Généalogie d'un colloque en deux temps : mai 2009, novembre 2009

et trois mouvements : les trois tables rondes


Olivier Hutin

 


Brève généalogie


Grâce à ORACLE (Observatoire Réunionnais des Arts, des Civilisations et des Littératures dans leur Environnement), laboratoire de recherche de l'Université de la Réunion, le projet de l'association Miguel Agustin de faire un colloque sur l'intégration et l'exclusion des minorités a vu le jour. Nous cherchions depuis deux ans une porte d'entrée pour mettre sur la scène réunionnaise ce qu'on n'y avait encore jamais évoqué : des similitudes, des ressemblances frappantes avec les mondes divers des communautés américaines. Que voulions faire exactement ? Si notre choix de départ était de comparer les destins des communautés des Amériques et de la Réunion, en particulier les tragédies liées à la déportation et à l'esclavage, petit à petit ce projet s'est infléchi et a pris un tour moins ambitieux dans son étendue et plus concrète dans son déroulement. La notion d'interculturalité a pris le devant, tandis que celle d'inter-ethnicité était refoulée, et l'idée de dresser des études comparatives entre sociétés d'ici et de là-bas mis en suspens. Et puisque nous étions une association considérant que notre seule garantie était le débat démocratique pour aborder justement les problématiques véhiculées par les minorités d'aujourd'hui, qu'elles soient dites premières, volontaires, d'immigration, domiennes ou visibles ou invisibles, il fut décidé avec ORACLE d'impliquer d'autres associations dans cette quête ; puis, quand la question s'est posée de savoir quelles associations inviter, et en fonction de quels liens à quels groupes minoritaires s'adresser, nous nous sommes laissés aller à cette idée toute simple que celles qui étaient capables de participer aux débats et volontaires se manifesteraient d'elles-mêmes. Ont donc participé aux manifestations : le Comité de Rassemblement des Associations Noires, Rasine Kaf, ATD Quart-Monde, l'Académie des Arts et des Lettres, l'Association Femmes Solid’Air, la Fédération des Temples Tamouls, l'Association Niama, Les Amis de l’Université.


Réussir l'intégration


C'était une drôle de façon de se prononcer sur l'intégration, car les esprits chagrins se seraient facilement emparés de ce lâcher-prise pour crier à l'exclusion, arguant de la non-représentativité des associations présentes, ou de leur absence de liens avec les communautés ; mais l'espace public réunionnais est ainsi fait que nul obstacle de cette nature ne s'est présenté. On pourrait même dire que réussir son intégration est un défi que les associations émanant de ces communautés se sont lancé depuis toujours. Ceux qui étaient introuvables ne sont pas venus. Bien sûr, cela ne préjuge pas de la volonté qui anime le tissu associatif de notre île. Nos invitations se sont faites sur la base claire d’une concertation avec des membres d’association, et en essayant d’impliquer tout l’éventail réunionnais ; mais à l’impossible, nul n’est tenu. Au niveau individuel, c'est de cette intégration qu'il est question pour bon nombre de Réunionnais lorsqu'ils font appel au registre terminologique bien précis du « message » lancé aux autres Réunionnais, en vue de prolonger la résistance sous la forme d'une lutte réussie individuellement. Qui n'a pas entendu des personnalités populaires comme des chanteurs clamer qu'ils y sont arrivés tout seuls et que tout le monde peut y arriver ? Dans notre rendez-vous ouvert à tous, en témoignent surtout les rescapés du système scolaire qui proclament haut et fort que malgré celui-ci, « ils s’en sortent ! » A l'occasion de la première table ronde du mercredi 27 mai 2009, trois personnes ont abondé dans ce sens, éclairant un point important de leur parcours tout en convenant d'une expérience commune : tout avait mal commencé à l'école. L'institution prétendument égalitaire est la première et la seule à les avoir exclus. Un chemin a commencé pour chacun d'entre eux où ils s'imposèrent de remonter la pente en se connectant plus que jamais aux autres (Charlie Lesquelin, artiste-peintre), ou de ne plus croire qu'en l'effort pour mieux se rendre disponibles à la pratique d'une discipline corporelle (Érick Murin et Jean-René Dreinaza, champions de boxe dans leurs catégories respectives). Leur intégration n'a dépendu que d'eux-mêmes. Ils ont su échapper aux mécanismes d'exclusion de l'école qui visaient les usages de leur langue, et conserver leurs façons de s'exprimer. Aujourd'hui, personne ne peut plus leur enlever la fierté d'avoir grandi sans l'institution scolaire. Avec eux se dressait comme pierre d’angle de l’édifice la carrure d’un autre autodidacte, Jacques Vigne, qui sut franchir l’abîme séparant la civilisation occidentale de la civilisation indienne, grâce à une vie d’études rigoureuse et disciplinée.


Résister en étant solidaires


La réalité de cette résistance se retrouve dans les solidarités qui se sont exprimées au cours des années d'après 1848. Pour Carine Saqué, chercheure en aménagement du territoire, le cirque de Cilaos montre comment les communautés yabs et kafs ont été amenées à se rapprocher et à tisser des liens de plus en plus étroits. Son exposé est la démonstration que les catégories que la société réunionnaise a formées restent arbitraires, voire sans fondements. De toute façon, comme nous l'explique Jean-François Hoarau, elles ont été frappées et continuent de l'être par la crise du capitalisme et ses aspects économiques et sociaux aggravant l'exclusion sociale. Une anthropologie de la résistance pourrait naître de la description des comportements individuels et collectifs et elle en viendrait naturellement, comme une sorte de figure imposée, à s'intéresser aux groupes tels qu'ils sont catégorisés, mais aussi à leurs expressions associatives, bien souvent transversales, dans la mesure où les associations se sont constituées sur le terreau de la préoccupation stressante de leur dignité et de leurs droits, et ont été rejointes dans leurs objectifs par des membres des diverses communautés.


La survie face au stress


C'est ce que nous a montré la deuxième table ronde, six mois plus tard, le mercredi 4 novembre 2009 ; Édith Wong Hee Kam nous retrace les tentatives vaines de quelques associations chinoises de créer des écoles libres pour transmettre leurs langues et cultures d'origine, et leur échec face au rouleau compresseur de l'assimilation à la française ; dans les pratiques langagières d'aujourd'hui, « le mélange s'est fait sentir, le hakka est truffé d'expressions créoles », mais surtout, les nouvelles générations ont perdu l'usage de la langue, même en famille. Même constat pour Daniel Minienpoulle, président de la Fédération des Temples Tamouls de La Réunion, qui explique que 99% des membres de la communauté tamoule « ont perdu la langue par mauvaise transmission de génération en génération » et, précise-t-il, « par force ». Dans les années 70, la majorité des locuteurs ont pris le circuit associatif, portée par la vague montante du retour aux rites religieux. Appuyé par les associations culturelles sous forme d'écoles, cultuelles avec les temples, le cheminement associatif établit ses lignes de défense et de résistance, avec le foisonnement des associations malgaches qui prennent en charge les problèmes rencontrés par les migrants. A l'inverse de D. Minienpoulle pour qui la République ne saurait constituer les groupes culturels en minorités, Vololona Picard considère que ce terme est approprié pour les membres de la communauté malgache dont elle se dit la porte-parole. Elle indique aussitôt que la stigmatisation ou la puissance des stéréotypes à l’œuvre dans les divers milieux professionnels, scolaires et institutionnels ont vite empêché les jeunes locuteurs de parler leur langue, et ont poussé les associations à se défendre plutôt sur le front de leurs droits sociaux. On pourra constater avec Jacqueline Andoche que les Zoreys n'ont pas cette tendance au regroupement solidaire, et pour cause, puisqu'ils n'ont ni à se défendre d'un quelconque interdit sur leur langue, ni à promouvoir la culture qui constitue l’arc-boutant de l'institution scolaire. Ils ne connaîtraient de stress que celui qui succède à leur prise de conscience d'être des « étrangers pour les autochtones ». Pourtant, ajoute-t-elle, une culture « au contact » apparaît, incluant l'inévitable irruption de mélanges langagiers. Et cette culture, depuis leur arrivée massive dans les années 50 et 60, a permis leur implication dans les communautés réunionnaises, donnant au monde associatif cette dimension transversale qui permet d'échapper aux logiques de ghéttoïsation. C'est de ce type d’enfermement dont nous parle Ghislaine Bessière, la dernière intervenante, présidente de Rasine Kaf.


L'isolement des Kafs


Certes, les groupes peuvent avoir moins de chance que les personnes. Là où les individus passent les frontières qui excluent, les regroupements dont ils sont l'émanation peuvent échouer dans leurs légitimes aspirations. Mais il apparaît à nos yeux que le groupe des Kafs est spécialement affecté par l'histoire qui l'a produit. Et l'histoire continue de lui jouer des tours pendables... car qui est kaf ? s'interroge Ghislaine Bessière. Au départ, tous le sont, Comoriens, Malgaches, Mozambicains (sauf les Malbars) puis ceux qui vont porter cette étiquette ne se compteront plus que parmi les seuls descendants d'Africains, dans l'exacte mesure où « être noir(e), nègre ou négresse, c'est être issu de l'esclavage ». Le Kaf se construit donc sur un vide, l'oubli de sa langue et de sa culture... et s'il lui reste la culture du maloya issu des violences de la société de plantation, elle prendra la forme du servis zanset ou du servis kaf accompagnés du retour improbable au pays d'origine, voyage à la tonalité mystique qu'avait évoqué en mai Jean-René Dreinaza. « Notre identité s'incarne en nous et nous permet de nous sentir proches ou intégrés à tel groupe », dit Vololona Picard en réponse à Ghislaine Bessière, et elle ajoute : « dans une démocratie interculturelle, on va vers les autres, il faut faire un effort [...] parce que c'est en se frottant aux autres qu'on fait sauter les réactions de défense ». Toutes deux s'accordent pour reconnaître que nous sommes malades d'un déni, mais pour Ghislaine Bessière, celui-ci va très loin, car si nous devons remonter à 1664 pour nous rencontrer et nous comprendre, comme le déclarent deux participants, « nous sommes tous kaf et devons être fiers de cette part kaf en nous ».


De la notion de diaspora


C'est à l'occasion de la dernière table ronde, organisée par l’association Rasine Kaf en novembre 2009, que nous plongeons directement dans une thématique riche d’enseignement, la négociation d'identité : moi, personnalité mélangeant des origines et donc des identités diverses, qui vais-je prétendre être? Est-ce une affaire de circonstances ? Dans cette situation, laquelle en moi est triomphante ? Dans cette autre, laquelle est battue ou refoulée ? Laquelle cherche sa voie dans la douleur, nous demandent les intervenants. L'identité n'est pas bâtie sur un socle, fût-ce celui des compétences comme on dit à l'école, ou celui des droits de l'Homme, comme on dit dans la diplomatie pour mettre en avant l'identité française... Elle est bel et bien une négociation qui peut devenir rapidement subtile, et nous ne nous étendrons pas sur ce qui peut faire sa subtilité. Cependant, si l'on conserve l'idée de socle comme garante de la vérité identitaire, il est frappant de constater que les intervenants n'ont pu s'accorder sur l'idée que le fond commun de l'identité réunionnaise était africain ! Tous ont paru plus ou moins fuir ce qui apparaissait comme une évidence aux organisateurs ; certes, tous admettront que l'identité peut se négocier, et on pourra accepter l'idée que c'est l'interaction qui fondera en dernier ressort le personnage français, européen, créole, indien, chinois, zarab, mahorais, comorien, malgache ou africain, et qui se manifestera dans l’interaction avec l’interlocuteur de passage ; mais le débat ne permettra pas d'accréditer l'affirmation d'une base universelle, autrement dit, africaine pour notre citoyenneté. Dans ce contexte, la notion de diaspora africaine va trouver difficilement son chemin. Promue par les Afro-américains du Nord, elle a bâti ses fondements sur les retours expérimentaux des Nord-américains vers la terre d'Afrique, en particulier au début des recherches, en direction du Ghana. Si le premier come-back s'est montré très démonstratif avec Louis Amstrong dans les années 60, les suivants se sont faits plus discrets mais massifs, et aujourd'hui, nous sommes en présence d'un large mouvement, où les témoignages des Afro-descendants se manifestent au grand jour dans les deux Amériques. Mais à la Réunion, qu'en est-il ? Je songe au voyage au Mozambique de Jean-René Dreinaza... Pourtant, les joutes verbales qui ont émaillé cette dernière table ronde nous rappellent que la Réunion, en tant que terre française, ne peut réellement s'assimiler aux grands mouvements américains tels que celui des Civil Rights. Nous sommes loin d'une américanisation de la société réunionnaise.


Panne de l’intégration à la française


Lorsqu’il parlait d’une panne de l’intégration à la française, Michel Wieviorka1 mettait en cause « les institutions de la République [qui] ne tiennent pas pour tous leur promesse de liberté, d'égalité et de fraternité », renvoyant ainsi à la crise de l’école publique. Mon expérience d’enseignant à la Réunion me démontre que le point d’appui de cette machine à exclure est la mise à l’écart quotidienne des usages langagiers pratiquées par ailleurs partout en dehors de l’école, et que celle-ci obtient parfois la complicité des usagers. Pourquoi ? Élucider les raisons qui poussent tant de Réunionnais à « se tirer une balle dans le pied » est une tâche qu’il faudra bien commencer un jour, bien que nous ayons peut-être déjà les réponses correctes dont nous ne voulons pas entendre parler. Il faut donc remonter plus haut en s’interrogeant sur les institutions : ainsi, comment ne pas se méfier de la manière dont elles nous perçoivent, elles qui considèrent comme une minorité la population domienne ? (cf. Vololona Picard) La ghéttoïsation est celle du peuple domien tout entier, voué à des conduites auto-destructrices de la personne ou des normes du groupe (violence sur les enfants et sur les femmes, vandalisme au sein de la communauté).

Mais si la société réunionnaise est imprégnée par une manière de percevoir l’autre structurée par l’absence de féminin dans sa langue, ce n’est pas un argument pour supprimer le créole. Les violences faites aux femmes que l’association Femmes Solid’air a exposées prouvent seulement que cette panne d’intégration est une panne de reconnaissance du féminin par le masculin, et par extension du kaf par les autres communautés, du religieux par le laïc institutionnel, du pluriel linguistique et culturel par l’institution monolingue et singulière.


Traverser la rue


Dans la mesure où « s’ouvrir aux mondes » est un slogan phare de l’Université de La Réunion, ne peut-on affirmer que ces rencontres ont été un succès ? Ce serait alors un succès problématique. Mohamed Rochdi, président de l’université, disait en inaugurant la série des colloques de 2009 portant sur ces thèmes que la meilleure illustration de l’ouverture, c’était de traverser la rue pour rejoindre le Chaudron, lieu de référence des révoltes d’exclus. Mais la rue n’est pas ici une frontière, elle marque seulement l’espace de transition vide que l’on ne sait pas remplir sinon par des questions et des représentations stéréotypées : vers qui allons-nous nous mouvoir, et pourquoi ? Sommes-nous assez motivés pour aller leur parler ? Dans quel esprit le ferons-nous ? Et quelles sont vraiment nos motivations ? Allons-nous entreprendre ce déplacement avec nos portables, notre stylo à papier… et comment serons-nous habillés ? Cette rue, en installant un « nous face à eux », nous dévoile soudain qu’un mécanisme de domination fonctionne, inaperçu, et ne peut pour cette raison être démonté : il faudrait écrire le sens de la rencontre avant de la faire, en prenant le risque de la limiter… Curieusement, les associations donnent une réponse en forme de traits d’union. Et ceux-ci n’unissent qu'en fonction d’une disposition intérieure que les participants ont découvert au fil des débats : celle de l’idéalisme généreux, marqueur identitaire du militant d’ATD Quart Monde, celle de la réparation exigée par la solidarité entre femmes, celle de l’universalité africaine, de l’adhésion à la discipline et à la rigueur, de l’écoute… Chacun voit midi à sa porte : or l’exclu est comme la monade de Leibniz, sans porte ni fenêtre ; il a abdiqué la connaissance de lui-même, le « connais-toi toi-même », au bénéfice de l’intégré ;  il veut être, bien sûr, comme les intégrés, mais il demeure celui qui ne sait rien, ni de l’image de lui-même, ni de sa propre histoire, toutes deux construites par celui qui sait. Il ignore ce qui est bon pour lui, proposition ou vérité. Cependant, il lui reste une issue : comme Socrate, il est déterminé à adopter la posture de l’adhésion parfaite au non-savoir qui conduit à l’oubli de soi, ce que le philosophe décrit comme Sagesse2. Dès lors, qu’est-il possible d’entreprendre pour que cette rue cesse d’être celle qu’on traverse sous la menace de l’accident. Loin du but… Les exclus ne peuvent réparer seuls ce qu’ils vouent à la destruction, que ce soit leur personne ou le groupe de celles qui les entourent. Traversez et vous verrez.


Olivier HUTIN3

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1 Wieviorka, Michel, « Ghéttoïsation, un Cran d’arrêt », in Libération, 19 décembre 2005, http://www.liberation.fr/tribune/0101551633-ghettoisation-un-cran-d-arret, 12 avril 2007.

2 François Roustang, Le secret de Socrate pour changer la vie, Paris : Odile Jacob, 2009.

3 Enseignant à l'Association Miguel Agustin.