La femme, éternelle mineure dans l’Angleterre du premier XVIIIème siècle :

Roxana de Daniel Defoe (1724), une interculturalité anglo-anglaise

 

Sophie Jorrand

 


[T]he very Nature of the Marriage-Contract was, in short, nothing but giving up Liberty, Estate, Authority, and every-thing, to the Man, and the Woman was indeed, a mere Woman ever after, that is to say, a Slave. (Roxana 187)1


Les femmes dans l’Angleterre du premier XVIIIème siècle apparaissent clairement comme un groupe minoré par une culture dominante androcentrique. La société est patriarcale ; la femme, considérée comme une éternelle mineure, passe de l’autorité paternelle à l’autorité maritale. Pour les femmes anglaises de cette période se pose donc la question de la minorité civique, sociale mais aussi plus largement culturelle. Une femme n’est pas citoyenne, même si elle est fille, mère ou sœur de citoyen, ce qui revient à constater son inexistence civique ; un couple, mari et femme, est un, et ce « un » qui n’est pas « une » est représenté par la seule personne de l’époux : en d’autres termes, la femme perd au mariage toute existence légale, ou, plus exactement, n’en acquiert aucune ; enfin, une femme est confrontée aux multiples facettes, comme autant de causes ou de résultantes, d’une inégalité culturelle : inférieure à l’homme de par la Genèse, et plus particulièrement de par le récit sacerdotal de la création d’Ève, plus inégalitaire que la version yahvique, fille d’Ève considérée comme responsable de la Chute, elle est confrontée à un double standard moral : les infidélités d’une femme la condamnent sans appel, mais elle est dans le même temps priée de fermer les yeux sur les incartades de son époux, ainsi que le rappelle Halifax à sa fille dans The Lady’s New Year’s Gift (1688) ; d'autre part, elle est confinée à une place généralement subalterne : que l’on songe au scandale que causa en son temps une Aphra Behn, auteure de la Restauration, qui faisait ouvertement profession de vivre honnêtement de sa plume. La femme se trouve cantonnée à la sphère privée, symbolisée par sa famille, tandis que l’homme accède de plein droit aux affaires de la cité (au sens grec du terme), c’est-à-dire à la sphère publique.

Daniel Defoe, surtout connu aujourd’hui pour son roman Robinson Crusoe (1719)–et encore, le plus souvent, dans les éditions amputées à l’usage de la jeunesse–,fut surnommé par Ian Watt « le père du roman anglais » dans The Rise of the Novel. Sa carrière, aussi longue que variée, fait alterner entreprises commerciales souvent vouées à l’échec, espionnage politique, journalisme, condamnations diverses et variées. La production romanesque ne constitue qu’un fragment de l’énorme corpus defoen–du moins les bibliographes s’accordent-ils largement sur ce corpus romanesque, à la différence par exemple des pamphlets politiques ou des récits historiques.

Roxana, ultime roman de Defoe, publié en 1724, semble se situer à un point névralgique dans le cadre d’une interculturalité anglo-anglaise : divers types de structure familiale coexistent en cette période de mutation ; l'évolution des comportements familiaux caractérise l'époque de Defoe : famille élargie d’un côté, famille nucléaire et companionate marriage de l’autre, soit deux cultures différentes de la famille et des relations entre les sexes–avec, toujours, l’omniprésente minorité des femmes.


Présentation du roman Roxana


Il s’agit d’une œuvre plurielle : le mémoire scandaleux et le roman à clef, dans la lignée des ouvrages de Mrs Manley, en constituent apparemment l’inspiration la plus évidente, comme tendraient à le montrer les illustrations en frontispice de différentes éditions–la belle dame, la séductrice française ; mais ce n’est qu’une apparence. L’autobiographie spirituelle, c’est-à-dire, pour simplifier, l’histoire d’une âme, une autobiographie uniquement centrée sur la dimension spirituelle de l’existence, genre hérité d’un protestantisme strict et non-conformiste (milieu d’où était issu Defoe), est une source plus justifiable lorsque l’on interroge la structure de l’œuvre. La dimension tragique n’est pas absente du roman ; c’est la volonté de Roxana de retrouver, puis d’aider ses enfants, qui précipite sa chute, puisqu’elle s’accompagne de l’exposition de sa vie passée : une force bonne, a priori, qui se verra détruite, conformément à la définition que donne Marthe Robert du tragique. Enfin, les aspects sociologiques informent très largement cette œuvre : ils sont les moteurs de l’action, et les conséquences de celle-ci s’expriment elles aussi le plus souvent par ce mode d’écriture réaliste. Il faut rappeler ici que Defoe écrivit nombre de traités de bonne conduite et de pamphlets contre les vices du temps, et qu’il savait saisir à merveille ce que l’on n’appelait pas encore l’opinion publique ou le Zeitgeist, même si on les percevait déjà. Roxana apparaît ainsi comme une œuvre à multiples facettes, où convergent certains des multiples intérêts de l’auteur polygraphe Daniel Defoe.

Le personnage éponyme de Roxana, née Suzanne de Beleau, d’origine poitevine, appartient à la communauté huguenote réfugiée à Londres après la révocation de l’Édit de Nantes. Élevée dans la bourgeoisie, elle connaît une jeunesse sans souci et se voit, vers ses quinze ans, mariée par son père à un jeune homme d’un milieu social comparable–il est brasseur. Le jeune couple vit dans l’aisance et a cinq enfants, malgré, déjà, quelques dissensions entre les époux. Mais le mari de Roxana, impécunieux aussi bien qu’imprévoyant, croque la dot de sa femme et précipite sa famille dans la ruine avant de l’abandonner, ce qui a pour effet de lancer l’héroïne dans des aventures imprévues. Roxana, qui voit se profiler le spectre de la famine, abandonne ses enfants devant la maison d’une sœur de son mari–nous reviendrons sur ce point. Puis elle se lance dans la galanterie, séduite par la prévenance et les avances du propriétaire de la maison où elle réside alors, et devient la maîtresse très aimée et choyée de ce joaillier. Ils partent pour Paris, et il est assassiné sur la route de Versailles. Roxana, de nouveau seule, reçoit la visite fort peu désintéressée d’un prince client du joaillier, qui devient son deuxième amant et protecteur. Une femme seule serait trop vulnérable face au vaste monde, et l’indépendance financière, objectif premier de Roxana et unique moyen de s’affranchir de la tutelle masculine, ne lui est pas encore acquise. A leur séparation, après quelque années de liaison, elle souhaite vendre les diamants hérités du joaillier–un négociant peu scrupuleux la menace alors de dénonciation, arguant que le joaillier a été assassiné pour ces mêmes diamants, et qu’elle est certainement complice ou coupable. Un marchand hollandais vole à son secours avant de la rejoindre à Rotterdam.

L’on remarque donc qu’après l’abandon par son mari brasseur, les protecteurs se succèdent, de plus en plus riches et aristocratiques : joaillier fortuné mais déjà marié, prince allemand ayant ses entrées à Versailles et agissant à l’étranger pour le compte de la France, puis roi d’Angleterre. Les richesses et les honneurs s’accumulent. L’indépendance financière de la jeune femme est, enfin, acquise. Or, la conscience morale de Roxana subit dans le même temps un processus inverse de dégradation irréversible. En d’autres termes, le récit d’aventures scandaleuses–toujours évoquées, plutôt que décrites, avec sobriété et pudeur, il convient de le noter, à une exception près–et l’autobiographie spirituelle sont traitées par Defoe en symétrie et non en parallèle. Lors de la sombre affaire de diamants prétendument volés mentionnée ci-dessus, Roxana se trouve très sérieusement menacée d’arrestation et d’interrogatoire. Interrompant brièvement le cursus honorum de la galanterie, s’intercale alors, entre le prince et le roi, son aventure avec le marchand hollandais (the Dutch Merchant) qui vient à son secours et pourrait lui permettre de retrouver une honnête vie bourgeoise.


Le rêve d’androgynie de Roxana


Leur liaison ne dure que quelques jours, puis le marchand hollandais la demande en mariage. Et là, coup de théâtre, Roxana refuse. Au marchand visiblement en état de choc, elle explique ses raisons : ayant compris qu’il valait mieux ne pas dépendre d’un homme, elle refuse d’aliéner sa liberté et souhaite conserver son indépendance, financière aussi bien que morale. Leurs deux discours vont dès lors s’opposer point par point : le marchand souligne l’honorabilité du statut d’épouse et de mère, arguant qu’une « maîtresse de maison » porte bien son nom et est effectivement celle qui commande ; Roxana insiste au contraire sur la précarité du statut d’épouse, privée de droits et surtout démunie de toute possibilité de recours en cas d’échec du mariage, de ruine, ou tout simplement de mésentente :


I knew that while I was a Mistress, it is customary for the Person kept, to receive from them that keep ; but if I should be a Wife, all I had then, was given up to the Husband, and I was thenceforth to be under his Authority only ; and as I had Money enough, and needed not fear what they call a Cast-off Mistress, so I had no need to give him twenty Thousand Pound to marry me, which had been buying my Lodging too dear a great deal. (183)


La situation de l’épouse est, affirme-t-elle, comparable à celle d’une servante, personne dont l’aspect mineur au sein du foyer coule de source ; l’épouse n’est qu’une « upper-servant » (187), terme qui désignait ceux des serviteurs qui avaient accès aux étages des maîtres et côtoyaient ces derniers, à la différence par exemple d’une souillon cantonnée aux travaux de basse cuisine–la fille abandonnée de Roxana, Susan, se trouve un moment, ironiquement, embauchée comme lower servant chez sa propre mère, et deviendra ensuite un témoin gênant de soirées où se retrouvait l’aristocratie venue admirer la danse turque de la courtisane. Roxana n’hésite pas un seul instant entre une respectabilité la privant de droits et une vie d’aventures la laissant responsable de son existence : elle se définit comme « Man-Woman » (« seeing Liberty seem’d to be the Men’s Property, I wou’d be a Man-Woman », 212), femme de corps, très belle, et homme de tête, d’une grande détermination : l’androgyne, plus encore que l’amazone.

Roxana reprend la métaphore maritime, si fréquente sous la plume de Defoe, pour symboliser les difficultés et inégalités du mariage, reprenant également le motif du gouvernail comme image de la bonne gestion, de la bonne direction, déjà utilisé par Thomas More au début d’Utopia (1516), par exemple ; mariage et pouvoir se trouvent dès lors étroitement liés dans le discours de l’héroïne, qui fait à plusieurs reprises référence à la sphère publique pour mieux exprimer le déséquilibre de la sphère privée, mais ne représentent pas une priorité aux yeux du marchand :


I shou’d steer [he said]: Ay, says I, you’ll allow me to steer, that is, hold the Helm, but you’ll conn the Ship, as they call it ; that is, as at Sea, a Boy serves to stand at the Helm, but he that gives him the Orders, is Pilot. He laugh’d at my Simile ; No, says he, you shall be Pilot ther [sic], you shall conn the Ship; ay, says I, as long as you please, but you can take the Helm out of my Hand when you please, and bid me go spin (190).


Elle utilise aussi, plus directement encore, le motif du bâton de commandement (« Staff » 193). Or, ni le maritime ni le militaire ne correspondent, par l’essence même des activités qu’ils recouvrent et des sphères dont ils relèvent, au domaine de l’expérience féminine. Le choix par la narratrice d’images extraites de ces deux registres hypermasculins marque, non seulement sa lucidité des jeux de pouvoir défavorables aux femmes qui régissent le mariage (« It is not you, says I, that I suspect, but the Laws of Matrimony puts the Power into your Hands », remarque-t-elle avec finesse, 190), ainsi qu’une transgression délibérément assumée par rapport aux usages du temps (« I told him, I had perhaps differing Notions of Matrimony, from what the receive’d Custom had given us of it », 187). Ce qui intéresse Roxana, c’est l’indépendance dont jouissent les hommes au regard de la loi, indépendance que perd la femme en se mariant, mais qu’elle peut conserver si elle refuse ce miroir aux alouettes : « while a Woman was single, she was a Masculine in her politick Capacity » (188), c’est-à-dire en ce qui concerne la gestion de ses biens et aussi ses choix de vie. Le contraste est flagrant entre la célibataire ou la veuve fortunées, et la femme mariée : Defoe ne pouvait pas ne pas le remarquer, et Roxana lui donne une occasion d’attirer l’attention des contemporains sur cet extrême décalage, source de multiples injustices.

Le marchand hollandais, partisan du companionate marriage, ne parle tout simplement pas le même langage que la préféministe, dont le cadre de références diffère si visiblement : « but you go upon different Notions from all the World », remarque-t-il (196). Il pourrait apparaître comme le porte-parole de Defoe, qui insiste régulièrement, dans Conjugal Lewdness par exemple, que l’affection gomme les différences, et qu’il n’y a plus dès lors ni dominant (au masculin), ni dominée (au féminin). Il semble que cette harmonie–que l’on trouve déjà exaltée par Milton au XVIIème siècle, avec prééminence masculine–jouait pour lui un grand rôle, conformément à ce nouvel esprit du Siècle des Lumières. Defoe confère cependant à son héroïne un discours solidement argumenté, et se mettre à la place de ce qu’il n’était pas–que l’on pense aux multiples personae qu’il adopte dans ses écrits–est une constante chez cet auteur ; mais ce cas d’un masque féminin est unique. « I had maintain’d the Dignity of Female Liberty » (269), conclura Roxana, non sans regretter parfois sa respectabilité perdue. Ce discours est éminemment transgressif, puisque la condition féminine se trouve alors minorée, au sein d’une culture androcentrique dominante, encore renforcée par cette nouvelle éthique en gestation.


Une interculturalité anglo-anglaise


Cette condition des femmes que dénonce Roxana est le résultat d’une érosion aux XVIIème et XVIIIème siècles. Loin des grandes figures féminines de l’histoire anglaise, la reine Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant, Mathilde l’Impératrice, ou l’Empéresse, qui combattit le roi Étienne pour la couronne d’Angleterre, Aliénor d’Aquitaine, duchesse souveraine par naissance, répudiée par Louis VII puis épousée par Henri Plantagenêt, Elizabeth Ire, souveraine de la Renaissance–que Defoe classe toujours, à juste titre, dans ses écrits politiques, parmi les plus grands souverains du pays–, la place de la femme sous les Stuarts puis sous les Hanovres est une place en demi-teinte. Le niveau de l’éducation féminine connaît une chute catastrophique sous le règne de Jacques Ier, comme l’analyse Antonia Fraser dans The Weaker Vessel. Woman’s Lot in Seventeenth-Century England. Les femmes de la City, longtemps protégées par des règlementations locales, verront se réduire leurs privilèges : ce fut un des derniers bastions d’une indépendance féminine, certes relative (Fraser 31-32).2 La guerre civile des années 1640 remet en question l’établissement de rôles liées au genre : on voit alors des femmes sous les armes, femmes du peuple parmi les piquiers, ou aristocrates défendant leur forteresse. On les voit aussi en place publique, prêchant au sein des sectes radicales ou pétitionnant auprès du Parlement. Le « retour du bâton » se fera sentir à la Restauration, par une rupture radicale avec cette liberté paradoxale des années de guerre et d’expérience républicaine–Claire Geerhaert-Graffeuille met clairement ce point en relief dans La Cuisine et le forum.

Au XVIIIème siècle, une nouvelle éthique, alors en gestation, vient très graduellement s’imposer ; les années 1690-1720 apparaissent dans une large mesure comme une période de transition en matière de comportements familiaux. Divers types de structures familiales tendent à coexister pour un temps,3 ce qui nous conduit à utiliser le terme d’ « interculturalité » au sein d’un même pays. C’est la famille nucléaire qui s’imposera, telle qu’on la connaît en Europe de l’Ouest. L’accent est mis sur l’affection entre époux, le companionate marriage, dans le cadre restreint de la famille nucléaire, définis par Lawrence Stone (100), et aussi l’amour maternel, comme l’une des conséquences de ce nouveau comportement, ce qui peut sembler louable en soi, en raison d’un recentrage sur le biologique (être mère pour être femme) et le sentiment (affection, instinct maternel). Les manuels à l’usage des jeunes filles ou des femmes mariées traitent avec un bel ensemble de la fonction par excellence de la femme : élever ses enfants et être l’ange du foyer. Roxana, elle, ne sanctifie pas le mariage et ne parle jamais de « holy matrimony », elle le voit au contraire, à juste titre, comme l’origine de ses malheurs : « as to marrying, which was giving up my Liberty, it was what once he [the merchant] knew I had done, and he had seen how it had hurried me up and down in the World, and what it had expos’d me to ; […] I had an Aversion to it » (177).

Famille élargie d’un côté, famille nucléaire de l’autre : Roxana se trouve au croisement, voire à l’interface des deux, de même que socialement elle appartient par ses origines à l’Est de Londres, à la City, commerçante, bourgeoise, laborieuse, pieuse et vertueuse–le milieu d’origine de Defoe lui-même–, et par sa carrière de courtisane, à l’Ouest, Pall Mall et Saint-James, le quartier royal, aristocratique, oisif et licencieux. Le personnage se trouve ainsi à l’interface de différentes réalités socio-historiques et socioculturelles. Pillorget exprime ainsi les caractéristiques respectives des deux types de structure familiale :


On peut donc admettre que le terme famille englobe :

1. Au sens étroit, le ménage, le nucleus, c’est-à-dire le « noyau » : le mari, la femme, les enfants–la « famille de procréation » des sociologues ;

2. Au sens large : le lignage, c’est-à-dire le genos des Grecs, la gens des Latins, qui comprend aussi les grands-parents, les oncles et les tantes, les frères et les sœurs, leurs conjoints et leurs enfants, les cousins et les cousines, leurs enfants, etc., cet ensemble que les sociologues appellent la « famille d’orientation » (13-14).


Le personnage de Defoe appartient au XVIIe siècle par certains traits de son comportement, et au XVIIIe par d’autres. Roxana fait ainsi appel à la famille de sa belle-sœur lorsqu’elle se trouve abandonnée avec cinq enfants en bas âge ; sa belle-sœur refuse de prendre soin des enfants, et c’est le mari de celle-ci, qui n’a pourtant aucun lien de parenté direct avec les enfants du brasseur, qui les accueille. Roxana et l’époux se fondent sur le réseau d’entraide de la famille élargie, tandis que la belle-sœur préfère conserver ses biens au seul bénéfice de ses propres enfants, logique procédant d’une vision plus restreinte, nucléaire, de la famille.4 Outre sa confiance initiale en une famille élargie, Roxana plaide aussi fréquemment pour une maternité raisonnable qui ne remet pas en cause l’amour maternel, mais passe généralement celui-ci sous un silence relatif, sans en faire l’objet principal du discours; ainsi envisage-t-elle tout d’abord l’avenir matériel de ses enfants, avec pragmatisme. Elle fournit des capitaux à certains de ses fils, choisit elle-même pour l’un d’eux une épouse qui lui semble devoir convenir, et prend très mal le refus initial du jeune homme, à qui elle coupe temporairement les vivres, en toute logique (309). Ces actions se rapprochent du XVIIème siècle, période où est situé le roman. Mais d’autres évoquent les premières décennies du XVIIIème, moment de la publication de Roxana, voire même anticipent « the Age of Sensibility », « l’Age de la sensibilité », qui triomphe dans la seconde moitié du siècle : ainsi Roxana peut aussi faire preuve d’une maternité sensible,5 depuis le tableau pathétique qu’elle dresse de ses jeunes enfants affamés (« my own Flesh and Blood », 52) à la rencontre fortuite, dans la cabine d’un bateau en partance pour la Hollande, de sa fille longtemps disparue, Susan–moment où l’épanchement de son cœur menace de la trahir et où elle doit feindre un malaise pour excuser une émotion trop visible qu’elle ne peut réfréner. Roxana semble donc hésiter, non seulement entre les milieux sociaux, mais aussi entre les siècles et les structures familiales–elle hésite aussi entre les genres, confrontée à une période de transition dans la condition féminine.

Dans ses nombreux manuels de bonne conduite (conduct manuals) et autres ouvrages théoriques sur la famille–The Family Instructor, Religious Courtship, ou encore Conjugal Lewdness–, Defoe paraît appuyer sans réserve les mariages d’affection, l’affection parentale, le rôle d’une femme comme épouse et mère, rôle qui est censé lui apporter le plus grand des bonheurs. Comme le remarque Marie-Odile Métral, « [l]e mariage est l’institution de base » (224). Quelques failles apparaissent toutefois, mais si discrètes qu’il est aisé de les négliger ; issu d’une famille commerçante, de la City, il souligne ainsi dans The Compleat English Tradesman la nécessité que la femme soit capable, et ait la possibilité, de seconder son mari dans son commerce, et éventuellement de le remplacer en son absence. Dans son roman Roxana, si la jeune femme avait pu superviser les affaires de la brasserie, la ruine aurait été évitée ; c’est non seulement l’entêtement de l’époux dans ses mauvais procédés mais aussi son refus de tout conseil avisé qui provoque la catastrophe.6 Il s’inquiète aussi de la dépendance financière féminine, qui laisse une femme impuissante face aux malversations d’un époux peu scrupuleux, des défauts de l’éducation féminine et des préjugés masculins, qui empêchent une femme veuve, orpheline ou sans appui de gagner honnêtement sa vie. Une éducation exclusivement centrée sur les arts d’agrément, comme celle de Roxana ou de la petite fille de The Protestant Monastery, autre œuvre de Defoe, semble les qualifier soit pour une vie mondaine qu’il réprouve (si tout va bien), soit pour une vie demi-mondaine qu’il réprouve plus encore (quand tout va mal et que la ruine est effective, la ruine financière entraînant dans son sillage la ruine morale). Il dénoncera aussi d’autres abus, tels l’internement d’épouse devenue gênante pour un mari qui s’est lassé d’elle et la fait alors interner en asile d’aliénés, de la manière la plus injuste et la plus arbitraire qui soit : le cas qu’il présente et analyse dans Augusta Triumphans aurait pu être empêché par la présence d’une famille élargie, et est devenu possible dans le cadre très restreint de la famille nucléaire, où le frère de la victime, vivant loin de chez sa malheureuse sœur, ne peut intervenir à temps pour s’opposer à cette incarcération abusive, qui donnait lieu à une véritable industrie, les asiles étant des institutions privées, aptes à recueillir en toute discrétion les femmes ou parfois les enfants dont le chef de famille souhaitait se débarrasser. Situation finalement paradoxale que cette sorte d’embastillement domestique au pays de l’Habeas Corpus, qui montre que la démocratie ne parvient pas toujours à empêcher les excès d’un patriarcat tout-puissant.

Avec le personnage de Roxana, Defoe propose un exemple de jeune femme ruinée financièrement qui le devient ensuite moralement, faute de moyens honnêtes de gagner sa vie. Le thème préoccupe régulièrement les réformateurs sociaux au XVIIIème, par exemple les frères Fielding, juges et, dans le cas de Henry, romancier.7 A une brillante carrière de courti­sane–Roxana « accède à la faveur » comme on disait alors, elle devient l’une des maîtresses royales–fait écho un lent processus de dégradation morale, qui emprunte au genre littéraire de l’autobiographie spirituelle, particulièrement en vogue dans les milieux du non-conformisme religieux. Defoe ne peut approuver son héroïne, aussi la condamne-t-il à une damnation explicite : les indiscrétions de sa fille retrouvée, Susan, amène la fidèle servante de Roxana à assassiner la jeune fille pour sauvegarder la réputation de sa maîtresse, et ce meurtre précipite Roxana dans des cauchemars hallucinés où les flammes de l’Enfer s’apprêtent à l’engloutir–vision proleptique de ce qui l’attend, confirmée par la fin brutale et elliptique de l’œuvre. Defoe ne peut approuver son héroïne : il la présente comme un personnage contre-nature par la voix du marchand hollandais, malgré, ou peut-être à cause, de sa logique implacable : « tho’ you reason upon it so strongly, that a Man knows hardly what to answer, yet I must own, there is something in it shocking to Nature […] » (196) La référence à la nature, et donc au contre-nature, est l’argument ultime, un argument d’autorité dans lequel le marchand est contraint de se réfugier, faute de mieux. Ce qui n’empêche nullement Roxana d’en appeler elle aussi à la nature, dans la tradition du XVIIIème siècle, quand elle s’appuie sur la loi naturelle opposée aux lois humaines : « a Woman was a free Agent, as well as a Man, and was born free » (187), et « for as I was born free, I wou’d die so » (212).

Cependant, en construisant graduellement une héroïne finalement damnée, Defoe montre, par cet exemple qui reprend en écho fictionnel des thèmes développés dans ses œuvres théoriques, les dérives d’une société patriarcale minorant la femme, en la privant de toute solution honnête dès lors que son seigneur et maître lui a fait défaut. Enfin, à la différence de nombre de moralistes contemporains, tels le prédicateur John Sprint (auteur d’un sermon de mariage misogyne, The Bride-Woman’s Counseller), Defoe n’a jamais fait l’apologie de l’obéissance féminine aveugle. Il n’était pas non plus favorable aux rois de droit divin, libres de maltraiter leur peuple sans que celui-ci eût le droit de les déposer, mais ceci est une autre histoire.


Sophie JORRAND8







Bibliographie


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1 L’orthographe, l’usage des majuscules et l’élision des participes passés, en usage au XVIIIème siècle, ont été respectés dans les citations, toutes extraites de l’édition Penguin (cf. bibliographie).

2 Le travail des femmes existait au grand jour, particulièrement dans les milieux commerçants ou populaires. L. Stone le mentionne dans The Family, Sex and Marriage (137-38). « Women had always worked alongside men », insiste pour sa part R. Porter (English Society 31). « Les registres des brasseurs, des marchands-épiciers, des drapiers, des marchands-tailleurs–mentionnent ensemble the brethren and the sisters of the fellowship, les « frères et les sœurs de la compagnie ». Le paiement de cotisations de femmes, chefs d’entreprise, y est attesté, ainsi d’ailleurs que celui d’amendes pour faute professionnelle. Une seule corporation se montre restrictive en matière d’adhésion : celle des barbiers-chirurgiens. Elle n’admet que les femmes dont le père a été membre de l’association. Cependant, dans toutes les guildes, une fois admises, les femmes semblent bien être considérées comme les égales des hommes », note aussi R. Pillorget. Ce droit des femmes à être membre d’une guilde ne concerne pas uniquement les veuves reprenant l’affaire familiale ; il est aussi celui de femmes mariées, qui ne disparaissent donc pas entièrement dans la personne de leur mari, et aussi de célibataires, quoique celles-ci soient plus rares (84).

3 Le terme de « famille » s’utilise encore dans une acception très étendue au début du XVIIIème siècle : voir A Dictionary of Eighteenth-Century World History, J. Boulton, « families », 238-41.

4 Pillorget note cependant la persistance de la solidarité familiale ou lignagère, et ce, parallèlement à l’émergence de la famille nucléaire : « De l’aube du XVIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe, les grandes maisonnées « polynucléaires » tendent à devenir de moins en moins nombreuses. Par contre, la solidarité des membres des lignages demeure vivante, au moins dans les strates supérieures de la société, et les liens de clientèle et de fidélité semblent ne connaître qu’un affaiblissement à portée limitée » (198). Defoe s’inquiétait de l’égoïsme de ses contemporains, que ce soit dans Roxana, quémandant en vain la charité chez sa belle-sœur, ou dans The Protestant Monastery par exemple, où les parents âgés deviennent une charge et se voient traités comme tels.

5 « To use the language of economists, the value of children rises as their durability improves » (Stone 264 ; il a été vivement critiqué sur ce point) ; voir aussi Ariès 30. Pour ces auteurs, le déclin de la mortalité infantile se traduisit par une affection accrue.

6 « I foresaw the Consequence of this, and attempted several times to perswade him to apply himself to his Business » (42). Une situation analogue se produit dans Moll Flanders, dont le second époux, drapier de son état, dilapide sa fortune ainsi que celle de Moll par ses prétentions à une vie aristocratique ; Moll montre cependant moins de clairvoyance que Roxana dans la chronique de cette ruine annoncée, et participe elle-même volontiers aux excentricités du drapier.

7 J. Fielding proposa en 1758 A Plan for a Preservatory and Reformatory, for the Benefit of Deserted Girls, and Penitent Prostitutes : les jeunes femmes se verront donner l’occasion d’exercer une activité honnête dans un cadre protégé, ce que ne leur offrait pas la société du temps.

8 Maître de Conférences à l'Université de La Réunion.