L’engagement des femmes dans la cité en Afrique du Sud et en Algérie à travers Winnie Mandela et Djamila Bouhired : Etude comparative 


(Benaouda Lebdai)



L’engagement des femmes dans la « cité » est à l’origine de débats contradictoires et passionnels dans toutes les sociétés. La question du pouvoir / non-pouvoir des femmes est aussi ancienne que la relation hommes / femmes et les résistances peuvent être féroces dès que le terme « libération » est évoqué. A partir de cette problé­matique, je propose d’analyser le chemin et l’engagement de deux figures emblématiques d’Afrique du Sud et d’Algérie : Winnie Mandela et Djamila Bouhired. Ces deux femmes ont réussi à briser le silence de leurs consœurs sud-africaines et algériennes et leurs expériences sont devenues des modèles pour les « femmes postcoloniales ». La question centrale de notre analyse critique sera de souligner à quel moment crucial la prise de conscience de ces femmes a opéré, dans les contextes sud-africain et algérien. Quels sont les ressorts qui ont fait que Winnie Mandela et Djamila Bouhired ont réussi à insuffler de la voix aux sans-voix ? Par ailleurs, je tenterai d’expliquer pourquoi ces deux icônes sont autant attaquées aujourd’hui, alors que les facteurs historiques étaient réunis pour établir une parité hommes / femmes dans la vie publique postcoloniale. Comprendre de tels phénomènes pour expliquer les ralentissements des mouvements de libération des femmes initiés durant la période coloniale pourrait apporter un éclairage pour les combats à venir.

Les histoires de l’Afrique du Sud et de l’Algérie sont souvent comparées car ces deux pays ont fait l’objet d’une colonisation de peuplement, mais aussi à cause de la violence qu’ils ont subie à des degrés différents. Aujourd’hui, ils jouent un rôle stratégique en Afrique postcoloniale ce qui conforte notre étude comparative en termes de paradigme, d’autant plus que Winnie Mandela et Djamila Bouhired sont toujours présentes dans les champs social et politique. Winnie Mandela est un symbole incontournable de l’histoire de l’Afrique du Sud, et Djamila Bouhired reste une figure révolutionnaire en Algérie, dans le sens où ces deux femmes véhiculent et symbolisent l’histoire de nombreuses femmes africaines « engagées ».

Durant la lutte anticoloniale, la mobilisation de toutes les forces sociales était nécessaire, et faire appel aux femmes pour résister aux injustices n’a pas été sans questionnement de la part des hommes et « des chefs politiques », comme le rappelle Frantz Fanon dans Sociologie d’une révolution (1975a 31-32). Les hommes n’avaient pas d’autres choix que d’accepter la participation des femmes à la résistance, ce qui a engendré une entrée inattendue des femmes dans le champ du combat des « damnés de la terre ». Les femmes se sont investies sans calcul durant la « nuit coloniale » pour défendre leurs libertés en tant que colonisées d’abord, tout en étant conscientes qu’elles étaient doublement victimes : du système colonial et des hommes de leur propre camp. Elles étaient face à une double tâche, dangereuse, difficile, aléatoire. Une telle situation historique a bouleversé la vie des deux figures féminines que sont Winnie Mandela et Djamila Bouhired, car la présence des femmes hors de la sphère familiale remet en question l’organisation patriarcale ancestrale existant dans les deux sociétés. S’il y eut des volontés individuelles pour se libérer d’un moule social sclérosant, les évènements historiques ont provoqué sans aucun doute des ouvertures et des opportunités de libération. Les luttes contre l’apartheid et le système colonial français furent des moments opportuns pour Winnie Mandela et Djamila Bouhired. Les deux jeunes femmes subissaient les inégalités créées par le colonialisme, et dans le même temps, elles furent conscientes des rapports inégaux existant entre hommes et femmes dès leur jeune âge. Winnie Mandela voyait sa mère prier Dieu pour avoir un garçon, ce qui était très vexant pour elle, d’où sa décision de démontrer à sa mère qu’une fille était aussi bien : « Le désir m’en est venu de lui prouver qu’une fille présentait autant d’intérêt qu’un fils » (1986 : 57). Son combat pour la fierté d’être une fille rappelle la volonté de Djamila Bouhired à sortir de l’enfermement de la maison familiale, dans la Casbah, et à vouloir étudier comme un garçon afin de s’extraire au sort dévolu aux Algériennes : scolarité inutile, obligation de se marier et d’élever des enfants. La défense de l’Africaine doublement mineure, vis-à-vis du colonisateur et de l’homme africain, est clairement exprimée par ces deux femmes :

Au cours de notre lutte dans ce pays, les femmes noires ont dû beaucoup se battre et pas seulement au sens politique. Il nous a fallu lutter contre la domination masculine d’une façon plus complexe. Il y a choc culturel quand une femme noire devient politiquement active, elle dont la place traditionnelle est au foyer. Mais pour nous ce n’est pas seulement affaire de coutume. Nous sommes d’éternelles mineures aux yeux de la loi. Il n’est pas facile, dans ce contexte, pour une femme de s’affirmer en tant qu’individu, et militante politique (Mandela 103).

Toutes les deux résistèrent au machisme des deux bords en imposant leur présence dans la rue, à l’école, au lycée. Toutes deux sont nées dans des familles aux revenus moyens : la première a été scolarisée à l’école sud-africaine Bantu, et la seconde à l’école française. Winnie Mandela et Djamila Bouhired ont brisé des tabous inscrits dans les lois des sociétés coloniales sclérosées. Leur affirmation s’est donc située sur deux fronts : colonial et autochtone.

Toute « âme » politique se construit dans des circonstances historiques favorables. Le destin rattrape celles qui ont en elles un potentiel de révolte, comme ce fut le cas pour Winnie Mandela et Djamila Bouhired. En s’affirmant en tant que femmes combattant dans le camp des colonisés, elles se sont imposées en tant que « constructions » révolutionnaires. En Afrique du Sud, les Noirs n’avaient pas droit à la « parole » : parler de soi était une entrave aux lois de l’apartheid. En inscrivant son prénom dans l’histoire par la publication de son autobiographie, Part of My Soul Went With Him (1984), Winnie Mandela a prouvé sa volonté d’exister et ne pas être uniquement « l’épouse de Nelson Mandela », non seulement en opposition à l’apartheid, mais également à la tradition. Les femmes dans les townships étaient invisibles et interdites de présence dans les lieux de travail des hommes, les mines, par les lois de l’apartheid, comme cela est décrit dans les romans sud-africains[1]. Quant à Djamila Bouhired, elle a imposé son nom de famille et son visage découvert au moment où les femmes se drapaient de haïks pour sortir, durant la colonisation. Dans l’Algérie coloniale, la femme était invisible, elle était « celle qui se dissimulait derrière le voile » (Fanon : 1975a 18). En tant que femme, elle a mis en avant son individualité, son prénom, son nom de famille quand elle s’est trouvé sur le banc des accusés, sans la protection du père, ni celle du frère ou du mari. Djamila Bouhired s’est exprimée en utilisant son « moi » pour défendre sa vie lors de son procès par les tribunaux français, en 1957: « En me tuant, n’oubliez pas que ce sont les traditions de liberté de votre pays que vous assassinez […] son avenir que vous mettez en danger » (Daoud 140). Frantz Fanon rappelle du reste son courage lors de ce procès : « Le rire de Djamila Bouhired à l’annonce de sa condamnation à mort […] n’est ni bravade stérile, ni inconscience. C’est la manifestation tranquille d’une certitude intérieure demeurée inébranlable » (Fanon : 1975b 69). Cette attitude téméraire souligne qu’elle a retrouvé son honneur d’être femme.

Winnie Mandela et Djamila Bouhired rompent ainsi avec la tradition des townships et de la Casbah où la femme est confinée, effacée. Leur prise de conscience politique s’est développée durant leurs années de formations qui ont fait que l’une a rejoint le FLN (Front de Libération National) et l’autre l’ANC (African National Congress) à un moment où la majorité de leurs consœurs se mariaient. L’éducation politique de Winnie Mandela s’est faite à l’école d’infir­mière de Johannesburg lors de réunions de la « Convention », prenant connaissance de la littérature de l’ANC[2], des noms des chefs, dont celui de Nelson Mandela. Djamila Bouhired a adhéré à l’idée de révolte au lycée de jeunes filles d’Alger et son engagement auprès de Yacef Saadi, en tant qu’officier de liaison pendant « la bataille d’Alger »[3], s’est décidé lors de réunions clandestines au lycée. Winnie Mandela a organisé des sit-ins, des réunions secrètes, des manifestations contre les pass-books ; Djamila Bouhired a participé à des réunions secrètes à la Casbah et elle a participé à des actions de sabotage qui ont attiré l’attention internationale sur « la question algérienne ».

Les deux femmes sont devenues des exemples de bravoure pour leurs consœurs, voire même pour leurs compatriotes masculins. Leur courage et leur entêtement à ne plus être des femmes-objets dont le destin est inscrit d’avance par la loi du clan, deviennent des qualités à suivre. Destins similaires, elles sont emprisonnées, l’une à la Prison Centrale de Pretoria, l’autre à la prison de Maison Carré d’Alger ; elles ont résisté à l’horreur de la torture et à l’avilissement. La police a mis Winnie Mandela en quarantaine pour mettre fin à ses activités nocives pour la sécurité de l’Etat : les autorités ne savaient plus que faire car Winnie Mandela s’était installée dans une guerre d’usure, basée sur une désobéissance systématique. Les autorités coloniales françaises ont enfermé Djamila Bouhired jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie. Plus le système colonial voulait la faire taire, en faire un exemple à ne pas suivre, plus elle devenait un symbole pour la lutte de libération, à travers toute l’Algérie. En 1957, soupçonnée d’être une « poseuse de bombe », elle est inculpée pour atteinte à la sécurité de l’Etat. Lors de ce procès, les débats sur la torture ont pris une dimension internationale parce que Djamila a «décidé de faire de son procès celui de la France coloniale» (Drif : 2002). Ces deux femmes s’éloig­nent incontestablement et inexorablement du schéma de la femme coloniale soumise.

L’emprisonnement étant un des modes de fonctionnement le plus utile pour l’apartheid et le système colonial français, la détention est accompagnée d’interrogatoires avec torture[4]. Winnie Mandela et Djamila Bouhired avaient droit au même traitement que les hommes et elles devenaient, dans l’adversité, leurs égales. Elles étaient non seulement torturées mais humiliées dans leur dignité de femme. Winnie Mandela a dénoncé les comportements machiavéliques de ses geôliers :

Ils m’ont questionnée pendant cinq jours et cinq nuits […] Au cours de la cinquième nuit j’ai eu des accès d’évanouissement […] mon corps était tout boursouflé. Je perdais du sang […] Parfois ils apportaient un petit seau en plastique pour vous laver […] Ce devait être des seaux hygiéniques, parce qu’ils sentaient très mauvais [...] pendant les règles nous ne recevions que du papier hygiénique, ou alors ils disaient : Débrouillez-vous avec vos grosses pattes (Mandela 120-21).

Djamila Bouhired a subi les mêmes humiliations ; les conditions carcérales dont elle fut victime furent décrites et dénoncées par Henri Alleg dans son ouvrage La Question, interdit en France. Son avocat, Maître Jacques Vergès, a mené une campagne médiatique internationale pour la sauver d’une condamnation à mort décrétée[5]. Ces deux femmes ont réussi à fondre le récit de leur vie avec l’histoire de leur peuple. L’interaction entre l’Histoire et leur histoire en tant que femmes est remarquable de vérité et d’authenticité.

Au lendemain des libérations de ces deux sociétés, l’évolution de ces femmes emblématiques est intéressante à plus d’un titre. Djamila Bouhired, graciée suite à une campagne internationale pour sa défense, travaille quelque temps avec Jacques Vergès pour le magazine politique Révolution africaine, dans lequel elle s’engage pour la libération de l’Afrique et des Africaines. En 1965, elle épouse Jacques Vergès, de qui elle a deux enfants. De son côté, Winnie Mandela est libérée dans les années 90, et devient « l’épouse » du premier président noir d’Afrique du Sud.

Les prises de paroles de ces deux femmes sont toujours commentées, prises au sérieux, mais souvent raillées. En effet, les moindres faits et gestes de Winnie Mandela défraient la chronique[6]. Elle reste présente sur l’échiquier politique, social et culturel de l’Afrique du Sud « arc-en-ciel », même si certains journalistes la qualifient de « sulfureuse »[7]. Elle est « très populaire à Soweto et dans les milieux les plus pauvres. Elle dérange toutefois le pouvoir par ses prises de position radicales et par ses critiques cinglantes »[8]. Présidente de la Ligue des Femmes au sein de l’ANC, on la surnomme aujourd’hui « mère de la nation »[9], car elle défend les droits des femmes noires dans les townships. En septembre 2009, elle était présente à l’aéroport de Johannesburg pour accueillir la championne du monde médaillée d’or du 800 mètres, Caster Semenya, pour la soutenir contre le racisme et le sexiste sous-jacents à la situation de cette championne[10].

Après quelques années passées à Révolution africaine, Djamila Bouhired s’est retirée de la vie publique, après son divorce. Son cas révèle une situation particulière car, comme des milliers de femmes qui ont fait la révolution, elle fut encouragée à « rentrer à la maison » et à se contenter de son rôle d’épouse et de mère. Une idéologie se mettait en place, celle du « retour aux sources », mis en scène dans de nombreux romans africains comme ceux de Ayi Kwei Armah ou Rachid Boudjedra[11]. En effet, l’indépendance obtenue, il a été dit aux femmes que leur rôle « historique » était terminé. Fadéla M’Rabet, féministe algérienne de la première heure, dénonce avec pertinence : « tout se passe comme si les hommes se hâtaient de récupérer le temps perdu, les libertés consenties ou arrachées » (M’Rabet 66). Le mépris vis-à-vis de la femme algérienne, malgré les sacrifices consentis pendant la guerre, démontre bien que la question des femmes est centrale, « au cœur des obsessions, des cauchemars, des peurs des hommes» (ibid.). La frustration de nombreuses militantes comme Jacqueline Guerroudj, Zohra Drif et Djamila Bouhired a été grande de ne pouvoir s’impliquer dans la vie politique après l’indépendance. Djamila Bouhired l’exprime explicitement :

J’ai mis au moins dix années à me résigner à la vie normale. Je trouvais injuste d’être cantonnée à la vie de famille alors que mon mari pouvait continuer à militer. Malgré mes deux enfants, j’ai voulu m’engager au Vietnam puis aux côtés des Palestiniens (Bouhired in Amrane 260-61).

Si la guerre a été une véritable opportunité historique pour démontrer de quoi elles étaient capables et qu’elles avaient souvent plus de courage et de témérité que les hommes, l’indépendance fut paradoxalement un début de régression pour les femmes, car les chefs politiques qui trouvèrent utile l’intégration des femmes à la résistance contre le colonisateur, eurent vite fait de reprendre la situation en main après l’indépendance en mettant de l’ordre dans une structure de société qui leur échappait. La frange traditionaliste, idéologiquement islamiste, influençait déjà les gouvernements qui ont promulgué en 1984 le fameux « Code de la Famille » qui fait de la femme une mineure à vie. Ce texte de loi, qui « consacre la prééminence de l’homme sur la femme » (Daoud 175), devient un des objets du combat de Djamila Bouhired qui revient sur la scène publique en demandant l’abrogation d’un tel « Code », appelée en Algérie par les associations féministes code de « l’infamie ». En effet « les femmes ont été gagnées par la dépolitisation générale qui s’est accentuée au cours de la fin des années soixante-dix » (Gadant 32). Aujourd’hui grand-mère, tout comme Winnie Mandela, Djamila Bouhired milite pour l’amélioration du statut social et politique de la femme algérienne, comme le rappelle Marnia Lazreg dans son ouvrage The Eloquence of Silence : Algerian Women in Question (Lazreg 123).

En Afrique du Sud, la mise à l’écart des femmes est plus insidieuse. Certes, les femmes sont nombreuses au Parlement, mais les obstacles à leur participation dans les lieux de décisions au niveau local sont réels. L’attitude des hommes ne change pas car pour eux, le meilleur rôle que la femme puisse assumer est de s’occuper de son foyer. D’ailleurs, de nombreux commentateurs confirment que l’Afri­que du Sud est toujours « une société profondément patriarcale » (Abrahams 104). En outre, la pauvreté et l’illettrisme des filles font que celles-ci sont écartées de l’école au profit des garçons. Les abus physiques et sexuels font des désastres sur la psychologie des filles sud-africaines noires qui s’installent dans une situation de culpabilité et par conséquent sont persuadées d’être « inférieures » : le viol est un véritable fléau en Afrique du Sud comme les chiffres le démontrent : « 1 500 000 viols ont lieu chaque année » (Treiner 231). Ces enfermements et confinements sont dénoncés dans des chartes comme la Women’s Charter for Effective Equality ou l’Interim Constitution of the Republic of South Africa, rédigées en 1993. A l’instar de Djamila Bouhired, Winnie Mandela est toujours sur le terrain pour défendre le droit des femmes. Avec les militantes de l’ANC, elle exige un quota de sièges au comité exécutif national du parti, mais en vain. En 1992, une Coalition Nationale de femmes de tous les milieux a exigé que la parité figure dans l’agenda de tous les partis pour encourager les femmes à voter. Ces revendications ont été soutenues par un puissant mouvement populaire, afin que l’Afrique du Sud devienne une démocratie non raciale, mais surtout non sexiste. Si en 1994, l’ANC a été le seul parti à fixer un quota de 30% de femmes sur ses listes électorales, sur le plan concret, la vie des femmes reste fondamentalement problématique. Aux dernières élections, Joyce Piliso-Seroke, présidente de la Commission sur l’égalité des sexes, affirme que les résultats ne sont pas présents car le gouvernement « parle beaucoup d’égalité des sexes sans l’appliquer. Les lois sur les violences domestiques ou les pensions alimentaires ne seront que des mots tant qu’il n’existera pas d’infrastructures pour garantir leurs applications » (Piliso-Seroke).

Force est de constater que les discriminations à l’égard des femmes sont réelles. Les réticences et les freins pour une égalité hommes / femmes dans les espaces publics et politiques sont incontestables. Si la lutte contre l’apartheid et la lutte pour l’indépendance de l’Algérie ont bouleversé les comportements traditionnels et projeté les femmes dans le militantisme, voire la politique, dans la mesure où elles ont incarné le symbole des luttes de libération, après les libérations, le rôle qu’elles ont joué en tant que militantes a été minimisé, voire ignoré par ceux qui se sont emparés du pouvoir. Les militantes algériennes ont été mises à l’écart au profit d’hommes pour qui seuls l’argent et le profit importaient. A ce propos, Djamila Bouhired s’est exprimée en 2008 en mettant les jeunes devant leurs responsabilités : « nous avons accompli hier notre devoir patriotique en faisant le plus dur, et c’est à votre tour aujourd’hui de prendre la relève et de donner le meilleur de vous-mêmes, chacun à son poste de responsabilité »[12]. Si en Afrique du Sud la situation est moins dramatique au niveau des textes de lois, il faut admettre que les femmes ne sont pas au cœur du pouvoir, car souvent réduites à la seule fonction de femme-objet. Celles qui résistent sont facilement dénigrées au motif de leur « légèreté », ou de leur sexualité. Ce qui frappe, c’est la facilité avec laquelle les femmes sont qualifiées de « prostituées », de femmes légères ou faciles, dès qu’elles essaient de s’affirmer sur le plan politique ou économique, ou qu’elles tentent de prendre le pouvoir pour faire avancer la société. Nos deux symboles féminins en ont fait les frais : toutes deux ont divorcé, suite à des malentendus et des situations de dénigrements à leur encontre, justement parce que femmes. A travers ces deux paradigmes, un pouvoir féminin en contexte de crise est acceptable, mais une résistance masculine à la participation des femmes au domaine politique reste problématique en temps de paix. Il est à noter que ces deux « révolutionnaires » ont construit la représentation de leur citoyenneté sur une définition sociétale et culturelle plus qu’institu­tionnelle de leur rôle. Par exemple, dans son combat pour les femmes palestiniennes après les bombardements de Ghaza, Djamila Bouhired a mis au clair les conditions de son engagement : « Lorsqu’on m’a sollicitée pour le lancement de cette initiative, j’ai posé une seule condition, à savoir mon refus de m’associer avec les hommes ayant une casquette politique. Notre initiative est apolitique et se veut un support et un soutien à nos sœurs […] palestiniennes »[13].

Les femmes algériennes et sud-africaines ont des expériences similaires en termes de relation hommes / femmes, en termes d’inté­gration dans la société, et donc dans la manière dont les hommes les perçoivent et les traitent. Ce qui les rassemble, c’est sans aucun doute leur pugnacité et leur lutte pour accéder à l’éducation, à la culture, à l’emploi, et aux hautes fonctions du pouvoir, malgré les difficultés et les embûches dues à un système patriarcal corrompu qui a un grand mal à accepter le monde en mouvement. Aujourd’hui, la lutte des femmes algériennes se situe à deux niveaux : législatif et social. Celui des Sud-africaines, au niveau des mentalités et des attitudes méprisantes des hommes qui ne perçoivent la femme que comme mère ou prostituée. Ce qui est certain, c’est que par la position géopolitique des deux pays, la Sud-africaine et l’Algérienne sont observées de près par l’ensemble des femmes africaines qui les voient comme les libératrices de cette Afrique dirigée par des hommes qui n’agissent que pour leurs propres intérêts.

Pour conclure, les vies de Winnie Mandela et Djamila Bouhired sont publiques car appréciées pour leurs qualités humaines et leur engagement, mais elles n’échappent pas à la vindicte des hommes[14]. La vie de ces deux actrices de l’histoire est portée à l’écran sous forme biographique, non par leurs compatriotes sud-africains ou algériens, mais par d’autres. Celle de Djamila Bouhired a été adaptée au cinéma par l’égyptien Youssef Chahine, dans Djamilah[15]. Son parcours est évoqué longuement dans la première partie du film L’avocat de la terreur, consacré à son ex-mari Jacques Vergès par Barbet Shroeder. Son rôle de révolutionnaire est mis en avant dans le film La Bataille d’Alger, de l’italien Gillo Pontecorvo. Dans le domaine de l’art, Picasso l’a immortalisée avec ce tableau en l’honneur des deux « Djamila », Bouhired et Boupacha en 1961, et M’hamed Issiakhem avec « Djamila » en 1957. Quant à Winnie Mandela, une autobiographie a été écrite pendant l’apartheid avec l’aide de la journaliste sud-africaine blanche Anne Benjamin[16]. La BBC et Channel 4 diffusera un film écrit et réalisé par le britannique Michael Samuels sur sa vie en 2010 : Mrs Mandela. Ceci montre qu’elles restent des icônes sur le plan international, des exemples pour une Afrique qui a des difficultés à avancer sur le sujet de l’égalité réelle hommes / femmes, mais elles sont délibérément ignorées dans leurs propre pays, en termes de reconnaissance. Le problème que je pose est celui de leur invisibilité dans les livres d’histoire où elles sont au mieux mentionnées à la marge, par les historiens. Cela est probablement dû à l’invisibilité de femmes historiennes qui écriraient l’histoire de leur point de vue, en travaillant sur l’histoire générale, l’histoire particulière, l’histoire locale ou l’histoire familiale. En effet, la prise en charge de l’écriture de l’histoire par les femmes africaines devient pressante et rétablirait des vérités que certains romanciers ont prises en charge, comme Rachid Boudjedra ou Ayi Kwei Armah[17]. Cependant, c’est sur le terrain que la bataille se joue car le rôle des associations féminines revêt une importance capitale dans l’éducation des femmes à la participation politique pour passer du «féminisme victimaire au féminisme de pouvoir » (Lipovetsky 264). En effet, à l’orée du troisième millénaire, « si le droit de vote et d’être candidate est reconnu dans la quasi-totalité des pays, le manque d’instruction, la pauvreté et les violences sont un obstacle à la participation citoyenne » (Samouiller & Jabre 691). Dans Le livre noir de la condition féminine, dirigé par Christine Okcrent, il est affirmé que « la mixité en politique reste à conquérir » (ibid.).


Benaouda Lebdai


Bibliographie


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[1] A ce propos, trois ans après la publication de son autobiographie, Winnie Mandela a reçu le Prix des Nations Unis pour la Cause des Droits de l’Homme, en décembre 1988.
[2] ANC, African National Congress, créé en 1912.
[3] Un film sur cette période de la guerre a été tourné dont le titre est La bataille d’Alger.
[4] Winnie Mandela a été parmi les premiers prisonniers au titre de la Loi contre le terrorisme, Loi n° 83 de 1967.
[5] Un manifeste est écrit aux éditions de Minuit sous le titre Pour Djamila Bouhired.
[6] Elle est effectivement toujours présente dans le débat politique : dans le cadre des élections à Cape Town, il y eut des discussions sur une possible coalition entre l’ANC et le NNP, Parti National (ex-parti de l’apartheid). Winnie Mandela est farouchement contre et elle le fait savoir en faisant le commentaire suivant : « C’est comme si une femme invitait dans son lit un homme dont elle sait qu’il a le sida ». La journaliste Fabienne Pompey dit que « la comparaison de Winnie Mandela, outrancière comme souvent, reflète l’incongruité de ce mariage contre nature » (Le Monde, 27 novembre 2001).  
[7] Rich Mkhondo de Independent Newspapers of South Africa et Charlotte Bauer du journal The Johannesburg Sunday Times. Sa rencontre avec l’actuel Président de l’Afrique du Sud Thabo Mbeki, en juin 2001 lors des célébrations du 25ème anniversaire des émeutes de Soweto, a fait la une de tous les journaux sud-africains parce que le Président Mbeki se détourna lorsqu’elle a voulu ostensiblement l’embrasser. Depuis, cet épisode est appelé « la gifle ».
[8] Fabienne Pompey, Le Monde, samedi 9 février 2002, 1.
[9] Une référence que l’on trouve dans tous les journaux aujourd’hui.
[10] Le Figaro du 11 septembre 2009 rapporte que les tests démontrent que Caster Semenya est en fait hermaphrodite.
[11] Ayi Kwei Armah, Why Are We So Blest (1973); Rachid Boudjedra, La repudiation (1968).
[12] Djamila Bouhired, dans El Watan, 24 novembre 2008.
[13] Djamila Bouhired, entretien, El Watan, édition du 15 janvier 2009.
[14] Djamila Bouhired a été dernièrement la proie d’un quotidien algérien à tendance islamiste qui remettait  en cause son militantisme, l’accusant d’avoir menti et de ne pas avoir été torturée. Elle a été défendue par Olivier Fanon qui mettra en exergue l'importance de préserver l'héritage ultime de la liberté en citant le témoignage que son père a écrit en 1959 : «Djamila Bouhired est une patriote algérienne consciente, organisée au sein du FLN. Elle ne demande ni commisération ni pitié. La dignité de Djamila Bouhired, son extraordinaire ténacité, son obstination à se tenir debout, à ne pas parler, son sourire devant la mort constitue la caractéristique essentielle de l'attitude nationale des Algériens». Evènement relaté dans La Tribune, 8 juillet 2009.
[15] Film sorti en 1958.
[16] Voir Benaouda Lebdai, « L'autobiographie de Winnie Mandela : Mémoire et Histoire en marche ».
[17] Voir Rachid Boudjedra, Le démantèlement (1995).