Introduction


Jean-Pierre Tardieu


Il y a des mots dont le sens nous paraît évident, et dont on ne saurait mettre en doute le lien avec une réalité précise : c’est le cas du mot « minorité ». Venant du latin médiéval « minoritas » (1437), il ne prend cependant tout son sens en politique que dans les premières décennies du XVIIIème siècle, avec le mot anglais « minority », qui désigne dans un vote un nombre de voix inférieur à la majorité. Et ce n’est qu’au XXème siècle qu’il en vient à désigner un groupe racial, linguistique ou religieux inférieur numériquement par rapport à la population globale, probablement sous l’influence des anthropologues et des ethno-historiens.

Mais le terme est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue si l’on tente de se projeter dans la diachronie. « Minorité » désigne certes un groupe inférieur par le nombre dans un ensemble démographique, mais pas forcément par le pouvoir. Les grandes conquêtes ont toujours été le fait d’une minorité, comme cela apparaît dans le cas qui nous intéresse à savoir celui des Amériques. Quelques centaines d’Européens suffirent à détruire de puissants empires, celui des Aztèques ou des Incas. Mais elles n’auraient pu le faire sans l’aide d’une supériorité technique, sans l’alliance de minorités autochtones dominées et surtout sans le recours à des concepts totalement étrangers à ces grandes civilisations.

Ainsi purent s’imposer les conquérants, malgré la disproportion écrasante de leurs troupes avec les peuples amérindiens, transformant en quelques décennies les majorités autochtones en groupes minoritaires. Ce fut le cas dans les premières Indes occidentales, où les effets d’une extrême exploitation firent disparaître des peuples réduits à l’esclavage, comme les Lucayos, situation qui suscita la prise de conscience du défenseur des Indiens, Bartolomé de las Casas, lui-même ancien bénéficiaire du nouvel ordre introduit par la conquête et la colonisation dans la Caraïbe. Dans les Andes, où les naturels passèrent de douze millions à un million et demi, et sur les plateaux de la Nouvelle Espagne, la chute démographique effraya le pouvoir central : si les colons en finissaient avec les Indiens, ils en finiraient ipso facto avec les colonies et par voie de conséquence avec les profits qu’elles généraient : « Acabados los indios, se acaban las Indias ». D’où la législation protectrice qui tenta de mettre un terme à cette évolution négative, et le recours à une minorité de substitution fournie par les négriers.

Mais ces mêmes lois transformèrent les Indiens, quand ils continuaient à composer la majorité numérique des provinces du Nouveau Monde, en minorité politique : elles les exclurent des cités créoles, en les regroupant dans des « réductions » parfaitement contrôlables ou en les enfermant dans des ghettos, comme le Cercado à Lima, entourés de murailles aux portes cadenassées à la nuit tombante. Dans les secteurs économiques et sociaux, des mesures ségrégatives furent émises pour conserver le pouvoir de la minorité blanche parasite. Cela dura des siècles : les indépendances proclamées par les groupes de pouvoir créoles n’y changèrent rien, et cela perdure bien souvent de nos jours. Les Mapuches, victimes de la guerre de la Frontière au XIXème siècle, pour faire reconnaître de nos jours leurs droits sur les terres ancestrales n’ont d’autre moyen que la violence. Partout les communautés indiennes tentent de s’affirmer à grande peine, de faire reconnaître leur identité, qui passe par l’enseignement des langues amérindiennes, et leur entière citoyenneté.

La minorité de substitution, celle des esclaves puis des Noirs libres, prit de l’ampleur et devint majoritaire en bien des cités coloniales au point de susciter la crainte d’une alliance avec les naturels et de faire régner une psychose récurrente parmi les créoles sur tout le continent. Les insurrections d’esclaves plongèrent en état de siège permanent la Cuba du XIXème, victime de ses contradictions. Malgré les avancées constitutionnelles qui ont vu le jour en bien des pays, le racisme tacite continue à reléguer les gens de « couleur modeste » au bas de la société. Mais à l’exemple des luttes pour l’intégration des Noirs des États-Unis, les communautés noires ont pris conscience de leur force et leurs revendications se font plus pressantes. Même à la périphérie administrative des empires du Nouveau Monde, parfois très lointaine, comme dans les îles de la côte africaine, source d’approvisionnement en esclaves, ou dans les archipels asiatiques à eux rattachés, la domination coloniale suscita l’apparition de minorités qui marquèrent ces pays. Certains anthropologues de mes amis parlent depuis quelques années des « trois racines » des Amériques. A vrai dire les craintes de voir deux de ces racines soulever les murs de cloisonnement suscitent de nouvelles réactions défensives de la minorité devenue majorité numérique ou politique, aux USA ou en Bolivie par exemple, qui laisseraient pessimistes si l’on n’avait foi dans une prise de conscience planétaire.


Jean-Pierre TARDIEU1

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1 Professeur à l'Université de La Réunion.