sensible à l’action de l’eau, surtout lorsque le sable — c’est le cas — est saturé d’oxyde de fer (d’où sa couleur rouge). On peut encore voir dans Asunción d’anciennes ravines (carcavas), formées par les eaux qui, dévalant des pentes, cherchaient le plus court chemin pour rejoindre la baie ou le fleuve. Dans le lit des carcavas, se sont installés des ruisseaux (Jaen, Ykua-Sati, Pozo Colorado et los Patos). Les conditions climatiques (en particulier le régime des pluies), la topographie et la nature de la roche ont en tout cas accéléré l’érosion naturelle, modifiant à intervalles réguliers la physionomie de la ville.

Dès l’origine, Asunción est l’anti-cité coloniale par excellence. Rien à voir, en effet, avec ces villes hispanoaméricaines construites sur le patron fixé par les « Lois des Indes » (Leyes de Indias) et systématisé par les Ordenanzas de Poblaciones de Philippe II : des villes tracées au cordeau, sur un plan en damier, avec un quadrillage de rues rectilignes définissant des pâtés de maisons égaux et, au centre, la Place d’Armes où étaient concentrés les édifices religieux et officiels. Asunción est née sans tracé préalable et son extension, tout au long de la période coloniale, a presque entièrement dépendu des aléas du terrain et de l’environnement naturel. Comme le soulignent Mabel Causarano et Beatriz Chase : « El caso asunceno, aunque no es único, es atípico en el urbanismo de la colonización hispana. La ocupación se adapta a las condicionantes ambiantales propias del sitio de implantación ».[xxxiii]

La « Loma Cavará » n’est bien sûr qu’un point de départ. La ville déborda vite cette colline et se développa à partir des « îlots » dont je parlais plus haut, qui formaient autant de cellules autonomes séparées par des ravines où couraient des ruisseaux, devenant par temps de pluie des torrents. Ces cellules, connectées entre elles par de petits ponts[xxxiv], s’étendaient du fleuve jusqu’à la cime des collines, dessinant une sorte d’amphithéâtre dont la scène se situait au centre historique de la fondation.

 Le fort primitif ne devait guère différer des grandes ogas indiennes. C’était une grosse bâtisse en bois, recouverte d’un toit de branchages ou de paille et entourée d’une palissade de bois, comme celles qui ceinturaient les tavas indigènes. Autour du fort, les Espagnols contruisirent leurs maisons, sans doute sur le même modèle, mais de dimension plus modeste. Quoique les carrières voisines de Tacumbú eussent pu fournir toute la pierre nécessaire à la construction de la ville, ce matériau ne fut pas utilisé ; on lui préférait le bois de la  forêt. De façon générale la pierre ne fut pas utilisée durant toute la période coloniale.

En peu de temps, la population augmenta. Quand l’incendie se déclara en 1543, il y avait environ neuf cents conquistadors à Asunción (en comptant les troupes de Cabeza de Vaca et de Felipe de Cáceres), mais seulement deux cent cinquante maisons ; comme chaque Espagnol possédait un « harem », on peut supposer qu’ils avaient adopté le mode d’habitation communautaire des Karió.

 

2.2. Évolution d’Asunción après l’incendie de 1543

Le grand incendie de 1543 bouleversa la structure urbaine d’Asunción. Cet incendie fut l’occasion pour Cabeza de Vaca de remédier, sinon à la polygamie des conquistadors, du moins à la promiscuité entre Espagnols et Karió, qui le choquait. La ville fut reconstruite sur un plan neuf. Pour limiter les conséquences d’un nouvel incendie, Cabeza de Vaca préconisa l’espacement des maisons et interdit l’habitat communautaire. Chaque maison devait être séparée des autres, et édifiée sur une parcelle assez vaste pour héberger la commu­nauté indienne attachée à tout Espagnol. Des lots (solares) furent ainsi attribués aux habitants. Les parcelles étaient délimitées par des haies (ybyrápemby). On exploita aussi les divers ruisseaux comme coupe-feu (le cinquième restant de la première Asunción avait été sauvé par le Jaén). De nouveaux matériaux furent employés pour la construction des maisons. Pour les murs, le bois fut délaissé au profit du pisé (sur support de bambou) ; pour les toits, on utilisa des tuilettes de palme, de préférence aux habituels matériaux de glanage (branchages, feuillages, paille)[xxxv]. Cabeza de Vaca ordonna qu’on édifiât pour lui une maison fortifiée sur la grand-place (à l’emplacement même de l’ancienne Casa Fuerte de Salazar) ; à proximité, la forge et l’arsenal furent de même fortifiés[xxxvi]. Quant à l’ancienne église de bois, elle fut reconstruite en pisé. En 1556, pour l’arrivée du premier évêque, Irala ordonna la construction d’une cathédrale, « hecha de buena y bien labrada madera, las paredes de tapia bien gruesas y cubiertas de tejas hecha de una dura palma ».[xxxvii]

À partir de 1556, on recourut au système de l’encomienda. Ce système modifia à son tour la structure urbaine d’Asunción en intro­duisant un nouvel élément : la Casona ou Chácara (le mot désigne une cellule de production domestique localisée dans les environs de la ville). Ainsi s’amorça le profil de la future cité coloniale, avec : 1) un noyau central ou premier cercle, correspondant à la ville de la fondation, avec les bâtiments officiels et religieux et les habitations des notables ; 2) un second cercle où étaient localisées les maisons des Espagnols et des Métis, mais sans terres cultivées ; les commerçants et les artisans y étaient aussi établis ; 3) un troisième cercle, formé des chácaras, zones de culture péri-urbaines, installées en bordure de baie ou le long du fleuve ; c’est là que, progessivement, furent confinés les Indiens. Le fleuve restait dans tous les cas le principal moyen de communication avec l’extérieur et la principale source d’alimentation des habitants de la ville grâce à ses eaux poissonneuses.

 

2.3. Atypicité urbanistique d’Asunción

Gustavo Laterza Rivarola a raison de rappeler que, dans l’absolu, la ville d’Asunción s’est conformée à un schéma génétique  des plus classiques :

En realidad casi ninguna ciudad nació en America como tal, todas fueron inicialmente plazas y casas fuertes, puntos de arranque para la conquista.(…). Los primeros núcleos fueron fuertes, posadas o campamentos, excepto, naturalmente, cuando la fundación se hacía simbólicamente en un sitio ya ocupado por una ciudad indígena. Los españoles y portugueses continuaban así la historia urbanística medieval, en la que las razones militares fueron las principales gestadoras[xxxviii].

Mais pour passer du burgus à la cité, il avait fallu, en Occident, un chemi­nement de plusieurs siècles. Dès la fin du XIe siècle en tout cas, la rupture entre rural et urbain était nette en Europe. En Amérique, on brûlait les étapes ! Dans la période initiale de la conquête, le processus d’urbanisation débutait normalement par la fondation de la ville, un acte qui se divisait en plusieurs temps. D’abord, il y avait la prise de possession et la rédaction d’un acte de fondation, auquel les conquistadors devaient, après lecture publique, donner leur adhésion ; dans un deuxième temps, on opérait le tracé urbain et dans un troisième, la distribution de lots (solares), première subdivision des quartiers (cuadras). On commençait par l’édification de la place centrale, à partir de laquelle on traçait au cordeau les parcelles aux quatre points cardinaux. Les rues principales avaient en principe trente pieds (« pieds de Burgos ») de large (8,36 m) ; les rues transversales en avaient vingt-cinq (6,97m). L’espace circonscrit par la place était réservé aux édifices publics : église, Casa real, Cabildo, prison, maison du gouverneur ; le reste était formé des solares, répartis entre les vecinos. Chaque solar devait accueillir l’habitation familiale du colon, un patio, un jardin, des appartements pour les serviteurs, un potager et des étables. Comme l’écrit Gustavo Laterza Rivarola :

Esta disposición de la ciudad inicial, con la plaza, la iglesia y los edificios públicos como centro del sistema solar urbanístico, reproducía la concepción ideólogica monárquica absolutista y servía de referente visual para una concepción estricta de la estructuración sociopolítica colonial »[xxxix].

Tout était réglé, mesuré, pe(n)sé…

Asunción échappa au lot commun : rien ne ressemble moins à une ville « régulière » hispanoaméricaine du XVIe siècle que celle-là ! Les particularités géographiques et physiques du site l’expliquent sans doute, mais pas seulement. Gustavo Laterza Rivarola insiste sur le fait qu’Asunción posséda dès sa naissance un caractère rural très marqué. La ville n’était pas perçue comme un lieu d’implantation pérenne, mais comme une base-arrière commode en vue des conquêtes futures ou comme un réservoir humain destiné à peupler les villes à établir dans la région :

Este sitio no ocupaba un lugar especial en los pensamientos de nadie, inicialmente, pero la dinámica histórica, que genera sus propios proyectos y los desarrolla socialmente, al margen de los voluntarismos circunstanciales, les jugó a los europeos y a los karió una mala pasada, ya que ambos, mestizándose aceleradamente, no pudieron ya mudarse[xl].

Ce caractère « rural » ira s’accentuant au fil du temps. À la fin du XVIe siècle, la population d’origine européenne était, on l’a vu, bien moins nombreuse qu’en son milieu. Conséquence à la fois des ponc­tions de population pour peupler les nouvelles villes, des entradas plus ou moins chanceuses dans le Chaco ou le Guairá, mais aussi du désin­térêt pour cette région où n’existait plus aucun rêve de conquête : le Royaume du « Roi Blanc », la Sierra de la Plata et ses mines fabuleuses, tout cela s’était évanouï après que Nufrio de Chavez eut pénétré, croyant atteindre le but, sur le territoire du vice-roi du Pérou. Avec la bipar­tition du Río de la Plata (1616), Asunción, désormais capitale du seul Paraguay, tomba dans une profonde léthargie. La ville n’avait plus aucun intérêt pour l’Espagne, sinon de se trouver sur la voie reliant le Pérou à Buenos Aires. Lorsqu’on consulte les plans établis au XVIIIe siècle par des voyageurs comme Julio Ramón de Cesar (1785) et Félix de Azara (1786)[xli], on voit clairement que, si l’on excepte l’expansion désordonnée des quartiers périphériques et quelques modifications de terrain dues à l’érosion, rien n’a vraiment changé depuis le milieu du XVIe siècle. Ce n’est qu’après l’Indépendance, sous la dictature du docteur Francia (1814-1840), que la physionomie d’Asunción fut radicalement modifiée : la ville historique fut quasiment rasée et reconstruite sur un plan colonial traditionnel. José Gaspar Rodríguez Francia avait, il est vrai, d’excellentes mauvaises raisons pour instaurer un nouvel ordre urbanistique :

Asunción conservaba su antiguo aspecto colonial, con su caserío apeñuscado, callejuelas retorcidas y frondosa arboleda. El complot de 1820 [conspiration contre Francia des principaux acteurs de la Révolution de 1811 qui mit fin à la domination espagnole] inspiró una transformación radical. Para evitar emboscadas, las calles fueron ensan­chadas y enderezadas ; los árboles talados. Muchas casas quedaron afectadas por las nuevas líneas de edificación. Sin más trámites fueron derribadas[xlii].

Plus de deux siècles et demi après sa fondation, le dictateur refaçonna donc la ville sur le modèle des villes « régulières » défini par les « Lois des Indes » et les « Ordonnances » de Philippe II. Son œuvre « rectificatrice » sera poursuivie par Carlos Antonio López, président de 1844 à 1870. On réalisa ainsi au XIXe siècle ce que la technologie du XVIe n’avait pas été en mesure de faire : domestiquer les conditions naturelles du site (collines, ravines, crues, érosion du sol, etc.)[xliii].

Mais entre 1537 et 1556, période au cours de laquelle naquit à Asuncíon un théâtre profane satirico-politique, la ville était loin  de ressembler à cela. Elle était même loin de ressembler à une ville tout court, si l’on pense aux villes de l’Espagne de Charles Quint ou aux autres capitales de l’Empire espagnol… Toutes les conditions « objectives » d’émergence d’un tel théâtre en milieu urbain manquaient, ou à peu près toutes. Il fallait donc qu’existassent en contrepartie de puissantes condi­tions « subjectives », liées à la personnalité de ses promoteurs et à l’âpreté des luttes politiques dans lesquelles ils étaient engagés, mais aussi, c’est probable, à l’environnement culturel guaraní.

 

3. Le théâtre profane a Asunción

 

3.1. Le corpus fantôme

 

3.1.1. La « farce » anti-alvariste de Lezcano (juin 1544)

Tous les critiques s’accordent à considérer cette pièce comme l’acte fondateur du théâtre paraguayen.[xliv]

L’appellation farsa est le plus souvent réservée à cette pièce, tant par les témoins du XVIe siècle que par les critiques modernes ; j’ai toute­fois mis entre guillemets le mot « farce », car il n’y a aucun rapport entre la farsa espagnole ou hispanoaméricaine et le genre médiéval de la farce qui fut, en France, le principal genre dramatique comique entre 1450 et 1550. De nos jours, « farsa » balance entre deux acceptions fondamen­tales : la première est  strictement typologique : « Nombre dado en lo antiguo a las comedias » ; « Pieza cómica, breve por lo común, y sin más objecto que hacer reír » ; la seconde est extensivement péjorative : « Obra dramática desarreglada, chabacana y grotesca » (Diccionario de la Lengua Española de la Real Academia Española, Madrid, 1970, 19e éd.). Au XVIe siècle, la termi­nologie littéraire était des plus flottantes. Léo Rouanet, éditeur du Códice de los autos viejos de la B.N. de Madrid, manuscrit copié dans la seconde moitié du XVIe siècle et conservant quelque quatre-vingt seize pièces, décrit ainsi la matière du recueil :

Les diverses compositions du recueil pourraient se diviser en trois groupes : 1) sujets empruntés à la Bible (Ancien et Nouveau Testament) ; 2) sujets pris dans la légende ou la vie des saints. Les uns et les autres portent le nom d’autos ;  3) sujets allégoriques, désignés sous le nom de farsas. Il est à noter ici que, vers la fin du XVIe siècle, le mot auto n’était l’équivalent ni d’auto sacramental ni d’auto al nacimiento, et ne s’appliquait pas exclusivement aux représentations en l’honneur de l’Eucharistie ou de la Nativité, mais à toute œuvre dramatique en un acte. Si on voulait chercher dans le Códice de Madrid le prototype des autos sacramentales tels qu’on les conçut plus tard, c’est parmi les farsas qu’on le trouverait.[…]. Un caractère commun aux différentes œuvres du recueil, c’est leur manque de mouvement, d’intrigue et de ressorts dramatiques. Les farsas se réduisent à des discussions sur tel ou tel point de théologie, — de préférence sur la transsubstantiation — , que les plaisanteries du bobo [sorte de benêt ou de sot conventionnel] ne parviennent pas toujours à rendre moins arides[xlv].

On pourrait trouver des analogies (qui resteront de toute façon partielles) entre la farsa hispanique et certains jeux liturgiques français, voire certains miracles, du côté du théâtre religieux, et certaines moralités, voire certaines sotties, du côté du théâtre profane, mais décidément aucune avec la farce. La grande spécialiste du théâtre paraguayen, Serafina Pla, hésite pour sa part entre deux dénominations pour désigner la pièce de Lezcano : autofarsa[xlvi] et auto sacramental, mais « auto sacra­mental disfrazada de sátira política o de una sátira política disfrazada de auto sacramental ».[xlvii] 

Juan Gabriel Lezcano est un personnage qui a joué un rôle considérable au Río de la Plata. Il serait né à Valladolid en 1519 (?). Il débarqua en Amérique avec Pedro de Mendoza (c’était l’un des deux religieux hiéronymites de l’expédition), puis il accompagna Juan de Salazar à Asunción. Irala le nomma chapelain (capellán) en juin 1540 ; Cabeza de Vaca le confirma dans ce titre en 1443. Lezcano a été l’Éminence grise d’Irala. Il faisait notamment partie de ceux qui approuvèrent la déposition de Cabeza de Vaca ; son nom apparaît dans un acte d’accusation contre l’Adelantado en 1544. Il fut membre de la junte de clercs et de notables réunie à Asunción par Juan de Salazar, durant son intérim de gouverneur, pour décider des mesures à prendre contre les tribus révoltées (14 mars 1544). En 1545, Irala l’envoya en ambassade auprès des Agaces qui s’étaient soulevés ; il en revint porteur des conditions de paix exigées par les Indiens. Du fait du prestige dont il jouissait auprès des Karió et de sa connaissance de la langue guaraní, Irala l’envoya négocier avec eux le 4 octobre de la même année, après qu’ils eurent attaqué Asunción. Son rôle est plus trouble dans les intrigues et les fraudes qui marquèrent, en l’absence d’Irala (qu’on croyait mort), l’élection du nouveau gouverneur intérimaire (Diego de Abréu, chef de la faction des Leales, et Francisco de Mendoza, lieutenant d’Irala, étaient en lice). Martin del Barco Centenara accuse en tout cas Lezcano d’avoir été impliqué dans les manœuvres douteuses qui fini­rent par coûter la vie à Francisco de Mendoza ; le poète l’appelle à trois reprises « malvado » dans La Argentina ; ainsi, dans ces vers : Malvado llamo a Lazcano yo en mi verso/ Por ser causa primera de un gran daño,/ Que nunca se perdiera el universo,/ Por Mendoça mandar… (Canto V, fol. 39 v°). Si l’on s’en tient à ce témoignage littéraire, Lezcano aurait trahi la faction d’Irala. Il est probablement reparti en Espagne en 1546, date après laquelle on perd sa trace. Son nom n’est en effet pas cité dans le registre de recensement des colons de souche ibérique établi cette année-là (Memoria de la Gente quel dia de oy se tiene por ser y son vivos en las provincias de los Ríos de la Plata, Paraguay y Paraná)[xlviii]. Or, c’est justement en 1546 qu’Irala revint à Asunción, après l’échec de sa « Mala entrada » dans le Chaco ; la disparition de Lezcano ressemble donc fort à une fuite.[xlix]

Lezcano est présenté par le musicologue argentin Julio César García Canepa comme le créateur d’une école de musique destinée aux enfants des caciques Querandí à Buenos Aires ; il aurait par la suite réitéré cette expérience à Asunción avec les enfants des caciques Guaraní.[l] Toutefois cette initiative n’est étayée par aucun document historique. Entre son arrivée au Río de la Plata avec Pedro de Mendoza (fin janvier 1536) et son départ à la rescousse d’Ayolas avec Juan de Salazar (30 janvier 1537), Lezcano n’aurait eu qu’une année (et probablement beaucoup moins, vu la dégradation accélérée des rapports avec les Querandí) pour la mettre en pratique. Pour sa part, Efraim Cardozo limite  son action pédagogique à la fondation de l’enseignement religieux à Asunción :

Como las iglesias eran pequeñas para contener a los indios que venían a recibir la enseñanza religiosa, el padre Juan Gabriel de Lezcano levantó una casa de doctrina a un cuarto de legua de la ciudad. Lo hizo a ruego de los mismos indios « para que ellos pudiesen más libremente venir a oir la doctrina cristiana » y allí catequizó no sólo a los hijos de los guaraníes sino tambíen a los primeros retoños del cruce hispano-guaraní[li].

La pièce de Lezcano est exemplaire du radicalisme des luttes politiques dans la Province ; elle témoigne en tout cas de l’agressivité du parti « iraliste » (les Comuneros). On ne possède malheureusement plus le texte de cette farsa ; c’est aussi le lot des deux autres pièces satiriques jouées à Asunción en 1545 et 1551. Ce qui en soi n’est pas très étonnant, vu que la production dramatique des Jésuites, qui fut pourtant massive aux XVIIe et XVIIIe siècles, a elle aussi été perdue. Mais un miracle reste toujours possible : les Archives d’Asunción sont sans doute l’un des derniers endroits au monde où des trouvailles inespérées peuvent encore être faites…[lii]

Si le texte de la pièce a disparu, on en connaît au moins le contenu, grâce à un témoin oculaire des faits : Francisco González Paniagua, membre du parti favorable à Cabeza de Vaca (les Leales). Francisco González Paniagua écrit dans son Memorial[liii] :

Después de la prisión del gobernador, el dicho Juan Gabriel de Lezcano, clérigo, compuso una farsa y él mismo la ayudó a representar tomando hábito de un pastor, en el día de Corpus Christi, delante del Santísimo Sacramento, la cual fue otro segundo libelo contra el Gobernador, llamándolo « lobo rrebaço » e imponiéndole otras cosas que aunque más ocultas iban forjadas de muy grandes malicias ; al fin fue tal la farsa que entre los que estaban libres de pasión fue mayor la infamia del Reverendo Padre que el servicio que hizo al Santísimo Sacramento. Finalmente en este caso concluyo que si en España hubo un Obispo de Zamora, abad de cumplido, cura de mediana, aunque acá faltaron las dignidades, no hicieron falta las personas, excepto que el que rogó por el dicho Capitán Domingo de Irala, ahora no se ha decidido como el cura de mediana lo hizo[liv]

 

3.1.2. La « farce » anti-iraliste de Gregorio da Costa (1545)

La seconde « farce » a été composée par un partisan de Cabeza de Vaca : le poète portugais Gregorio da Costa. Voici la notice biographique rédigée par Serafina Pla sur cet auteur :

Poeta y soldado llegado a América con la expedición de Don Pedro de Mendoza. Era portugués, nacido en Lisboa. Tenía entre sus compañeros fama de buen poeta. Sus obras las llevó a España Pedro Morel en 1573. Durante los desórdenes contra Cabeza de Vaca pintó un letrero alusivo en las paredes de su casa : los « tumultuarios » lo borraron y persiguieron al autor. Su amistad hacia Cabeza de Vaca y su correlativo antagonismo hacia Irala se ponen de relieve en el hecho de haber escrito la sátira a que se alude en el texto [p. 69]. Vivia aún en 1565. Se le atribuye una relación de sucesos en la colonia, que no lleva nombre de autor.[lv]

La pièce est citée dans un « Mémoire » de Pedro Hernández — le secrétaire de Cabeza de Vaca —, daté du 28 janvier 1545. Après avoir évoqué le grand nombre de concubines d’Irala et la façon dont il persécuta, par jalousie, certains vecinos d’Asunción, Pedro Hernández écrit (paragraphe 26) :

Porque Gregorio… en una farsa le reprehendió el dicho vicio a él e [a] Alonso de Cabrera e García Venegas estando haciendo centinela junto a su casa, le [Irala] mandó dar de palos e se los dieron Estevan de Vallejos e Pero Méndez[lvi].

Il s’agit toujours d’une satire politique, puisque la farsa brocarde Irala (singulièrement son goût pour les dames indiennes et sa jalousie maladive envers les autres hommes de la colonie), mais le commentaire de Pedro Hernández ne permet guère de se faire une idée sur le contenu réel de l’œuvre, d’autant plus que s’y mêle le récit d’une bouffone bastonnade punitive par des membres de l’entourage du gou­verneur contre l’auteur de la pièce. Comme le note Josefina Pla : « Irala parece haber devuelto la sátira en palos contantes y sonantes »[lvii]. Les allusions aux protagonistes de l’affaire étaient, on s’en doute, moins cryptiques pour les contemporains qu’elles ne le sont pour nous aujourd’hui…

 

3.1.3. La « farce » anti-iraliste anonyme (1551)

La troisième pièce, jouée en 1551, est anonyme. Elle tourne autour du mariage arrangé entre l’adolescente Maria de Irala et le capitán Francisco Ortiz de Vergara. Irala était présent. Ce que l’auteur satirise ici, c’est la méthode guaraní appliquée par le gouverneur consistant à utiliser ses filles pour conforter son pouvoir. Gustavo Laterza Rivarola écrit à ce sujet :

Las rencillas entre los partidos alvarista, chavista (de Nufrio de Chávez) e iralista, produjo mucha inestabilidad política en el año 1550. Irala encontró la manera de conjurar este peligro siguiendo la táctica karió : casó a cuatro de sus hijas mestizas con los capitanes revoltosos, sujetándoles por el parentezco. Los alvaristas Riquelme de Guzmán y Ortíz de Vergara se casaron con Ursula y Marina, respectivamente, Pedro de Segura, chavista, se casó con Ginesta y, Gonzalo de Mendoza, iralista, — que tendría una edad cercana a la del suegro  — se casó con Isabel [lviii].

Francisco de Vergara, « iraliste » de la première heure, défendit en tout cas le parti des Comuneros après la mort du gouverneur ; il fut en effet élu gouverneur par le Cabildo le 22 juillet 1558.

Toujours est-il que les Leales ne se privèrent pas de dénoncer sur scène cette politique très spéciale de consolidation du pouvoir. C’est Martín del Barco Centenara qui, au chant V de La Argentina, évoque à des années de distance la « farce » très circonstancielle qui fut jouée à Asunción en 1551 :

A tal punto llego el atrevimento,

Del vando del Yrala, que casando

Su hija con Vergara, por contento

Y plazer, un soldado suspirando

En una farsa sale descontento,

Y roto, y pobre, y otro preguntando,

Y el responde, diziendole quien era ?

De los Leales soy, que no deviera.

Que, de Leales soys ?, le dize luego :

Mirad pues bien el pago que sacado

Aveis de essa contienda y triste juego,

Que tan contra razon aveis jugado ?

Hermano, por ventura estáis tan ciego

Que no veis ques andar de pie quebrado :

El triste del Leal dize temblando,

Hermano, lo que se que estoy penando[lix].

C’est malheureusement tout. Le « corpus fantôme » se réduit à donc trois mentions de farsas satiriques jouées à Asunción du temps d’Irala : deux par des témoins directs, Francisco González Paniagua et Pedro Hernández, et la troisième par un auteur postérieur, Marco del Barco Centenara. Il est probable que d’autres pièces du même type ont été représentées, mais faute de témoignages, on devra se contenter de ce maigre échantillonnage.

Avant de poursuivre l’examen du théâtre profane paraguayen, je m’arrêterai un moment sur une autre pièce : la Comedia Pródiga.

 

3.1.4. L’exception « classique » : La Comedia Pródiga

Il est impossible de ne pas évoquer, s’agissant de la période aurorale du théâtre à Asunción, une quatrième œuvre : la Comedia Pródiga de Luis Miranda de Villafaña (ca 1500-ca 1575). Cette œuvre a probablement été composée à Asunción, mais, comme le regrette Efraim Cardozo : « no se sabe si la pieza alguna vez fue representada en Asunción ».[lx]

Luis Miranda était un ami de Cabeza de Vaca. Il débarqua avec lui à Santa Catalina et l’accompagna à Asunción ; après le « golpe » d’Irala, il fut emprisonné huit mois pour avoir projeté de libérer l’Adelantado en incendiant une nouvelle fois Asunción[lxi] ; en 1545, il repartit avec lui en Espagne à bord de la caravelle « Comuneros ». La Comedia Pródiga fut imprimée en 1554 à Séville par Martín de Montedosca. Ce n’est pas une farsa, une bouffonerie, un acte burlesque, mais une « comédie » en sept actes de facture tout à fait savante. La Comedia Pródiga s’inspire à la fois de la Celestina ou Tragicomedia de Calisto y Melibea de Fernando de Rojas et de la parabole du « Fils prodigue » de Luc, mais ce n’est pas ce qui en fait l’originalité : la Celestina et la parabole de Luc ont en effet inspiré l’une et l’autre un grand nombre d’auteurs dramatiques au XVIe siècle. Comme l’explique José Ignacio Uzquiza González, son plus récent éditeur :

Probablemente, su fracaso político y posterior encarcelamiento así como la decepción de sus ansias e ilusiones acerca el Nuevo Mundo y su conquista, influyeron en la creación de la Comedia Pródiga, obra en la que hace una reflexión y una crítica sobre su propia vida, y sobre la política y la sociedad española de esa época. Es posible, incluso, que la Comedia fuera escrita en el Paraguay[lxii].

Cette pièce, j’y insiste, n’est pas un auto écrit à la va-vite dans le feu de l’actualité, comme le sont les trois farsas. C’est une œuvre dont les plus éminents spécialistes de la littérature hispanique — de Leandro Fernández de Moratín[lxiii] à Juan Corominas[lxiv], pour prendre une four­chette large — ont reconnu la richesse de facture et la haute tenue littéraire. Elle s’intègre néanmoins dans le cadre général de la présente étude, puisque l’on ne possède aucune autre trace de théâtre profane au Paraguay entre le milieu du XVIe siècle et la fin du XVIIIe siècle.[lxv] Pour cette longue période, seul n’est attesté qu’un théâtre religieux, dans la droite ligne des autos sacramentales espagnols ; un théâtre largement dominé par les Jésuites qui s’établirent au Paraguay en 1588. Ce théâtre missionnaire reposait globalement sur une dramatisation de passages clés des Écritures ou du légendaire des Saints. Malheureusement, rien de cette abondante production dramatique n’a non plus été sauvé, à l’exception d’une seule pièce transmise oralement jusqu’au XIXe siècle et jouée à Asunción en 1860 par des Guaraní : El drama de Adan.[lxvi]Josefina Pla pense que les documents qui avaient survécu à l’expulsion des Jésuites (1767) ont été détruits sous la dictature de Francia ou, au plus tard, durant la Guerre de la Triple Alliance (1865-1869). Mais l’unique rescapé du théâtre missionnaire des Jésuites est d’un intérêt majeur pour l’histoire du théâtre hispanoaméricain ; le « drame d’Adam » possédait en effet des dialogues trilingues : « La pieza — écrit Serafina Pla — no puede ser más simple : lineal, directa, en ella se utilizan : latin, castellano y guaraní, en una mezcla de por sí interesante y de efecto graciosamente ingenuo »[lxvii].

Si la Comedia Pródiga ne fut pas représentée à Asunción, c’est peut-être simplement parce que cette pièce de facture savante nécessitait des conditions théâtrales réelles, en particulier un lieu de performance distinct de l’église ou de la rue : un théâtre.

 

3.2. Le théâtre hispanoaméricain au XVIe siècle

Asunción n’est pas le seul lieu du Nouveau Monde où se donnèrent des représentations théâtrales au XVIe siècle. D’autant plus que sous le lemme « théâtre », on ne doit pas seulement entendre le théâtre espagnol.

 

3.2.1. Le théâtre amérindien

La plupart des chroniqueurs du XVIe siècle font état de représentations drama­tiques en langue indienne : des chrorégraphies chantées arawak (areítos) aux spectacles bien plus élaborés des aires aztèque, toltèque-maya et quechua[lxviii]. Herman Cortés est le premier à avoir signalé que l’une des places de Tenochtitlán était utilisée comme lieu théâtral ; son témoignage est corroboré par d’autres chroniqueurs (Fernando de Alva Ixtilxóchtil, Juan de Tovar, Diego Durán, etc.) ; tous attestent que les principales cités de la Nouvelle Espagne possédaient de tels lieux. Pour rendre compte du type de représentations qu’on y donnait, les témoins n’avaient pas d’autre choix que d’utiliser le vocabulaire littéraire espagnol : Juan de Tovar parle ainsi de « graciosos entremeses »[lxix] et Diego Durán de « danzas y farsas, y entremeses, y cantares de mucho contento » ; tous soulignent la composante lyrico-chorégraphique de ces spectacles. Il n’y a pas d’exemples similaires au Río de la Plata, ce qui n’est pas étonnant, vu l’absence de cités indiennes dans la région, à la différence du Mexique ou du Pérou. Mais les Guaraní, peuple du « Grand Parler »[lxx], étaient sans doute ouverts — on peut le supposer — à des formes de théâtre moins formalisées. Quoi qu’il en soit, la tradition amérindienne fut un peu partout exploitée par les congré­gations religieuses, et tout particulièrement par les Jésuites qui associaient toujours les Indiens aux représentations, allant jusqu’à intégrer des éléments scénographiques et chorégraphiques indigènes dans leurs spectacles, et à utiliser le náhuatl, le quechua ou le guaraní dans les dialogues.

 

3.2.2. Le théâtre espagnol

S’agissant du théâtre espagnol, ce sont les formes venues du théâtre médiéval castillan qui ont, telles quelles, été transposées en Amérique : autos sacramentales, farsas, entremeses et loas[lxxi]. Quoique le théâtre profane fût attesté dès le XVIe siècle, notamment en Nouvelle Espagne, c’est la production religieuse qui domina la première époque coloniale ; elle dominera aussi la seconde sous l’influence des congré­gations religieuses. Ce qui frappe, c’est la précocité de l’apparition du théâtre en Amérique ; comme l’observe José Juan Arrom :

Sorprende el corto tiempo que media, por ejemplo, entre la conquista de México y la aparición de noticias de algún género de represen­taciones. Tenochtitlán, casi totalmente derruida, cae en poder de Cortés en agosto de 1521, y ya en enero de 1526 las actas capitulares consignan la petición que los sastres hacen de un solar para fabricar una ermita de donde « saliesen sus oficios el día de Corpus Christi » — lo que da a entender que desde antes se acostumbraba hacer la procesión […]. Conocido el carácter tradicional de dichas festividades, debe pensarse que haya habido en ellas danzas, invenciones y farsas. […]. De igual modo, en el Perú, Pizarro entra en el Cuzco en 1534. Lima se funda en 1535 y la explotación del Cerro de Potosí comienza en 1546. Pues bien, hay constancia de que hubo representaciones en el Cuzco desde 1548 por lo menos, en Lima desde 1546, en Potosí desde 1555[lxxii].

Le même constat vaut pour l’émergence du théâtre à Asunción en 1544, soit sept ans seulement après l’implantation du fort dans la « Baie des Carios » et trois ans après la naissance du Cabildo.

Il convient à présent de dégager la spécificité du théâtre né à Asunción, en faisant le départ entre les éléments « traditionnels » et les traits « originaux ».

 

3.3. Éléments « traditionnels » et traits « originaux » du  théâtre paraguayen 

C’est à l’occasion de la célébration de la Fête-Dieu (Corpus Christi) que la pièce de Lezcano fut représentée dans l’enceinte de l’église. C’est là une constante du théâtre hispanique d’être joué lors des grandes fêtes calendaires : Corpus Christi, octave de la même fête ou Fête du Saint Patron de la cité. Cette tradition a été transportée au Nouveau Monde. Les représentations théâtrales succédaient aux processions et se composaient généralement de drames liturgiques (autos sacramentales), entrelardés de pièces à pertinence religieuse ou morale : farsas ou entremeses. Le théâtre hispanoaméricain, sous cet angle, ne déroge pas à la règle. Comme il n’y avait pas de « théâtre » au sens où on l’entend depuis le XVIIe siècle, les représentations se donnaient sur des tréteaux installés sur le parvis de l’église ou de la cathédrale, voire, pour les pièces les plus rudimentaires, sur des charrettes qui étaient intégrées à la procession. Il arrivait aussi que les représentations aient lieu à l’intérieur des édifices religieux ; ce que l’Église toléra jusqu’à la seconde moitié du XVIe siècle, avant de l’interdire en Espagne comme dans les colonies. En Nouvelle Espagne, écrit Hildburg Schilling :

[…], en un principio las representationes religiosas, y acopladas a ellas, también las farsas se llevaban al cabo dentro de la iglesia principal, tanto en la capital, como en otras ciudades, a pesar de que el Tercer Concilio Mexicano renovó en 1585 la prohibición referente a las representaciones profanas dentro de las iglesias.[lxxiii]

Cela n’empêcha pas le Cabildo de Puebla de las Angeles d’autoriser en 1588 et en 1589 (et sans doute les années suivantes jusqu’à 1604, où les regidores de la ville opposèrent pour la première fois un refus) que « se haga una comedia en la iglesia catedral », le jour de la Fête-Dieu[lxxiv]. Il est par ailleurs prouvé qu’on continua jusqu’au XVIIe siècle à donner des spectacles profanes à l’intérieur des édifices religieux en de nombreuses villes de l’Amérique hispanique.[lxxv]

À Asunción, où le premier évêque n’entra en fonction qu’en 1556, c’est dans l’église du frère hiéronymite Lezcano que se donna la première pièce du répertoire profane paraguayen. Il n’y avait évidem­ment pas de lieu spécifique pour les représentations théâtrales, pas même un simple corral. Comment d’ailleurs y en aurait-il eu un, quand on sait que le Cabildo n’avait pas non plus de siège officiel : les réunions se tenaient tantôt dans la maison du gouverneur, tantôt à l’église. Preuve de l’intrication du « politique » et du « religieux » du temps d’Irala. Il est vrai que Gabriel de Lezcano, membre de l’ordre de saint Jérôme, n’était représentatif, ni de l’orthodoxie romaine, ni de l’ortho­doxie impériale. Qu’il s’agisse du « Paradis de Mahomet » ou de l’autorisation accordée par Irala aux Karió de pratiquer l’anthropophagie (pourvu que les victimes fussent des ennemis communs…), Lezcano a toujours montré la plus grande souplesse.

Si l’on en croit Francisco González Paniagua, Lezcano aurait non seulement composé la « farce », mais en aurait été le principal acteur. Trait qui, loin d’être incongru, renoue en fait avec la  tradition hispanique qui associait presque toujours les membres du clergé aux représentations dramatiques. Dans sa notice sur l’Auto del Sacreficio de Abraham, Léo Rouanet rappelle que « Déjà, vers le XVe siècle, El sacrificio de Isaac était au nombre des spectacles donnés à Gerona le jour de la Fête-Dieu (Corpus). Ces représentations, où les dignitaires de la cathédrale rem­plissaient les principaux rôles, furent prohibées en 1585 ».[lxxvi]

L’originalité de la « farce » de Lezcano tient donc avant tout à son contenu satirico-politique. Quoique l’on ne sache rien des condi­tions de représentation des deux autres pièces, elles en respectent tout au moins l’esprit agonistique et s’inscrivent par ce biais dans la filiation directe du prototype de Lezcano. Certes, quelques exemples de pièces satiriques existent aussi au Mexique, mais ils sont plus tardifs. L’archevêque de Mexico, Pedro de Moya y Contreras, vitupérait, par exemple, les pièces satiriques jouées dans les églises, dans une lettre en date du 24 janvier 1575 adressée au Conseil des Indes. L’une de ces pièces s’intitulait : Desposerio Espiritual entre el Pastor Pedro y la Iglesia Mexicana ; une autre, connue sous le nom d’« entremés de la alcabala » (le mot alcabala désignant un impôt), fit beaucoup rire aux dépens des fonctionnaires du Trésor. Cela valut à son auteur présumé, le clerc Fernán González de Eslava, d’être jeté en prison et eut pour conséquence directe l’instauration d’une censure sur tous les spectacles à venir :

Fue a raíz de la representación de ese entremés satírico que la Audiencia promulgó un auto, por el cual ordenaba que los actos, comedias y otras piezas teatrales que se representaran en lo futuro en la Catedral, debian ser previamente vistas y censuradas por un oídor del mismo tribunal »[lxxvii].

Ceci dit, nulle part en Amérique ne furent représentées des pièces possédant un contenu politique ouvert. Mieux, un tel théâtre ne se rencontre pas non plus en Espagne à la même époque ! Ici comme là, les pièces à caractère satirique qui nous sont restées se conforment aux conventions traditionnelles de la satire de mœurs ou de société, sans jamais prendre le tour d’une attaque ad personam ; a fortiori, sans jamais devenir le porte-voix d’une faction politique. Les trois farsas représentées à Asunción en 1544, 1545 et 1551 sont donc, au sens plein du mot, des unica.

 

3.4. Conditions « objectives » et conditions « subjectives »

Comme je l’ai dit, les conditions « objectives » pour qu’émerge un théâtre profane en milieu urbain n’étaient pas réunies à Asunción au premier âge de la colonie. La ville possédait un caractère profondément rural, en dépit de ses institutions communales calquées sur le modèle castillan. Le public des trois farsas, contrairement à celui des représentations religieuses qui seront données ultérieurement au Paraguay, se réduisait à la seule communauté des Espagnols (la seconde génération métisse était encore dans l’enfance). Ce théâtre est, pour ainsi dire, une création ex nihilo, à l’usage d’un public restreint à une coterie. L’émergence du théâtre à Asunción est donc un fait purement volontariste, où les conditions « subjectives » ont à coup sûr pris le pas sur les conditions « objectives ». Parmi ces conditions « subjectives », on doit d’abord retenir la personna­lité des conquistadors arrivés au Río de la Plata avec Pedro de Mendoza ou avec Cabeza de Vaca. Comme l’explique Efraim Cardozo :

Al revés de lo ocurrido en la Conquista de otras regiones de América, a cargo generalmente de aventureros y rezagados sociales, el nivel cultural y moral de los que llegaron al Paraguay fue relativamente elevado. No todos eran sólo soldados ávidos de riquezas. El primer Adelantado Don Pedro de Mendoza […] era un hombre culto, lector de Erasmo. Quien iba a convertirse en el principal caudillo de la conquista, Dominguo Martínez de Irala, se desempeñaba en España como hombre de escribanía, y no vino como soldado sino como secretario del lugarte­niente de Mendoza, el capitán Juan de Ayolas. Irala se distinguía por su hermosa letra, calidad entonces no muy común y poseía un estilo claro, conciso y no desprovisto de galas literarias, como se aprecia en los documentos con su firma que llegaron hasta nuestros días. El fundador de Asunción, el capitán Juan de Salazar, era poeta. Legó a sus hijos, al escribir su testamento en 1557, varios libros de romance y « de mano lectural » que había escrito, y que se perdieron para la historia de las letras americanas. Francisco Ruiz Galán, importante capitán de la Conquista, rival de Irala en las primeras disputas por el poder, dejó escrito otro libro, igualmente desaparecido sin dejar rastros. Gregorio de Acosta tenía fama de « hombre muy vivo y muy gran poeta ». […]. El segundo Adelantado, Cabeza de Vaca, cuando llegó a Asunción ya tenía impreso en España un libro titulado « Naufragios » donde relate sus andanzas en la Florida norteamericana. Su secretario Pedro Hernández era hombre de letras, virulento polemista. Escribió una Memoria que es conocida como la « crónica escandalosa de la conquista ». Vuelto a España, ayudó a Cabeza de Vaca a redactar sus « Comentarios »[lxxviii].

Encore faudrait-il ajouter les noms de quelques clercs qui se singularisèrent par leurs qualités intellectuelles et leurs talents de mémorialiste ou d’écrivain, tels Francisco González Paniagua (Memorial sobre los sucesos del Río de la Plata desde la llegada del Adelantado Alvar Nùñez Cabeza de Vaca a la Isla de Santa Catalina hasta la prisión y procesamiento del mismo), Martin González (grand défenseur de la cause indienne s’inscrivant, à travers sa correspondance, dans le sillage de Bartolomé de las Casas), Luis Miranda de Villafaña (Comedia Pródiga) et, bien sûr, Juan Gabriel Lezcano, pédagogue, musicien, dramaturge et acteur. C’est cette exceptionnelle concentration de lettrés, en un lieu complètement excentrique par rapport à la culture européenne, qui explique que les liens avec la tradition littéraire ibérique n’aient pas tous été rompus. Mais à Asunción, où les conquistadors vivaient totalement coupés du reste du monde hispanique, la tradition fut adaptée à la guise des « Utopiens » du « Paradis de Mahomet » : loin des lieux où s’élabo­rait la doxa politique et religieuse dominante, les Espagnols se dégagèrent du carcan des règles et des interdits qui prévalaient dans la Péninsule comme dans l’Empire. Ils inventèrent du coup un théâtre singuliè­rement moderne pour le temps : un théâtre inscrit dans la réalité des luttes politiques de la cité.

Au rang des conditions « subjectives », compte aussi  l’environnement culturel guaraní. On a vu que les Espagnols avaient spontanément adopté à leur arrivée des usages indigènes, reprenant notamment aux Karió leurs techniques de construction et leur mode d’habitat. Sans parler de la polygamie, ni de la transposition de la notion de « famille étendue » à celle de « harem »… Mais ce qui dut les impressionner par dessus tout, c’est le poids accordé à la parole dans cette société sans État. Chez les Karió, les caciques devaient en effet leur rang, non à leur seule vaillance guerrière ou au prestige de leur lignage, mais à leur art de la parole. C’est au cours de joutes oratoires que le choix de la communauté se portait sur l’un ou l’autre des prétendants. Une fois élu, le chef (mburuvichá) régnait sur la tribu, mais également « sur les mots de la tribu ».

Il y a, comme l’a montré Pierre Clastres, un abîme entre les sociétés à État et les sociétés sans État quant à la façon dont s’articule le lien entre parole et pouvoir :

Une différence s’y révèle [dans les tribus indiennes], à la fois la plus apparente et la plus profonde, dans la conjugaison de la parole et du pouvoir. C’est que si, dans les sociétés à État, la parole est le droit du pouvoir, dans les sociétés sans État, au contraire, la parole est le devoir du pouvoir. Ou, pour le dire autrement, les sociétés indiennes ne reconnaissent pas au chef le droit à la parole parce qu’il est le chef : elles exigent de l’homme destiné à être chef qu’il prouve sa domination sur les mots. Parler est pour le chef une obligation impérative, la tribu veut l’entendre : un chef silencieux n’est plus un chef[lxxix].

On perçoit bien qu’une telle conception relevait de l’impensable pour les conquistadors, produits de la vieille Europe et de ses isotopes politiques et intellectuels, et tous plus ou moins marqués par la Weltanschauung absolutiste et solaire de Charles Quint. Mais, coupés qu’ils étaient des racines de cette pensée et, pour certains d’entre eux, déjà engagés dans une réflexion critique à l’endroit des fondements de l’autorité politique (beaucoup parmi ceux qui débarquèrent avec Pedro de Mendoza avaient participé à la Révolution des Comunidades), voire ouverts aux lumières de l’humanisme, il n’est pas à exclure que cette étrangeté même les ait, sinon conquis, du moins séduits. Dans la forme de théâtre créée à Asunción, il y a, à mon sens, l’amorce d’une rupture avec les cadres traditionnels de la pensée politique : le théâtre y est bel et bien un lieu de contestation. La Real Provisión du 12 septembre 1537, qui avait été conçue pour un cas très particulier de vacance du pouvoir, resta d’application à Asunción tout au long de l’ère Irala, et même un peu au-delà. Mieux. Le Cabildo l’utilisa pour destituer le représentant officiel de l’Espagne et nommer l’Adelan­tado de son choix ! En retournant contre Cabeza de Vaca une mesure d’exception improvisée par la Couronne dans l’hypothèse de la mort de Pedro de Mendoza, les conquistadors s’émancipaient du même coup de l’autorité centrale. D’où, sur place, une radicalisation extrême de l’agôn politique : iralistes contre alvaristes, alvaristes contre iralistes, chavistes (partisans de Nufrio de Chávez) contre iralistes, etc. Dans ce processus de radicalisation, le théâtre trouva naturellement sa place en tant que porte-voix des diverses factions. Ce qui se jouait là, c’était donc, d’une certaine façon, le pouvoir de « régner sur les mots de la tribu ». Et par les mots d’inhiber le pouvoir de parole de l’adversaire. Car « un chef silencieux n’est plus un chef » (Pierre Clastres).

Au regard de l’histoire littéraire hispanoaméricaine, le théâtre profane satirico-politique éclos à Asunción fait figure de météore : 1544, 1545, 1551, puis le silence. Même en supposant que d’autres pièces du même type aient été jouées, il est peu probable que les satiristes aient exercé leur verve après la mort d’Irala en 1556. Cette date marque en effet, comme l’a souligné Efraim Cardozo, le terme de la conquête du Paraguay, mais surtout la reprise en main de la Province par les autorités religieuses et politiques centrales : en 1556 arriva Fernández de la Torre, premier évêque nommé par le pape Jules III[lxxx] ; en 1556, la Province fut subordonnée à l’Audience de Charcas, c’est-à-dire soumise à la tutelle du vice-roi du Pérou.[lxxxi] C’en était fini de la totale autonomie des conquistadors d’Asunción et du rêve de « República de los Españoles » caressé, selon Ruy Díaz de Guzmán, par Irala à la création du Cabildo. Ajoutons que la mise en place du système de l’encomienda, officialisant une fois pour toutes l’asservissement de la population indienne, confirma, cette même année, le retour d’Asunción à la pleine orthodoxie coloniale. 

Le premier théâtre profane paraguayen, privé des assises socio-culturelles et idéologiques qui l’avaient produit du temps de la « Répu­blique des Espagnols » subit en retour les effets de la « normalisation » politico-religieuse mise en place l’an 1556. Ce théâtre de « Nulle Part », par trop moderne et dérangeant pour l’époque, disparut avec la réin­sertion de la colonie dans la géopolitique de la Conquête, partant sa soumission à l’ordre du monde contrôlé par Rome et la Couronne. Dès lors, le seul type de théâtre autorisé fut, comme partout ou presque en Amérique, un théâtre religieux et édifiant. Paradoxalement, Asunción, qui vit naître au milieu du XVIe siècle le théâtre le plus novateur de tout le monde ibérique sera l’une des dernières villes hispanoaméricaines à se doter d’un Teatro Nacional (1858)[lxxxii].

 

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Notes

[i]    Jarry, 1972, p. 401.

[ii]    Kirkpatrick,1992, p. 299-313.

[iii]    Bernand et Gruzinski, 1991-1993, t. II, p. 444-465.

[iv]    Baquer,1992.

[v]    C’était entre 1541 (évacuation de Buenos Aires) et 1617 (Real Cédula de Philippe III divisant la province en deux : Paraguay et Argentine). C’est à partir du Río de la Plata, vaste estuaire où se rejoignent les fleuves Paraná et Uruguay, que commença la pénétration de la région qui reçut du même coup ce nom. Juan Díaz de Solís fut le premier à s’aventurer sur le Paraná en 1516 ; il périt avec la plupart de ses compagnons sous les flèches des Indiens ; le Paraná s‘appela dès lors Río de Solís. Magellan s’y arrêta en 1520, mais l’exploration ne reprit qu’en 1526 avec Sébastien Cabot, qui fonda en amont du fleuve Paraná le fort de Sancti Spiritus. Dépassant le confluent du Paraná et du Paraguay, Cabot remonta le Paraguay jusqu’au Río Bermejo. Le nom de Río de la Plata ou « Fleuve de l’Argent » est un héritage indirect de Cabot. De Sancti Spiritus, il avait en effet rédigé un rapport dans lequel il sollicitait de la Couronne des renforts pour poursuivre une exploration qui s’annonçait prometteuse, mais risquée ; pour donner plus de poids à ses mots, Cabot fit exhiber à la cour espagnole des Indiens porteurs de bijoux et d’objets en argent… Las d’attendre des renforts qui n’arrivaient pas, il repartit en Espagne en 1530, laissant sur place une garnison de cent dix hommes qui furent presque tous massacrés. La Couronne atermoya jusqu’en 1534, avant de nommer Pedro de Mendoza Adelantado du Río de la Plata ; cf. Gill, 1987, p. 13-15.

[vi]    Cf. Cardozo, 1989, p. 103 : « Con la muerte de Irala termina la conquista del Paraguay ».

[vii]    Je reprends les chiffres de Kirkpatrick, 1992, p. 302. Certains auteurs s’en tiennent cependant à l’estimation haute du chroniqueur bavarois Ulrich Schmidel, qui parlait pour sa part de « quatorze navires » et de « deux mille cinq cents Espagnols et de cent cinquante Allemands, Flamands et Saxons » (Schmidel, 1836, chap. I : De la navegación de Amberes [Anvers] á España). J’utilise ici la traduction espagnole de l’imprimé original allemand de 1602.

[viii]    Schmidel, 1836, chap. XXI : De la ciudad de Lambaré, y como fué sitiada y rendita.

[ix]   Schmidel, 1836, chap. XXII : Hácese un castillo en Lambaré, con el nombre de la Asumpción

[x]    Cf. Domínguez, 1946, p. 157-225.

[xi]    Cf. Pistilli, 1987. Les conclusions de Pistilli concernant le calendrier de Schmidel sont convaincantes. Toutefois on doit manipuler avec précaution certaines théories avancées par l’auteur quant à un contact entre Vikings et Karíó au XIVe siècle. Pistilli s’autorise en effet d’un « archéologue » français, Jacques de Mahieu, qui aurait identifié des runes nordiques au Paraguay… Pour Pistilli, la précision de Schmidel : « une grande maison de pierre, de bois et de terre », vérifierait l’hypothèse viking, étant donné que ces trois matériaux étaient utilisés ensemble par les Vikings pour construire leurs maisons, mais jamais par les Indiens de l’aire guaraní. On reconnaît là l’empreinte des théories fumeuses qui florissaient jadis dans la revue Planète.

[xii]    Cf. Ruy Díaz de Guzmán, Anales del Descubrimiento, Población y conquista del Río de la Plata, — éd. Quevedo, 1980, p. 144-148, chap. XVII et XVIII.

[xiii]    Sur le vocabulaire des institutions communales, cf. Lavallé, 2004, p. 173-179. Sur la composition et le fonctionnement du Cabildo d’Asunción à sa fondation, cf. Krüeger, 1996, p. 69-75.

[xiv]    Cardozo, 1989, p. 61. Hildegard Thomas de Krüeger modère pour sa part cette opinion, rappelant que la fondation de villes allait dans le sens de l’histoire et jugeant que l’initiative d’Irala ne saurait en aucun cas être interprêtée « como una actuación personalista y arbitraria dirigida contra el poder monárquico » : « Si en la capitulación mencionada [celle du 21 mai 1534, par laquelle Pedro de Mendoza reçut le titre d’Adelantado] sólo se hacía referencia al establecimiento de tres fortalezas, esto debe ser visto desde la perspectiva de la gran sigificación que en el Medioevo se le asignaba a los lugares fortificados o burgos, que con el tiempo dieron origen a la nueva ciudad medieval. Como ya mencionáremos, la colonización urbana venía impuesta por los antecedentes de la reconquista, acentuando la Corona en los contratos de descu­brimiento y conquista que celebraba con sus súbditos, la política pobla­cional, que se iniciaba a través del establecimiento de fortalezas y culminaba con la fundación de ciudades. Ellas serían los puntos de cristalización para la consolidación político-administrativa de los nuevos territorios descubiertos » (Krüeger, 1996, p. 60-61).

[xv]   Cabeza de Vaca, Commentaires, XXXVIII — traduction Menget, 1980, p. 268-269 ; pour le texte espagnol, cf. Ferrando, 2000, p. 205-206. Sur l’incendie, cf. Chaves, 1968, p. 164-165.

[xvi]   Cf. Chaves, 1968, p. 187-188, chap. XVII : « Destierro del Adelantado. Los cargos contra Alvar Núñez ».

[xvii]    Du second acte existe toutefois une copie, exécutée « d’après l’original » (copiada de la original) par le capitaine de frégate Juan Francisco Aguirre et jointe à son journal sous le titre : « Fundación de la Ciudad de Nuestra Señora de la Asumpción del Paraguay » ; cf. Diario del Capitán de Fregata D. Juan Francisco Aguirre. Tomo II — Primera Parte — Buenos Aires : Imprenta de la Biblioteca Nacional, 1949, p. 238-242 ; reproduit dans Quevedo, Dúran & Duarte 2001, p. 13-15.

[xviii]    Cabeza de Vaca, Commentaires, XXXVIII — traduction Menget, 1980, p. 269 ; texte espagnol : Ferrando, 2000, p. 206.

[xix]    Cf. Moreno, 1968, p. 16-17.

[xx]    Cf. Domínguez, 1946, p. 174-179 ; Cardozo, 1989, p. 80-82.

[xxi]    Laterza Rivarola, 1995, p. 72.

[xxii]    Laterza Rivarola, 1995, p. 76.

[xxiii]    Cité par Cardozo, 1989, p. 80.

[xxiv]    Cité par Zubizarreta, 1964, p. 67-68.

[xxv]    C’est en réalité une méthode de peuplement des plus archaïques. Dans l’histoire de Rome, l’épisode de l’enlèvement des Sabines se justifie de la même façon : « Comme il fallait assurer l’avenir de la Ville et que, parmi les immigrants, il n’y avait pas de femme, il [Romulus] imagina de donner des jeux magnifiques où viendraient les familles des cités voisines. Puis, à un signal, au beau milieu du spectacle, les Romains se jetèrent sur les jeunes filles, et, dans le tumulte et la confusion, les enlevèrent puis les entraînèrent dans leurs maisons. […]. Celles-ci étaient pour la plupart des Sabines, originères de villages situés au nord de Rome ; elles n’étaient pas de race latine. La seconde population de Rome formera donc une population de sang mêlé » (Grimal, 1981, p. 13).

[xxvi]    Martin del Barco Centenera, La Argentina, Canto II, fol. 15 r°-15 v°. 

[xxvii]    Laterza Rivarola, 1995, p. 83.

[xxviii]    Juan López de Velasco, Geografía y descripción universal de las Indias, éd. Jiménez de la Espada, 1971, p. 283 [La Asunción]. La même source indique que la population indienne de la région avoisinait les quatre cent mille personnes : « En la comarca de esta ciudad habrá de cuatrocientos mil Indios arriba ». Ceci dit, la population d’Asunción avait commençé à décroître plus tôt : l’Acte du Cabildo établi le 22 juillet 1558 à l’élection de Francisco de Vergara comme successeur d’Irala ne porte que trois cent cinquante-huit signatures ; cf. Quevedo, Dúran & Duarte, 2001, p. 55-71.

[xxix]    Krüeger, 1996, p. 41.

[xxx]    Cette partie est informée par Causarano & Chase 1987 et 1990.

[xxxi]    Cf. Clastres, 1974a, p. 79-80 : « Le pays guaraní était en gros limité à l’ouest par le fleuve Paraguay, du moins dans la partie de son cours située entre le 22e parallèle en amont, le 28e en aval. La frontière méridionale se trouvait un peu au sud du confluent du Paraguay et du Paraná. Les rivages de l’Atlantique constituaient la limite orientale, à peu près du port brésilien de Paranagua au nord (26e parallèle) à la frontière de l’Uruguay actuel, jadis patrie des Indiens Charrua (33e parallèle) […]. Ces limites correspondent presque exactement à l’aire d’expansion des Guaraní. Ce quadrilatère d’environ 500000 kilomètres carrés, les Guaraní ne l’occupaient pas intégralement, puisque d’autres tribus résidaient dans cette région, principalement les Caingang. On peut évaluer à 350 000 kilomètres carrés la superficie du territoire Guaraní ». Selon Félix de Azaro, Descripción e Historia del Río de la Plata, Madrid, 1847 (cité dans Pistilli, 1987, p. 185) : « La nación guaraní era la más numerosa y extendida del pais, pero no tenía un jefe, ni formaba un cuerpo político como la mejicana, porque cada pueblo era independiente de los demás y tenía un nombre particular : Caracarás, Timbus, Corandás, Colastines, Tucagués, Calchiquis, Quilozás, Ohomas, Mongolás, Acaai, Itatí, Tois, Carios, Curupáytis, Curumiais, y otros… ».

[xxxii]    Oga a un synonyme en guaraní : maloca ; cf. Clastres, 1974a, p. 76-78.

[xxxiii]    Causarano & Chase, 1987, p. 20.

[xxxiv]  De tels ponts se rencontrent encore dans le quartier populaire de la Chacarita, qui borde la lagune et est, de ce fait, périodiquement inondé.

[xxxv]   Cf. Juan Lopez de Velasco, Geografía y descripción de las Indias, éd. Jiménez de la Espada, 1971, p. 283 [La Asunción] : « Las casas son de tapias, que se hacen en ellas muy fuertes después de secas, cubiertas de unas canales hechas de palmas, por tejas, que se hacen tan duras y fuertes que aunque se podrían hacer tejas las tienen por mejores».

[xxxvi]    Cf. Moreno, 1968, p. 15-16.

[xxxvii]    Cité dans Cardozo, 1985, p. 51.

[xxxviii]    Laterza Rivarola, 1995, p. 52. La même idée est chez Quell : « Igual que en España y otros países, también en el Paraguay el corazón de la ciudad fue una fortaleza. Asunción resultó así una base para las operaciones bélicas contra los Indios del Chaco y contra los portugueses del Brasil, teniendo, de esta suerte, el mismo abolengo militar que Madrid, originada en la fortaleza-alcázar « Magerit » que los árabes levantaron sobre una colina estratégica » (Quell, 1972, p. 55-56).

[xxxix]    Laterza Rivarola, 1995, p. 55.

[xl]    Laterza Rivarola, 1995, p. 56.

[xli]    Cf. Lafuente Machain, 1942, p. 97-98 ; Gill, 1987, p. 48-49 ; Duarte de Vargas, 2001, p. 11-21.

[xlii]    Cardozo, 1985, p. 215.

[xliii]    Pour un complément d’information sur la ville moderne d’Asunción, cf. Pic-Gillard, 2005, p. 228-231 ; 2006, p. 145-148.

[xliv]    Cf. Caillet-Bois, 1942 ; Torre Revello, 1937, p. 50 ; Rela, 1959, p. 69-72 ; Centurion, 1961, p. 18-22 ; Pla, 1965, p. 201-202 ; 1966, p. 69 ; 1970, p. 64 ; 1974, p. 667 ; Massare de Kostianovsky, 1975, p. 117-118 ; Cardozo, 1985, p. 92 ; 1989, p. 77.

[xlv]    Rouanet, 1979, t. I, p. X-XII.

[xlvi]    Pla, 1974, p. 667, n. 1.

[xlvii]    Pla, 1974, p. 667.

[xlviii]    Cf. Caillet-Bois, 1942, p. 75. Les références des documents dans lesquels le nom de Lezcano est cité sont fournies par l’auteur, p. 74-75. Ces documents, couvrant la période 1535-1546, sont conservés à Séville (Archivo General de Indias) et, en copie, aux Archives de Buenos Aires (Colección de copias de documentos del Archivo General de Indias).

[xlix]    Pour Julio Caillet-Bois, la trahison de Lezcano est évidente : « Cuando los Leales — encabezados ahora por Diego de Abréu —  engañaron al gobernador don Francisco de Mendoza, lugarteniente de Irala, y obtuvieron de él su renuncia, so pretexto de que su título obedecía a defectos legales subsanables con nueva elección, el padre Lezcano fué el encargado de persuadir el desdichado Mendoza con falsas promesas. No pararon allí sus manejos. Los partidarios de Abréu rompieron las listas de la elección que se estaba realizando, porque los votos faverecían a Mendoza, y alegaron que — según el P. Lezcano — el gobernador lugarteniente tenía el propósito de entregar el poder a Irala cuando regresera, y por lo tanto, debía impedírsele que siguiera mandando » (Caillet-Bois, 1942, p. 75).

[l]    Cf. García Canepa, 2005, p. 1-2.

[li]    Cardozo, 1985, p. 54.

[lii]   Les Archives d’Asunción ont, certes, souffert du temps de la guerre de la « Triple Alliance » (occupation brésilienne), mais beaucoup plus de l’absence de politique culturelle durant les dictatures militaires qui ont marqué l’histoire du Paraguay moderne ; la dernière étant celle d’Alfredo Stroessner (1959-1989). Les « restaurations » effectuées sur le testament d’Irala donnent une idée du mépris dans lequel on tenait les « vieux papiers » sous le régime de Strœssner : les folios sont maculés d’irréparables tâches graisseuses dues à des rafistolages au ruban adhésif… Pour ce qui est des archives, un catalogage répondant aux critères scientifiques actuels reste à faire ; beaucoup de documents dorment encore sans inventaire dans des cartons.

[liii]    Memorial sobre los sucesos del Río de la Plata desde la llegada del Adelantado Alvar Nùñez Cabeza de Vaca a la Isla de Santa Catalina hasta la prisión y procesamiento del mismo [3 mars 1545].

[liv]    Cité d’après Rela, 1959, p. 71 [texte modernisé] ; texte original dans Caillet-Bois, 1942, p. 73.

[lv]    Pla, 1966, p. 113 [Diccionario biográfico].

[lvi]    Cité d’après Caillet-Bois, 1942, p. 75 ; également dans Rela, 1959, p. 71 [texte modernisé].

[lvii]    Pla, 1965, p. 202.

[lviii]    Laterza Rivarola, 1995, p. 87.

[lix]    Martín del Barco Centenara, La Argentina, Canto V, fol. 41 r°. De même que dans les précédentes citations du « Poème épique » de Martín del Barco Centenara, les graphies n’ont pas été modernisées ; on trouvera : vando pour bando, deviera pour debiera, aveis pour habéis, plazer pour placer, diziendole pour diciendole, etc. ; seul le s « long » (ó) a été systématiquement remplacé par s.

[lx]    Cardozo, 1985, p. 93.

[lxi]    Cf. Rodríguez-Alcalá, 1971, p. 17.

[lxii]    Uzquiza González, 1982, p. 11. La pertinence socio-politique de la pièce a été finement analysée par l’éditeur dans son introduction ; je signalerai tout spécialement l’étude du personnage du Noir (Negro), p. 26-29.

[lxiii]    « Está muy bien desempeñado el fin moral de esta fábula, que es, sin duda, una de las mejores del antiguo teatro español ; bien pintados los caracteres, bien escritas algunas de sus escenas ; las situaciones se suceden unas a otras, aunque no con particular artificio dramático, siempre con verosimiltud y rapidez » (Leandro Fernández de Moratín, Origines del Teatro Español, Madrid, 1830, t. I, p. 182) ; cité par Uzquiza Gonzalez, 1982, p. 10.

[lxiv]    Cf. Corominas, 1978. Juan Corominas ne parle nulle part du séjour de Luis de Miranda au Río de la Plata ; il écrit en outre : « Luis de Miranda compuso la Comedia Pródiga en 1532, dedicándola al muy Magnifíco Señor Juan de Villalva, de la ciudad de Plasencia » (Corominas, 1978, p. 112). On a l’impression, en lisant ce critique, que l’auteur de la Comedia Pródiga pourrait être un homonyme du compagnon de Cabeza de Vaca… Le travail de José Ignacio Uzquiza González lève toute ambiguïté sur ce point.

[lxv]    Efraim Cardozo (Cardozo, 1985, p. 94) mentionne tout de même un « teatro ceremonial » joué au XVIIe siècle à l’occasion de grands événements officiels (arrivée d’un gouverneur, accès au trône d’un nouveau roi, etc.).

[lxvi]  C’est un thème traditionnel du théâtre évangélisateur : on en connaît un prototype représenté à Mexico en 1538. Rappelons que l’un des plus anciens drames liturgiques français est le Jeu d’Adam (entre 1146 et 1174).

[lxvii]    Pla, 1974, p. 678.

[lxviii]    Sur le théâtre amérindien, cf. Arrom, 1967, p. 9-23 ; Versényi, 1993, p. 1-35.

[lxix]   Voici, d’après José Juan Arrom, l’analyse des trois entremeses [l’entremés « intermède » s’insérait normalement entre deux pièces ou entre deux actes d’une pièce plus longue] décrits par Juan de Tovar (Códice Ramírez) : « […]  el primero es una farsa realista en la que se ridiculizan las miserias humanas ; el segundo apoya su trama en la transferencia de cualidades anímicas del hombre a los animales que le rodean […], y el tercero es un delicado y sugestivo rito primaveral a Xochiquetzalli, la diosa de las flores, de la hermosura y del buen querer, es decir, la Venus del panteón mexicano » (Arrom, 1967, p. 11).

[lxx]    Cf. Clastres, 1974b.

[lxxi]    Cf. Pasquariello, 1970. Le mot désignait à l’origine un prélude en forme de « louange » à l’adresse d’un personnage important ; la loa introduisait une farsa ou un auto. Progressivement, la loa deviendra un genre à part entière. 

[lxxii]    Arrom, 1967, p. 25.

[lxxiii]    Schilling, 1958, p. 13.

[lxxiv]    Schilling, 1958, p. 13-14.

[lxxv]    Cf. Torre Revello, 1937, p. 43 : « El Concilio Tercero Mexicano, celebrado en 1585, ordenó la supresión de representaciones teatrales en el interior de los templos, haciendo extensiva la prohibición a las danzas y a los cantos profanos. Sin embargo, debieron al parecer continuar celebrándose  tales representaciones en otros lugares de América, si nos atenemos al contexto de la Real cédula, dada en Madrid, por Felipe IV, el 9 de septiembre de 1660, que fue circulada con carácter general, en la que se hace constar, que el Consejo Real de las Indias se hallaba informado de que se celebran comedias en el interior de los conventos, con gran irreverencia de lugares tan sagrados, prohibiendo en absoluto las representaciones teatrales en los conventos de religiosos y religiosas, así en el interior como fuera de los templos, debiéndose proceder con todo rigor contra los comediantes que las hicieran ».

[lxxvi]    Rouanet, 1979, t. IV, p. 135.

[lxxvii]    Torre Revello, 1937, p. 42-43.

[lxxviii]    Cardozo, 1985, p. 75.

[lxxix]    Clastres, 1974a, p. 134.

[lxxx]    Cardozo, 1989, p. 92-93.

[lxxxi]    Krüeger, 1996, p. 41-46.

[lxxxii]    Cf. Cardozo, 1985, p. 262-263.