Los Angleyes, entre méfiance et réalisme économique :

Les Chinois aux Philippines espagnoles (1565-1898)

 


Annick Tranvaux





Pendant trois siècles les Espagnols durent faire face à une série de révoltes et de complots de la communauté chinoise des Philippines. Parmi la population étrangère, les Chinois occupaient une place à part. A la fois perçus comme indispensables à l'économie des Îles, dont ils détenaient l'essentiel du petit commerce, et objet de méfiance en raison de leurs multiples soulèvements au fil des siècles, ils ne prenaient pas directement part à la vie politique et pour la plupart ne s'établissaient pas de manière définitive aux Philippines, préférant regagner leur patrie après avoir amassé une somme suffisante. L’archipel manquait de bras ; plusieurs tentatives tendant à favoriser l’installation des Chinois comme agriculteurs furent vaines. Ils étaient cependant fortement représentés parmi les artisans et commerçants. Soumis à des taxes et réglementations spécifiques, ils étaient l'objet d'une étroite surveillance et tenus de résider dans des quartiers réservés. Le nombre croissant d'immigrants Chinois devint rapidement une source de préoccupation et, en 1581, fut décidée la création du Parián, quartier réservé au bord du Pasig. Les Chinois avaient l'obligation d’y résider et ils pouvaient y commercer. La charge pastorale des Chinois faisait également l’objet d’un traitement séparé et fut confiée en 1587 aux Dominicains, nouvellement installés dans l'archipel.

Découvert par Magellan, qui devait y trouver la mort en 1521, lors de la première circumnavigation, l’archipel des Philippines fut ensuite l’objet, depuis le Mexique, de plusieurs expéditions plus ou moins désastreuses, dont celle de Villalobos, en 1542. Il baptisa « Isla Filipina » l’île de Leyte, en hommage au futur roi d’Espagne, Philippe II. Le nom s’étendrait par la suite à tout l’archipel, alors appelé Archipiélago de San Lázaro. Il devait s’écouler une vingtaine d’années avant que l’Espagne n’organisât, en 1564, toujours à partir du Mexique, une nouvelle expédition commandée par Miguel López de Legazpi. Le responsable de la navigation était le religieux augustin Fray Andrés de Urdaneta, élément clef de l’expédition, qui allait découvrir la route maritime permettant le retour vers le Mexique. On peut donc considérer que la colonisation à proprement parler débuta en 1565. En 1570, fut fondée la ville de Cebú, et le 15 mai 1571, Manille fut déclarée capitale de l’Archipel.

Quatre ans seulement après cette fondation, les Espagnols durent affronter la première menace chinoise suffisamment sérieuse pour mettre en péril leur maintien dans l’Archipel. L’attaque du pirate chinois Li-Mahong en 1575 ne put en effet être repoussée que grâce à l’engagement décisif de la population philippine dans le combat, aux côtés des Espagnols. Cette attaque, qui devait marquer durablement les esprits, fut la première d’une série de menaces extérieures de la part des puissances asiatiques (Chine, Japon, Formose), le danger le plus sérieux provenant en fait, tout au long des trois siècles de souveraineté espagnole, et plus particulièrement aux XVIIème et XVIIIème siècles, de la communauté chinoise résidant dans l’archipel même.


Menaces extérieures


Parmi les principales menaces extérieures que les Philippines devront affronter, on citera d’abord les occidentaux des puissances rivales : Portugais, Anglais, Hollandais, Manille ayant à subir plusieurs blocus et tentatives de prise de possession. Les Anglais occuperont même les Philippines pendant deux ans (1762-1764), lors de la guerre de sept ans qui opposait en Europe leur nation à l’Espagne. Le Galion de Manille excitera également la convoitise de pirates de toutes nationalités. En ce qui concerne les puissances asiatiques, les Philippines devront faire face à plusieurs demandes de reconnaissance de suzeraineté de la part de la Chine, du Japon ou de Formose, sans que les menaces d’invasion ne se concrétisent. Les soulèvements sporadiques de résidents chinois, au XVIIème et XVIIIème siècles surtout, se combinèrent parfois cependant avec des menaces extérieures, de pirates ou de l’empereur de Chine.


Li-Mahong


La plus redoutable des attaques chinoises ne fut pas le fait de l’Empereur, mais du pirate Li-Ma-Hong qui se présenta devant Manille avec une escadre de 62 navires et 2 000 soldats :


Pirata, primero en las costas chinas, supo de la presencia de los españoles en Filipinas. Creyó que serían fácil presa, a la vez que imaginó ser aquel el lugar apropiado para establecer e irradiar desde allí su imperio.

Se dispuso a la conquista de las Islas, para lo cual escogió el más selecto de su gente, hasta dos mil hombres de guerra, en sesenta y dos navíos, llevando además a sus mujeres y las de sus capitanes y soldados. (González Cuellas 100)

Le rapport des forces en présence était particulièrement déséquilibré :


Para el 15 de mayo de 1575, ya hay 250 soldados en Manila, al mando de Juan de Salcedo, dispuestos a marchar contra Limahong y sus fuerzas. Para defender Manila se cuenta con 100 soldados y 30 marinos. En Cebú quedan 20 soldados que lo defiendan, mientras que en Ilokos hay 40 para el mismo fin. Estas eran todas las fuerzas españolas en las islas. (Molina 73)


Le pirate avait fait construire un fort et, à l’intérieur de celui-ci, un palais. Il se présentait aux Philippins comme le nouveau seigneur du pays ; ceux-ci, ébranlés, se gardèrent dans un premier temps d’intervenir dans le conflit, mais finirent par se joindre aux Espagnols pour attaquer les forces de Li-Ma-Hong. Vaincu, le pirate parvint à prendre la fuite. Mais à Manille, on devait garder longtemps le souvenir de cet épisode.


Les empires voisins : tentatives chinoises et japonaises


Pendant l’attaque de Li-Mahong, un émissaire de l’empereur chinois était arrivé aux Philippines. Il intervint vainement, à la demande des Espagnols, auprès de Li-Mahong, retranché dans ses fortifications, pour exiger sa reddition. Il regagna la Chine avec 500 hommes de Li-Mahong, faits prisonniers par les Espagnols, que lui remit le Gouverneur général Guido de Lavezares. Quelques Espagnols, parmi lesquels deux augustins, l’accompagnèrent dans son voyage de retour en Chine ; on espérait de nouveaux accords commerciaux et l’autorisation pour les missionnaires de prêcher l’Évangile. En Chine, les augustins furent bien traités et regagnèrent les Philippines le 25 octobre de la même année. Les capitaines chinois qui les avaient ramenés étaient porteurs de lettres du Vice-roi de Fukieng sommant Li-Mahong de se rendre.

Une autre mission chinoise arriva à Manille le 28 avril 1576 : l’empereur de Chine proposait aux Espagnols une île près de Canton, où ils pourraient commercer dans les mêmes conditions que les Portugais à Macao. Le gouverneur n’y envoya aucun navire et prit congé de la délégation chinoise en n’observant pas la coutume de l’échange de cadeaux. La délégation, en repartant, se vengea de cette offense sur les deux religieux qui l’accompagnaient et dont, passé le cap de Bolinao, on assassina les serviteurs, maltraitant ensuite les religieux qui furent abandonnés ligotés à un arbre sur la plage. Par mesure de représailles, toutes les relations avec la Chine furent suspendues.

En 1591, l’empereur du Japon, Hideyoshi, exigea le paiement d’un tribut, menaçant d’envahir les Philippines. Le gouverneur des Philippines, Gómez Pérez Dasmariñas, parvint à temporiser et le Japon ne fut pas en mesure de mettre sa menace à exécution.


Une étrange ambassade


Le 23 mai 1603, trois émissaires chinois arrivèrent aux Philippines. Un prisonnier leur aurait affirmé qu’il existait à Cavite une montagne d’or. Des rumeurs de préparatifs chinois en vue d’une invasion de l’archipel commencèrent aussitôt à circuler.


Llegaron tres mandarines chinos con la extravagancia de averiguar, si era cierto, que la isla de Cavite era de oro, como había dicho a su emperador un chino llamado Tiongon, que traían preso, porque había prometido conquistarla so pena de perder la vida. Se creyó que era una pura estratagema para reconocer la tierra, porque se supo que el emperador quedaba disponiendo una armada de cien mil hombres para conquistar las islas en diciembre. El gobernador (D. Pedro Bravo de Acuña) obsequió a los mandarines, les enseñó la isla de Cavite, para que se desengañasen de su error, y les explicó que, por el comercio, que allí se hacía, era como si fuese de ero esa isla. No tuvo efecto la armada de los chinos, pero se siguió un alzamiento de ellos, para lo cual quedaron bien preparados desde esta embajada (Martínez de Zúñiga 43-44)


Si l’invasion redoutée n’eut finalement pas lieu, le soulèvement des Chinois de l’archipel en 1603, ne fut pas sans rapport avec cette étrange visite. Il devait s’inscrire dans une longue liste de révoltes des Chinois résidents.


1626 : Expédition à Formose


En 1626, ce furent les Espagnols qui cette fois, répondant aux demandes des missionnaires, organisèrent une expédition contre Formose, avec l’intention d’en expulser les Hollandais, ce qui s’avéra impossible. Deux villages purent cependant être fondés, dans le but de surveiller les échanges commerciaux avec la Chine. En 1662, le conquérant chinois Kue-Sing fit savoir, depuis Formose, qu’il considérait, lui aussi, les Philippines comme territoire tributaire de son royaume. Il exigeait l’allégeance des autorités de Manille et l’envoi d’esclaves, sous peine d’une invasion de l’archipel par ses troupes. Sa demande fut repoussée, mais la menace était réelle et fut prise au sérieux. On décida de renforcer les défenses et de procéder à l’expulsion des résidents chinois, toujours perçus comme un danger potentiel. Le 25 mai 1662, des violences éclatèrent, le quartier de Santa Cruz fut incendié et de nombreux Philippins et Espagnols furent assassinés (Molina 125). Seule l’arrivée de 4 000 Philippins de la province de la Pampanga permit de venir à bout des insurgés. Kue-Sing mourut quatre mois plus tard, le 17 octobre 1663, et son successeur King-Sing renonça à l’affrontement et se contenta de négocier l’établissement de relations commerciales avec les Philippines.


Résidents chinois : un danger permanent


La menace chinoise fut surtout intérieure, de nombreux soulèvements venant ponctuer les trois siècles de présence espagnole aux Philippines, les plus marquants d’entre eux correspondant aux années 1603, 1639 et 1762. Le premier eut lieu en 1603. Au mois de mai de la même année, nous l’avons vu, une délégation de trois mandarins chinois s’était présentée sous de curieux prétextes, pendant que la rumeur courait de préparatifs chinois d’une invasion des Philippines. On décida donc, préventivement, de procéder au renfort des défenses. Un Chinois converti, ancien ministre de Li-Mahong, demeuré sur l’île (Juan Bautista de Vera, Eng Kang) offrit spontanément son concours, ce qui éveilla quelques soupçons et les Espagnols le firent surveiller par des espions japonais. Se sentant découverts, les Chinois décidèrent d’assassiner tous les Espagnols, mais l’indiscrétion de la maîtresse de l’un des insurgés permit au curé de Quiapo de donner l’alerte. Le 3 octobre, les Chinois attaquèrent les quartiers de Quiapo et Tondo, tuant de nombreux Philippins. L'ancien Gouverneur Luis Perez Dasmariñas qui s'était porté à leur rencontre avec un groupe de soldats espagnols fut tué avec 130 de ses compagnons, et leurs têtes, fichées sur des piques furent promenées triomphalement dans le parian. Les Chinois s'attaquèrent ensuite à la ville fortifiée dont ils essayèrent d'escalader les murailles, sans succès. Les Chinois restèrent maîtres du parian et de Dilao. Les Espagnols, avec à leur tête Gallinato et Velasco, tentèrent une sortie, détruisirent le parian et Dilao fut reconquis. Les Chinois s'enfuirent vers la Laguna où ils furent finalement vaincus lors d'une bataille où ils durent affronter 4 000 Philippins chrétiens, 200 Philippins musulmans, plusieurs centaines de Japonais et 200 Espagnols. Les Chinois furent presque totalement exterminés. De Vera fut pendu et une centaine de survivants fut condamnée aux galères.

Trois ans seulement après le soulèvement de 1603 et l'élimination des Chinois, le manque d'artisans et de main d'œuvre se fit cruellement sentir ; l'économie subit de façon préoccupante les conséquences de cette situation. On décida donc d'autoriser une immigration chinoise, mais strictement limitée à 6 000 personnes, qui devraient résider dans un quartier qui leur était réservé, le Parián. Ces mesures, strictes dans un premier temps, se relâchèrent progressivement.

En 1606 également, ce furent 1 500 Japonais résidant à Manille qui se soulevèrent, s'opposant au décret de la Real Audiencia qui prévoyait leur expulsion. L'intervention d'un jésuite, le père Pedro Montes, parvint à les calmer temporairement et l'on convint d'un délai pour l'application du décret. Mais lorsque, après la mort du gouverneur général, Pero Bravo de Acuña, la Real Audiencia, entendit faire respecter par les Japonais, au même titre que les Philippins et les Chinois, l'obligation des corvées, une nouvelle flambée de violence amena le gouvernement de Manille, une fois les Japonais vaincus, à décider dans un premier temps de les confiner strictement dans le quartier de Dila, qui leur était réservé, avant de procéder à leur expulsion définitive9. Le nouveau gouverneur respectera les décisions de la Real Audiencia, mais, conscient de l'importance des échanges commerciaux avec le Japon, choisit de ne pas les interrompre ; ils devront se faire cependant par l'intermédiaire de Philippins se rendant dans ce but au Japon, les Japonais n'étant plus admis à résider aux Philippines. On remarquera un traitement beaucoup plus rigoureux de la question japonaise que de la question chinoise, les Chinois ayant été à nouveau admis à immigrer, même en nombre limité, trois ans seulement après le soulèvement sanglant de 1603. Le rôle capital qui était le leur dans l'économie de l'île explique cette différence de traitement.

Même si la présence chinoise fut toujours très difficile à évaluer quant à son importance numérique, on peut estimer le nombre de résidents en 1689 entre 30 000 et 45 000, installés principalement aux alentours de Manille. Au mois d’août de cette même année, les Chinois se soulèvent dans la province de la Laguna, où ils se livrèrent à des violences et des pillages, protestant contre des abus commis dans la perception des impôts et contre un nouveau décret sur les corvées auxquelles ils étaient astreints. Parti du village de Calamba, où le gouverneur avait installé 20 000 Chinois destinés à l'agriculture, le mouvement s'étendit. Les insurgés avaient sollicité l'aide d'un pirate chinois, Yqam Sanglus. Comme en 1603, des manœuvres extérieures vinrent se combiner aux mouvements insurrectionnels des résidents. Le plan, concerté avec Yqam prévoyait, comptant sur le fait que les célébrations de Noêl pouvaient permettre, sans attirer particulièrement l’attention, un afflux d’artisans et de commerçants chinois venus proposer leurs services, de pénétrer en nombre dans la ville, d'attaquer et d’égorger les Espagnols pendant la messe de minuit, le jour de Noël 1639. Les informations nécessaires pour s’emparer des navires en provenance du Mexique seraient alors communiquées au pirate.

Mais l'impatience de Chinois de la Laguna de Bay qui, le 19 novembre assassinèrent un prêtre et leur Alcalde Mayor, Luis Arias de Mora, dont ils incendièrent la maison, précipita les événements. Les troupes gouvernementales, appuyées par des archers philippins de la province de Zambales durent affronter les insurgés en de multiples endroits. Il faudra sept mois de lutte pour qu'en mars 1640 les rebelles soient vaincus. Les affrontements avaient entraîné la mort de plusieurs milliers de Chinois, dont il ne restait que 7 000 des 30 000 à 45 000 qu'on estimait présents sur le territoire avant que n'éclatât cette insurrection.

En 1755, en application de plusieurs décrets royaux, on procéda à l'expulsion des Chinois dits infidèles, dont l'influence sur les Philippins christianisés était perçue comme très négative. Malgré les pressions subies par le Gouverneur général Pedro Manuel de Arandía, le 17 juillet, la mesure fut effective. A l'avenir, les Chinois ne furent admis que dans un but strictement commercial et tout contact avec les Phillipins leur fut interdit. Ils ne purrent pas d'avantage pénétrer à l'intérieur des terres (Molina 153). Cette mesure, comme tant d’autres, ne fut pas toujours appliquée avec une parfaite rigueur.

Sept ans plus tard, le 23 décembre 1762, mettant à profit l'occupation anglaise déjà évoquée et à laquelle une partie des Espagnols, conduits par Simón de Anda y Salázar, continuait de s'opposer farouchement, les Chinois de Guagua, dans la province de Pampanga, rejoints par des Chinois d'autres provinces et notamment de Manille, 5 000 hommes environ, se soulèvent contre le parti des Espagnols qui résistait à l'occupant. Le plan consistait, encore une fois, à mettre à profit la messe de minuit, le jour de Noël, pour assassiner les Espagnols. La préparation des festivités aurait rendu logique la présence des Chinois auprès des Espagnols auxquels ils seraient venus proposer leurs produits. Simón de Anda y Salázar, averti du complot, se porta à leur rencontre avec le renfort de nombreux Philippins, et parvint à vaincre les insurgés ; plus d'une centaine de Chinois furent passés par les armes et les survivants se réfugièrent dans les montagnes.

Bien qu'au XIXème siècle les révoltes potentielles de la communauté chinoise ne semblaient plus représenter le même danger, et que par un métissage important cette population se fût d'une certaine façon enracinée, la méfiance à son égard n'avait pas disparu. Lors de la Révolution de 1896, qui devait aboutir, deux ans plus tard à l'indépendance, au moins par rapport à l'Espagne, les Chinois n'intervinrent pas en tant que groupe ethnique clairement impliqué mais la méfiance à leur égard et à l'égard des métis Sino-philippins (mestizos de sangley) était toujours extrême et leur influence considérée comme néfaste. C'est ainsi que, dans une lettre du 1er novembre 1897, le Gouverneur Civil de la province de Manille évoquant le rôle de chaque composante de la société philippine1, considérait que les métis de Chinois en constituaient l’élément le plus dangereux2 et que sans eux, les Indigènes malgré leurs griefs légitimes à l'égard des Espagnols, ne se seraient pas lancés dans la rébellion. Quant aux Chinois, ils feignaient, selon lui, de se ranger du côté des autorités, mais ne se souciaient que de leurs propres intérêts ; ils tiraient profit de la protection espagnole pour faire prospérer leurs commerces : c'était la seule raison de leur apparente fidélité3. Pour l'anecdote, on citera la fausse alerte de 1746, révélatrice des craintes de cette société : la rumeur d'une attaque chinoise amena le gouverneur moribond à se précipiter, les armes à la main, sur les murailles de la ville. On arrêta trois Chinois, deux femmes et un enfant, bientôt libérés ; mais la rumeur avait suffi.

Les risques, tout à fait réels cependant, de soulèvement de la communauté chinoise, lourdement taxée et objet de brimades, avaient conduit à adopter une série de mesures : expulsions plus ou moins effectives, comme nous l'avons vu, limitation du nombre d'immigrants (souvent contournée, et dont il était malaisé de contrôler le strict respect), commerce réglementé et surveillé, confinement des Chinois dans des quartiers réservés, comme le Parián (mot tagal, signifiant « marché ») de los Chinos, qui était censé permettre une surveillance plus facile. L'organisation de la communauté était calquée sur celle des municipalités indigènes, les responsables municipaux étant cette fois chinois, à l'exception de l'Alcalde Mayor, espagnol. Le quartier était clos de la tombée de la nuit au lever du jour, et seuls les Chinois étaient autorisés à y demeurer la nuit.15 Une série de parián furent construits, détruits puis reconstruits, jusqu'à leur abolition en 1860. Rares furent les moments où l'obligation de résidence ne fut pas largement contournée, un certain relâchement succédant à la rigueur entre deux soulèvements. L'enrichissement important de certains membres de la communauté et la perméabilité à la corruption de certains fonctionnaires faisant le reste. Les Chinois christianisés étaient exemptés de certaines obligations, et seuls les Chinois baptisés pouvaient se marier :


Indiferentes en todo lo que mira el alma, se hacían cristianos para casarse y para escoger a un español por padrino de bautismo que los protegiese en sus necesidades, al cual regalaban, como hacían en Roma los clientes con sus patronos. (Martínez de Zúñiga)


Dans une lettre de 1704 un religieux augustin, le père Antolin de Alzaga, réclame que l'on expulse les Chinois de sa mission, dans la région de Baler, en raison de l'influence néfaste qu'ils auraient sur les Philippins convertis, leurs coutumes et croyances s'avérant incompatibles avec la foi chrétienne : réincarnation, polygamie, culte des ancêtres (Martínez de Zúñiga 93). Leur attitude arrogante et violente, allant jusqu'à menacer de brûler les églises des chrétiens, n'était plus supportable. Bien que les Chinois aient été dûment autorisés à s'installer dans cette région comme agriculteurs, le religieux finit par obtenir leur expulsion.


Les Chinois aux Philippines : une incontournable nécessité


Les Chinois, minorité étrangère la plus importante de l'île, jouèrent un rôle fondamental dans le commerce de l'île, tant dans l'économie interne de l'archipel que dans l'approvisionnement en marchandises d'orient du galion de Manille. Ce qui explique que malgré l'extrême méfiance qu'ils inspiraient, le gouvernement des Philippines ait été amené à considérer leur présence comme incontournable, car assurant l’essentiel du commerce et de l’artisanat de l’archipel.

Bien que la loi eût prévu qu'ils regagnent leur terre après le débarquement des marchandises de leurs sampans, celle-ci fut rarement respectée de façon rigoureuse. Les tentatives de christianisation des Chinois résidant aux Philippines ne donnèrent pas de résultats très heureux. Surtout motivés par les avantages que leur apportait la conversion (exemption du tribut pendant dix ans, possibilité de se marier et de vivre dans les quartiers de Binondo et Tondo, au bord du Pasig), les Chinois s'installaient un peu partout autour de Manille, échappant à la surveillance du parián. Certains accédaient à une authentique richesse.

Le Guide officiel des Philippines pour l’année 18984 dresse un portrait des Chinois peu flatteur, mais reflétant une opinion assez largement répandue chez les Espagnols.5 Les Chinois sont donc perçus comme des individus laborieux et d'une très grande aptitude pour le commerce, mais ce sont bien les seules qualités qui leur soient reconnues, et elles ne seraient que les effets d'une extrême cupidité qui rend le Chinois âpre au gain, préoccupé de ses seuls intérêts et par conséquent rusé, trompeur, et indigne de la moindre confiance. D'où le souci permanent de contrôler de façon rigoureuse (au moins dans les intentions, car la tâche est malaisée) la présence chinoise dans l'Archipel ; ainsi, obligation est faite aux Chinois de conserver le costume et la petite natte traditionnels, ce qui facilite l'identification physique de leur communauté. Dans leurs déplacements à travers l'Archipel, ils doivent également être munis d'un passeport.

Leur nombre, lieu de résidence et types d'occupations autorisées sont strictement réglementés. On observe cependant un certain assouplissement de ces règles au cours du XIXème siècle.


Los chinos, conocidos por Sangleyes, de la palabra Sanglay que significa hombre que comercia, han sido muy numerosos en tiempos antiguos.

Proscritos después por causas que pertenecen a la historia del país y no a su estadística. Admitidos otra vez a condición de vivir encerrados (a lo menos de noche) en el Parián de San Fernando.

Admitidos y echados del Parián de Manila. Y finalmente libres como son hoy día de vivir donde quieren, con sujeción a las reglas que el Gobierno prescribe para ello. (Diaz Arenas)


La plus forte concentration de population chinoise est celle de Tondo, ce qui n’est pas surprenant, si l'on considère son rôle dans le commerce de l'archipel. Rafael Dîaz Arenas indique pour Tondo une population de 5 000 Chinois en 1815, 8 064 en 1849, pour un total de 1 267 seulement répartis dans d'autres provinces, tandis que 9 d'entre elles ne comptent aucun ressortissant de cette communauté. On peut bien entendu s'interroger sur la précision de ces statistiques, les différentes sources concernant la population chinoise présentant souvent des écarts considérables. Néanmoins, on peut raisonnablement supposer que la répartition entre les différentes provinces reflète assez fidèlement le déséquilibre entre le nombre des résidents aux abords de Manille et ceux des autres régions. En effet dans trois provinces seulement les Chinois dépasseraient la centaine : Misamis : 563, Pam­panga : 153, Laguna : 122. Douze des vingt-et-une provinces dans lesquelles on recense une population chinoise, comptent moins de vingt ressortissants, et cinq d'entre elles moins de cinq. Cette extraordinaire concentration autour de Manille, qui n'est pas sans rappeler celle de la population espagnole, correspond également à celle de l'activité commerciale autour de la capitale.

Depuis l'origine, la forte présence de Chinois dans les environs de Manille vient également palier le nombre insuffisant de Philippins susceptibles de répondre aux besoins importants de main d'œuvre des Espagnols dans une région économiquement très active. Dans son cahier de statistique, don Rafaël Diaz Arenas rappelle les restrictions apportées depuis plusieurs siècles à la présence chinoise, mais signale une inversion récente de la politique suivie, tendant à prendre des mesures incitatives afin de pallier le manque de main d’œuvre, notamment dans les haciendas, mesures allant jusqu’à des amnisties portant sur des dettes fiscales.


Se les hacen proposiciones ventajosas por los particulares para que vengan como colonos a las haciendas. También se llama con ciertas condiciones a los que por deudores al fisco se hallan ausentados de estas islas dándoles una especie de indulto por decreto del Señor Marqués de la Solana de agosto de 1850.


Il est intéressant de remarquer que sur 182 colons chinois amenés dans la province de Batanes par une maison de commerce, Diaz Arenas signale la présence de seulement 5 femmes et 3 enfants. Le Guide officiel de Philippines de 1898 fait état de 49 696 Chinois recensés et estime à 24 848 le nombre des clandestins ; même si la précision du dernier chiffre ne laisse pas de nous surprendre, s'agissant d'une population par définition insaisissable, nous pouvons estimer la présence chinoise autour de 75 000 individus, si nous nous en tenons aux chiffres officiels. D'autres estimations font état d'un nombre très supérieur de Chinois et de Métis chinois. Même si ces chiffres restent modestes, rapportés à la population globale des îles (0,95%), la forte concentration des Chinois sur certaines régions et notamment autour de Manille rend leur présence beaucoup plus sensible à tous égards : plus visible, et aussi plus redoutée.

Par rapport aux estimations antérieures, on observe une remarquable progression numérique de cette population, très fortement représentée dans le secteur commercial : 92 boutiquiers à Manille, soit le tiers des Chinois de la ville, et à Binondo, 15 commerçants, 226 marchands, 920 boutiquiers, 1 032 employés des différents commerces, ce qui représente un total de 2 193 personnes, plus de la moitié de la population concernée. On remarque également divers métiers de l'artisanat, 103 cuisiniers, 323 journaliers, une forte représentation des charpentiers, des portefaix, 560 cordonniers pour une ville de 27 537 habitants.

Les statistiques concernant les femmes sont extrêmement succinctes : on relève seulement 8 servantes chinoises ou sino-philippines. Mais les métis de Sangley, métis sino-philippins sont souvent assimilés aux Philippins eux-mêmes dans les tableaux de statistiques. Leur nombre, assez important, s'explique par celui des Chinois eux-mêmes dont le rôle dans le commerce de l'Archipel s'était affirmé avant même l’arrivée des Espagnols et par les unions contractées au fil des siècles avec des femmes philippines.


En todas las provincias y puertos de estas islas en donde el comercio ha florecido, allî han acudido estos industriosos mercaderes y tenderos sangleyes; alli han contraîdo enlaces con las indias y queda como prueba testimonial de ello el gremio de mestizos que tiene sus gobemadorcillos y oficiales de justicia, separado del de naturales. (Diaz Arenas)6


Sur les 62 669 Métis de Sangley recensés en 1855, 20 219 vivent à Tondo. Le premier cahier7 et le deuxième cahier (idem pour Binondo), de la Commission Centrale de Statistiques des Philippines nous donnent un aperçu du rôle social des Philippins et Métis de Sangley dans la capitale en 1855. Ils ne permettent pas cependant de distinguer de façon précise le rôle des Philippins de celui des métis. Nous relevons une très forte proportion de métiers d'artisanat, de commerce ou de service. De nombreux serviteurs sont recrutés dans cette catégorie de population (de loin l’activité numériquement la plus importante pour les hommes, selon ces tableaux). On relève également 166 sacristains à Manille, ce qui donne une idée de la concentration des églises, couvents et maisons religieuses de tous ordres. Chez les femmes, la profession la plus répandue est celle de couturière.

En ce qui concerne les occupations des femmes, leur présence n’est pas négligeable dans les activités professionnelles, ce qui, n’est pas le cas pour les femmes espagnoles, espagnoles philippines ou chinoises. Comme pour les hommes, les principaux domaines d'activité sont les services, l'artisanat et le commerce ; concernant cette dernière activité, leur rôle semble essentiel ; les statistiques concernant la population féminine indiquent une activité des femmes dans ce domaine nettement plus importante que celle des hommes.


Galeón de Manila et sampans chinois


Lors du voyage de Loaiza, les Espagnols apprirent par un indigène l'existence d'échanges commerciaux importants entre la Chine et Mindanao, basés sur l'or et les perles. Les produits de tout l'Orient convergeaient vers Manille, sans qu'un effort fût nécessaire. Les Espagnols n'exploitèrent guère les ressources agricoles de l'archipel. L'activité économique se concentra dans la région de Manille et reposa longtemps sur le commerce des produits en provenance de Chine, notamment des soieries, des cotonnades, des parfums, des épices que des navires transportaient jusqu'au Mexique. La région de Manille regroupait également, de ce fait, l'essentiel de la population espagnole.

L'activité économique s'organisa donc très tôt à partir du commerce des marchandises chinoises, circulant depuis l’Asie sur les sampans dont l’activité représenta aussitôt un élément essentiel de ce trafic, et transportées par les galions à partir de Manille vers le Mexique, dès la fin du XVIème siècle. Elle suscita une lutte d'intérêts entre, d'un côté, les commerçants de Manille, pour lesquels le trafic du Galeón de Manila était vital, et de l'autre les commerçants de Cadix et Séville, qui n'acceptaient pas la concurrence faite à leurs produits, tout particulièrement les soieries ou la soie brute en provenance de Chine ; ils s'évertuèrent avec constance à obtenir de la couronne la suppression ou au moins la limitation de ce commerce.

Outre les soieries et les cotonnades, le Galion exportait de la laine, de la porcelaine, de l'ivoire, du fer et importait d'Acapulco surtout des plantes, des fruits, et du bétail. José Luis Porras signale que le Galion importait aussi parfois depuis le Mexique des statues destinées aux églises et qui devinrent l'objet d'une grande dévotion de la part des Philippins :


Citemos, como las más conocidas, Nuestra Señora de la Paz y Buen Viaje de Antipolo, Nuestro Padre Nazareno de Quiapo,La Virgen de Guadalupe, Santo Niño de Ternate, y la imagen de Nuestra Señora del Rosario que se encontraba en la fachada de la Iglesia de Santo Domingo intramuros, destruida en la última guerra mundial. (Porras 35)


Seuls les détenteurs de boletas pouvaient faire transporter des marchandises sur le Galion ; celles-ci, selon leur importante donnaient droit à un certain volume de fret. Les bénéficiaires étaient le gouvernement, les employés de l’État, le clergé et certains Espagnols. La revente de boletas était autorisée et donnait lieu à de nombreux trafics. Le Galeón de Manila, aussi connu sous le nom de Galeón de la China ou Nao de Acapulco, suscita bien des convoitises, notamment de la part des corsaires anglais et hollandais et fut souvent attaqué, surtout dans les premières années où les voyages avaient lieu à date fixe. En 1762, le galion Filipino, arrivé au moment où les Anglais tentaient d'occuper Manille, put mettre à l'abri les 1 300 000 pesos qu'il transportait, évacués clandestinement par de petites embarcations. La traversée, fort longue, requérait de cinq à six mois dans le sens Manille-Acapulco et environ deux mois pour la navigation de retour. Ceci permet de mesurer l'importance de l'ouverture sur l'extérieur que purent représenter, pendant le dernier tiers du XIXème siècle, la navigation par le Canal de Suez et l'utilisation de la marine à vapeur, qui permettaient désormais la liaison régulière Manille-Barcelone en un mois. Le commerce du galion déclina au XVIIIème siècle et il fut officiellement supprimé en 1813. Le dernier, le Magallanes, arriva à Manille en 1815.

Le Galion avait permis, non seulement d’envoyer vers les Amériques et l’Espagne des produits de toutes sortes (porcelaines, soieries, ivoire, pierres précieuses, épices…) en provenance de Chine et de toute l’Asie, mais aussi d’importer aux Philippines et en Asie les produits d’Amérique, dont l’argent extrait de ses mines. La cote de ce métal, plus rare en Asie, s’avéra fort avantageuse et permit de substantiels bénéfices et des marges très confortables à la revente des produits en Amérique ou en Europe. L’enthousiasme suscité par les produits en provenance de Manille auprès de la bonne société du Mexique et du Pérou finit par mettre en péril les soieries de la Péninsule. Des restrictions furent apportées, tant au volume des importations en provenance de Chine qu’à la quantité d’argent, finalement préoccupante, exportée vers Manille, ce qui naturellement n’empêcha pas la contrebande de se développer.


Conclusion


Tiraillés entre la crainte, non dépourvue de fondement, que leur inspirait la population chinoise de l'archipel, et la nécessité incontournable d'avoir recours à ses services, les Espagnols, dont les très faibles effectifs présents dans l’archipel ne permettaient sans doute pas d'autre politique, oscillèrent tout au long des trois siècles de leur présence aux Philippines, entre mesures dissuasives et ouverture à une immigration, en théorie contrôlée, les périodes d’alternance entre ces deux tendances se succédant parfois à un rythme très rapide, lui-même révélateur de l’insoluble contradiction à laquelle ils se trouvaient confrontés. Le danger, bien réel, ne fut la plupart du temps écarté que grâce à une extrême vigilance et à la coopération sans faille des Philippins eux-mêmes, et ceci dès les premières années, face à l'attaque de Li-Mahong ; elle ne devait pas se démentir lors des alertes suivantes. Les Chinois, éléments clef de l’économie des Philippines, tant par leurs activités artisanales et commerciales au quotidien que par le rôle charnière qui était le leur dans les échanges organisés autour du Galion de Manille entre les Philippines et les colonies d’Amérique et l’Espagne, avaient su se rendre indispensables à la survie de l’Archipel. Il restait donc à tendre vers un équilibre aussi satisfaisant que possible entre des exigences contradictoires, quand bien même la succession des décisions prises pouvait parfois donner à la politique suivie une allure un peu erratique. Le compromis adopté pendant ces trois siècles de cohabitation forcée semble avoir été finalement assez efficace. Malgré les fortes tensions provoquées par les soulèvements, ces mouvement ont pu, avec plus ou moins de difficultés, être contenus, sans interruption durable du rôle économique exercé par les Chinois. Un enrichissement progressif de ces derniers ainsi qu’un assouplissement des mesures les concernant font qu’au XIXème, la menace n’est plus ressentie comme aussi préoccupante. Chez les Espagnols, cependant, un fort soupçon pèse désormais sur le rôle des métis de Sangley dans le développement des idées qui conduiront à la révolution de 1896 et à l’indépendance en 1898.


Annick TRANVAUX8







Références



Comisiôn central de estadîsticas de Filipinas, 1er cuademo, Manila, 1855

Comisiôn central de estadîsticas de Filipinas, 2° cuademo, Manila, 1855

DÍAZ ARENAS, Rafael, « Memorias históricas y estadísticas de Filipinas, y particularmente de la Grande Isla de Luzón, escritas por Don..., gefe de Hacienda cesante, quien las dedica al Excelentísimo e Ilustrísimo señor Arzopispo », Manila: Imp. del Diario de Manila, 1850, 5° cuaderno.

GONZÁLEZ CUELLAS, Tomás, Misioneros agustinos defensores de las Islas Filipinas, Valladolid 1991, ed. Estudio agustiniano.

Guía oficial de Filipinas, Manila,1898.

MARTÍNEZ DE ZÚÑIGA, P. Joaquín, Estadismo de las Islas filipinas (1803-1805), pub. Wencelao Retana, 1893, Madrid : imp. de la viuda de M. Minuesa de los Ríos.

Molina, Antonio M., Historia de Filipinas, Madrid: ed. Cultura Hispánica del Instituto de Cooperación Iberoamericana, 1984.

PORRAS,José Luis, in ”Estudios sobre Filipinas y las Islas del Pacifico”, El Galeon de Manila, ed. Asociación Española de Estudios del Pacifico, Madrid, 1989.



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1 PR 12.840/1 Carta del Gobernador Civil de la Provincia de Manïla, 1.11.1897 (12 p. mecanografiadas). Archives du Palais royal, Madrid.

2 El elemento malo es el mestizo chino; sin este, no existiría la insurrección; él es el alma de ella en todos sentidos, pues la prestan sus conocimientos y su dinero. Nada tengo que temer […]pues tengo todo preparado para aplastarlos tan pronto como .se muevan; creo que ellos lo saben y es de esperar que no harán nada aquí, todo su trabajo ha de reducirse v a sostener vivo el calor de la insurrección y a facilitar algunos recursos, lo cual no es poco.

3 El otro factor importante aquí es el chino: hay muchísimos; están por conveniencia con nosotros pero son protectores de sus mestizos como hijos suyos. Hay la ventaja inmensa que ambos no pueden formar un mismo cuerpo y alma porque el mestizo se avergüenza de su padre el chino; jamás se le ve con él, no quiere su trato, se cree de raza superior y de aquí un cierto alejamiento del hijo para con el padre y en general sucede lo mismo que en el caso particular familia. Además el chino es rico, avaro, trabajador infatigable, va donde hay que ganar, y el campo insurrecto o la conspiración no les produce dinero, que es lo que buscan y si disgustos; chino hay a cuyo hijo se le ha fusilado, y está con nosotros, y es confidente, y es poderoso, y hace méritos día y noche para inspirar confianza. Todo esto y mil detalles que pudiera decirte demuestran que el chino no ve más que su dinero y su negocio; que cree que al abrigo de España tiene ambas cosas seguras, y en su buen instinto comprende que el día que nos hiciese traición habíamos de destruir toda su riqueza o apoderamos de ella en media hora, pues para que esté más sujeto a nosotros la tiene reunida. Hay quien cree que de buena fe nos ayuda; respeto esa creencia pero no participo de ella; si nos vieran mal serian los primeros en volverse contra nosotros, no obstante su estudiada liberalidad e interesada humildad y cortesía.

4 Guía oficial de Filipinas, Manila,1898

5 Proceden todos los que vienen a Filipinas de las últimas capas populares en las provincias de la costa del imperio y más principalmente del distrito de Emuy, y por lo tanto constituyen un grupo, que seria excepcional en la misma China, si allí viviese aislado.

Son de cabeza globulosa, de color amarillento, ojos inclinados y muy separados, con al tas órbitas, nariz ancha, boca grande, pómulos y arcos cigomáticos prominentes; rostro ancho y aplanado, con mediano prognatismo.

En Filipinas están obligados a conservar su traje, compuesto de una blusa y un calzón ancho, y como distintivo nacional su consabida coleta.

En cuanto a sus cualidades intelectuales y morales, hay que reconocerles como las más salientes, una gran codicia, no menor actividad, sobriedad verdaderamente admirable, astucia y audacia desmedidas, adhesión absoluta a sus prácticas tradicionales, laboriosidad incansable por pequeña que sea la ganancia, deslealtad en todos sus contratos y una hipocresía solo comparable con su constante ingratitud, bien disimulada mientras así se lo aconsejan sus intereses del momento.

En Filipinas están dedicados a toda clase de trabajos, pero nada más que de un modo transitorio, mientras encuentran oportunidad para emprender alguna industria, ya que la mayor parte de los oficios están en manos de sus compatriotas; pero sobre todo se dedican al tráfico, para el cual tienen como queda indicado, aptitudes excepcionales, que les han hecho dueños del pequeño comercio, en el cual prosperan rápidamente.

El gobierno español les ha dado en el archipiélago una organización especial, obligándolos a regirse por ciertos reglamentos, de cuyas trabas procuran salvarse los chinos con su astucia característica.

Los chinos que consiguen hacer alguna fortuna vuelven a su pais y son excepcionales los que permanecen en el Archipiélago.

6 On remarquera que le terme indio était couramment employé pour désigner les natifs philippins.

7 Comisiôn central de estadîsticas de Filipinas, 1er cuademo, Manila, 1855.

8 Maître de conférences à l'Université de La Réunion.