Introduction : Intégration / exclusion des minorités

 à la lumière de l’interculturalité


Sophie Geoffroy



Je suis très heureuse de vous accueillir parmi nous, collègues, amis et partenaires de l’Université de la Réunion, et de l’île Maurice. Cette manifestation scientifique est atypique par son ouverture sur la cité et les partenaires du milieu associatif que je tiens à remercier particulièrement chaleureusement : Miguel Agustin, ARAL, Niama, Femmes Solid’Air… Merci aussi à Monsieur le Doyen de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, à Daina Maillet, au BTCR : Patricia, Katia et Sabine.

Ce colloque s’inscrit dans l’axe de recherche principal d’Oracle, un axe aulequel s’adosse notre Master : l’interculturalité. Master pluridisciplinaire, où pas moins de 220 étudiants ont choisi de s’inscrire dans nos différents parcours en M1 et en M2 cette année. Nos travaux sur l’interculturalité ont débouché cette année?année particulièrement active pour Oracle?sur trois colloques : Diversité culturelle et dialogue des cultures (Driss Alaoui, Conseil de l’Europe), Darwin (avec les scientifiques des sciences dites dures et les juristes) et celui-ci, inscrit dans le prolongement des deux autres, et qui se tient en dépit d’obstacles et de contre-temps divers, sous la pression amicale et avec l’aide de nos partenaires. Le second volet, sur les Amériques, a eu lieu en novembre. Les actes regroupent ici les interventions de ces deux manifestations scientifiques.

Le thème des minorités, intégrées ou exclues, nous incite à nous pencher sur le face à face, les interactions, entre ceux qui sont d’ailleurs et ceux qui sont d’ici, ceux qui sont de nulle part, et ceux qui sont nés quelque part… entre ceux qui sont dehors (outside) et ceux qui sont dedans (inside). Outsiders, insiders, sont aussi étroitement liés que le maître et l’esclave selon Hegel… en une relation dont le glissement sémantique de l’anglais outsider au français outsider rend manifeste l’aspect dialectique. Du français à l’anglais, celui qui est d’ailleurs, l’outsider, est devenu celui que l’on n’attend pas sur la ligne d’arrivée. Celui sur qui il faut parier, et en qui il faut croire. Celui par qui le changement survient. Et parfois qui préserve, lui, l’exclu, l’équilibre et la vitalité des communautés sclérosées. A condition que les mécanismes d’exclusion n’aient pas trop entamé sa faculté d’adaptation, sa résilience, son énergie.

L’outsider est le personnage unique d’une célèbre nouvelle fantastique de H.P. Lovecraft, auteur américain bien connu pour son racisme et son antisémitisme. Traduit par « Je suis d’ailleurs », le texte décrit l’exclusion sociale et affective d’un être solitaire saisi à l’aube de la prise de conscience de sa différence. Ce personnage anonyme évolue depuis l’enfance dans la déréliction, la solitude; il est coupé du monde?au point de ne pouvoir se situer ni dans le temps ni dans l’espace?, il a passé son enfance dans les ténèbres d’un château sinistre digne des catacombes d’un roman gothique. Seul dès sa naissance, il n’a aucun souvenir d’une présence, humaine ou non, à ses côtés. Il a tout appris dans les vieux grimoires découverts par hasard dans le château. Il n’a jamais entendu le son de sa propre voix, et ne s’est jamais vu dans un miroir. Il s’imagine semblable aux personnages dessinés dans les livres.

Un jour, ayant décidé d’explorer le monde, il grimpe en haut de la tour, où une porte lui donne accès à une architecture labyrinthique. Un très long parcours le conduit à une salle où il entrevoit par la fenêtre un groupe de joyeux convives bizarrement accoutrés, devisant en pleine lumière ; certains de ces êtres humains lui semblent étrangement familiers. Plein d’espoir, il s’avance vers le banquet splendide déployé sous ses yeux. L’assemblée est immédiatement prise de panique ; lui-même est terrorisé par le monstre qui semble se trouver à ses côtés ! Il tente de s’enfuir. Mais dans le passage, il se trouve soudain face au monstre: « it was a compound of all that is unclean, uncanny, unwelcome, abnormal, and detestable » (320). Il n’existe aucun mot pour décrire l’horreur, le dégoût qu’il ressent devant cet être abject, qui se met à hurler, et dont le regard le glace et le paralyse: « I beheld in full, frightful vividness the inconceivable, indescribable, and unmentionable monstrosity which had by its simple appearance changed a merry company to a herd of delirious fugitives » (Ibid.). Il sent son odeur, il l’entend qui respire tout près de son oreille. En esquissant un geste pour le repousser, il touche le monstre gluant… Sous ses doigts, la surface lisse et dure d’un miroir… Après le choc de la re-connaissance (l’autre, c’est lui), le dénouement évoque le désespoir, l’amnésie volontaire et la révolte de celui qui se sait à jamais « étranger ». Il bascule définitivement dans l’autre monde et évolue parmi ses semblables : les autres monstres, marginaux, révoltés mais libres.


Now I ride with the mocking and friendly ghouls on the night-wind, and play by day amongst the catacombs of Nephren-Ka in the sealed and unknown valley of Hadoth by the Nile. I know that light is not for me, save that of the moon over the rock tombs of Neb, nor any gaiety, save the unnamed feasts of Nitokris beneath the Great Pyramid; yet in my new wildness and freedom I almost welcome the bitterness of alienage. (321)


Du banquet de la vie, certains sont d’emblée exclus : « I know always that I am an outsider; a stranger in this century and among those who are still men » (381). Exclu, the Outsider l’a été dès sa naissance (en raison de sa difformité ? de ses origines ?) mais c’est l’épisode de la rencontre avec l’Autre, c'est à dire avec lui-même, qui est le plus révélateur. Car le monstre au miroir ne reconnaît pas son double comme une image exacte de son être intime. La quête identitaire, pour ce personnage, est synonyme d’aliénation: étranger pour les autres comme pour lui-même, il est vraiment « the outsider », puisqu’il adhère instinctivement aux schémas mentaux qui ont fait de lui un autre insupportable.

La seule chose qu’il partage avec les convives qu’il admire, c’est ce rejet viscéral de l’autre tel que ses peurs l’ont construit. Le rejet de lui-même prend fin lorsqu’il découvre ses semblables, comme lui « brisés, stériles, déçus, égarés » : « the dazed, the disappointed; the barren, the broken » (316). Lovecraft s’inscrit ici dans la lignée des textes sur le double et le monstre, de Stevenson à Poe ou Wilde. Dans « William Wilson » d'Egar Allan Poe, « cet homonyme, ce compagnon, ce rival » (259), n’hésite pas à trahir le moi, au nom du Bien. Le narrateur poignarde « l’autre » à mort, et, le voyant agoniser, croit se trouver face à un miroir.1 La nouvelle se clôt avec l’oracle prononcé par l’autre,qui souligne l’interdépendance du double et du moi : « In me didst thou exist?and, in my death, see by this image, which is thine own, how utterly thou hast murdered thyself » (261).

Dans Le Portrait de Dorian Gray, l’outsider dans le miroir permet au héros de préserver un temps l’illusion de sa pureté et de sa beauté : le vice c’est l’autre qui le porte. Mais cet autre n’est que l’image de ce qu’il est lui- même ; lorsque sera dévoilé le miroir, le double de Dorian Gray lui renverra le reflet de ses propres turpitudes, tout comme le protagoniste de Lovecraft (The Outsider), qui découvre, horrifié, que le monstre en putréfaction qu’il est en train de dévisager n’est autre que lui même. Dans tous les cas, les héros sont terrassés par l’image de leur monstruosité morale, et de la finitude humaine. Dans tous les cas, l’outsider et l’insider s’excluent l’un l’autre, ne peuvent vivre ensemble, s’entre-tuent.

Or, nous sommes réunis aujourd’hui pour réfléchir, justement, à ces mécanismes dont on nous dit (René Girard, par exemple) qu’ils sont universels, d’intégration et d’exclusion des minorités, c'est-à-dire des groupes humains placés à la marge de la société dominante, pas toujours en raison d’une infériorité numérique (cf. les femmes ; ou les Noirs en Afrique du Sud), mais en raison d’une infériorité socio-économique, que la doxa va s’attacher à justifier par toute une idéologie (raciste par exemple), qui elle-même fait appel à toutes sortes de mythes. Je tiens par exemple une certaine réécriture de l’Histoire (celle de l’esclavage et de la traite), comme un vaste mythe.

Mais si le recours au mythe s’apparente à une forme de propagande, il n’est pas l’apanage des communautés majoritaires. Minorités et majorités se définissent de la même manière : en relation à des valeurs, mais aussi par opposition à celles de l’autre. Le rapport de force, voire la violence, réelle ou symbolique, est fondateur. Or, il n’est sur notre planète aucune société humaine qui ne soit composée de populations d'origines différentes… Dans ces conditions, il nous appartient d’être conscients du fait que la radicalisation des particularismes et des singularités va de pair avec une érosion des repères communs, masquée par le nivellement entraîné par la mondialisation (à ne pas confondre avec l'universalisme, car il s'agit de la domination économique, politique et culturelle d’un modèle unique). Nous devons être vigilants et conscients des écueils et des risques liés au « droit à la différence », aux revendications identitaires, au sentiment « d’appartenance »—dont le corollaire est l’exclusion en chaîne…

S’il dépend des institutions et des pouvoirs en place que la société, souvent décrite par les Lumières comme un corps?le corps social?ne soit pas un corps monstrueux, cela dépend aussi de chacun de nous, d’abord parce que l’exercice de la démocratie implique la responsabilité de nos choix, mais aussi parce que notre définition de la norme est bien souvent le reflet de nos peurs plutôt que de notre ouverture à l’humain dans toute sa diversité. Parce que nous travaillons dans le monde présent, mais aussi pour les générations futures, il importe de changer notre regard sur l’autre, celui qui est d’ailleurs, the outsider. « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre de l’angle » (Psaume 117 : 118) ; ce sont les outsiders qui changeront le monde.


Sophie GEOFFROY2



Références


Lovecraft, H.P. « The Outsider » in Cris Galdick (ed.), The Oxford Book of Gothic Tales, Oxford / New-York : Oxford University Press, 1992.

Poe, Edgar Allan. « William Wilson », in G.R. Thomson (ed.) Great Short Stories of Edgar Poe, New-York : Harper & Row, 1970.

1 « a large mirror,?so at first it seemed to me in my confusion?now stood where none had been perceptible before; and, as I stepped up to it in extremity of terror, mine own image, but with features all pale and dabbled in blood, advanced to meet me with a feeble and tottering gait » (261).

2 Professeure des Universités à l'Université de La Réunion.