L’interculturel, seul recours


J.M.G. Le Clézio






La grande boucherie de 39-45 aura eu pour conséquence l’accélération du mouvement de décolonisation qui a abouti à l’indépendance de la plupart des pays soumis à l’impérialisme des cinq grandes puissances, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et le Japon.

Cette indépendance conquise de haute lutte a permis l’entrée des cultures autrefois minoritaires dans le concert international. Des voix nouvelles, des chants nouveaux, ont pu se faire entendre. Mais l’essentiel reste à faire. Lorsqu’on parle de philosophie en Occident, l’on oublie encore aujourd’hui l’apport de la pensée de l’Inde, de la Chine, du Mexique préhispanique, de l’Afrique et de l’océan Pacifique. L’art de ces sociétés est entré dans les musées, et il faut s’en réjouir, même si on peut regretter que ce soit sous la forme « d’art premier ». Le classicisme en musique n’est plus réservé au seul répertoire européen—le jazz, la musique persane ou andalouse, le raga indien ont ouvert une brèche dans le rempart d’indifférence des États dominants. Les littératures « du monde entier » peuvent être lues partout, grâce aux traductions. On peut regretter que les médias soient dominés par les cinq langues colonisatrices, mais l’important est que la pensée circule.

Un autre danger apparaît cependant aujourd’hui qui compromet l’avancée vers l’équilibre interculturel. C’est la faille de plus en plus béante qui divise le monde, non plus selon les lignes fractales inventées naguère par Samuel Huntington et les théoriciens nord-américains de l’Institute for War and Peace—mais suivant les disparités économiques. Cette rupture sépare une immense masse déculturée et aliénée d’une élite à la fois raffinée et autoritaire, qui lui impose ses modèles politiques et substantifiques. Face à ce danger, l’interculturel est le seul recours, parce qu’il milite pour la rencontre et la négociation, dans la multiplicité des modèles.

Certains peuples ont avancé plus vite que d’autres dans cette pratique. Si l’on devait, en s’inspirant d’Amartya Sen, établir un tableau du développement selon l’interculturel, en tête figureraient les pays d’Amérique latine tels que la Bolivie et l’Équateur, d’Afrique tels que le Ghana et le Nigeria, et bien sûr les terres créolophones, Antilles, Guyane, Mascareignes… A l’autre bout de la liste figureraient les anciennes nations coloniales, et les États-Unis d’Amérique, qui peinent à accéder au pluriculturel—et pour lesquels l’intégration des minorités passe obligatoirement par la perte de leur langue et de leur identité.

La crise mondiale que nous traversons—non seulement économique mais aussi philosophique et écologique—est plus qu’un avertissement. Dans le combat pour l’interculturel, il ne saurait y avoir d’acteur secondaire. Chaque voix, chaque visage est indispensable pour réaliser notre liberté collective, si chèrement acquise.


J.M.G. LE CLEZIO1

Séoul 2009-05-06


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1 Romancier, essayiste, lauréat du Prix Nobel de littérature en 2008.