La marginalité des jeunes délinquants dans le contexte réunionnais :

approche psychosociologique


Jean-Pierre Cambefort



Délinquance et marginalité


Être considéré ou repéré comme délinquant, selon les critères officiels de la Justice et du Travail social, relève d'une appartenance minoritaire, en référence à des critères juridiques et sociaux, par rapport à une majorité de la population, ou d'un groupe de référence. Être suivi par le service social relève d'une forme de prise en charge relativement marginale par rapport à ce qu'on appelle la population globale. Être considéré comme un élève en « échec » ou en « décrochage » scolaire relève de l'appartenance à une marginalité scolaire relevant d'un traitement pédagogique et éducatif particulier. Il s'agit d'un diagnostic posé par des critères institutionnels de repérage et de catégorisation. Souvent considérés dans le sens commun comme des condamnations, des jugements de valeur ou des stigmates, ces critères qualitatifs et quantitatifs, établis à partir de la notion de seuil, portent sur la baisse de l’assiduité, du niveau scolaire, de la socialisation dite « secondaire », extérieure à la famille, l'accomplissement d’incivilités et, dans les cas les plus lourds, de délits et de crimes. Ces trois étiquetages concernent, à la Réunion, de nombreux adolescents et leurs familles. Ils pourraient être restreints à des groupes minoritaires, repérés selon des critères ethniques, culturels, géographiques ou linguistiques, mais tel n'est pas le cas.


Adolescence et marginalité


Bien que l'amalgame soit couramment pratiqué entre ces termes, créant, dans l'opinion dite publique, des associations d’idée stigmatisantes suscitant des polémiques de tous ordres, il est question ici de considérer qu'à la Réunion ces termes sont liés par des relations entremêlées qu'entretiennent à la fois la socio-histoire et la stratification sociale des groupes, ainsi que nous l’avons montré antérieurement (Cambefort : 2001, 2002). Notre propos ne se situe pas dans une approche sociologique de la délinquance où l'analyse des liens entre minorité sociale et marginalité a amplement alimenté la littérature quant à la genèse du phénomène (Mucchielli : 2004) ou son origine sociale (Bordet : 1998), mais dans une approche psychosociologique qui met en relation les conditions de la socialisation de l'enfant dans la famille, le maniement du capital symbolique et l’avènement du sujet, et par conséquent son individuation.

Dans nos mondes modernes, le mot « jeunesse » est souvent relié à celui « d'adolescence », classe d'âge associée, dans l'imaginaire, à la violence. Comme l'analyse Tixier : « [l]a jeunesse, associée a la violence brutale et incoercible, redevient le maillon faible de la société, celui qui fait peur et dont il faut se protéger (2011 : 316)». Jeunesse va de pair avec marginalité dans la mesure où, en tant que période de transition, cette époque de vie est associée à une parenthèse, et peut très vite s'installer, dans certaines catégories sociales, comme une marginalité en elle-même, voire une impasse. Concernant les « jeunes des cités », Joëlle Bordet af?rme que « le sentiment d’identité négative par les jeunes envers eux-mêmes limite leurs capacités à se reconnaître comme sujets inscrits dans des rapports sociaux » (1998 : 202).

Cette « inscription » du sujet adolescent ou post-adolescent dans des projets de vie qui le feront entrer dans le corps social, assumant ainsi les discours qui y circulent et prenant place, après ses aînés, dans divers champs de responsabilités, est consubstantielle à la succession des générations. Mais elle n'est possible que si deux conditions sont remplies, qui constituent les deux faces d'une même pièce. Le capital symbolique du groupe, d'une part, et les processus d’élaboration psychique du sujet au cours de sa socialisation, d'autre part, en sont les deux moteurs psychosociologiques. Capital symbolique et élaboration psychique se structurent chez le sujet par l’investissement du langage grâce à la complémentarité des images parentales et à la fonction symbolique paternelle, garante du sevrage maternel, de l’intériorisation de la limite et de la loi. « Sans cette nomination du père, qui assure un lien d'existence en dehors du corps de la mère, le sujet est en errance subjective. Il est rivé au narcissisme primaire. [...] Inexistant dans le lien symbolique, il s'exclut à chaque fois qu'il se confronte à un interdit » (Tixier 169).

La marginalité sociale ne désigne pas uniquement un placement à la marge par les seuls facteurs politiques ou économiques d'un groupe ou d'une population, mais la carence chez le sujet de certains facteurs de socialisation humanisante qui incombent à la structure familiale. La perte ou la diminution du capital symbolique d'un groupe, alliées à un affaiblissement de facteurs socialisants des sujets, nourrit cet état de « désertion psychique » qui caractérise ces jeunes dits marginaux. La problématique de la marginalité des jeunes délinquants est donc à comprendre autant du point de vue de la psychogénèse que de celui la socio-histoire des communautés auxquelles ils appartiennent.


Société multicommunautaire


Le terme « d'interculturelles », souvent utilisé pour designer les sociétés ultramarines, sous-entend qu'à l’intérieur d'un cadre sociétal global (région, système politique ou administratif) qui fait cohabiter des groupes sociaux différents, la porosité des coutumes, des religions ou des représentations permet que des échanges et des interfaces donnent naissance à de nouvelles structures dites « métisses », qui en seraient le résultat. Nous rejoindrons le point de vue du sociologue Fred Dervin (2011) qui dénonce une forme d'imposture dans l'emploi de ce terme dans les discours officiels (éducation, littérature, sciences humaines, politique) qui s'en emparent sans le définir, en le considérant comme un état de fait, un postulat épistémologique. Souvent, il recouvre la simple cohabitation, ou la juxtaposition, de plusieurs communautés ou groupes, dans un même cadre politique. Or, le préfixe « inter » sous-entend l'existence d’échanges (matrimoniaux, cognitifs, interprétatifs, religieux, etc.) permettant la création de schèmes interstitiels, sortes de compromis nouveaux, labiles et souples, crées par l'interface, et donc par la rencontre des groupes entre eux.

De plus, et en ce sens, le terme même « d'intercultuel » est souvent le produit d’une modernité de type occidental qui fait se côtoyer, avec l'urbanisation croissante, des groupes très variés sans qu'il y ait nécessairement entre eux interfaces et échanges. Toutes les sociétés du monde où cohabitent plusieurs groupes deviennent alors « inter- », ou « multi- » culturelles. Ces termes galvaudés ne correspondent pas à l'observation élémentaire des phénomènes sociaux concernant la société réunionnaise. S'ils y correspondaient, ce ne serait que pour postuler la juxtaposition géographique de groupes sociaux historiquement stratifiés dans la hiérarchie des rapports de force coloniaux qui impliquerait automatiquement l'existence d'interfaces communes ayant entraîné des échanges et des structures de compromis.

A plus d’un titre, les sociétés de l'Outre-mer peuvent être considérées comme des « hétérocultures », c’est-a-dire des ensembles où se superposent, pour des groupes très identifiables, géographiquement et institutionnellement, les questions relatives à l’ethnicité, au biculturalisme et à la sortie d’une situation coloniale (Fuma & Poirier : 1990). Globalement, ces hétérocultures sont prises dans une situation dualiste où se trouve la quasi-totalité des sociétés du Tiers-monde, dépendantes de deux matrices culturelles opposées : la tradition et la modernité. Concernant la Réunion, nous préférerons donc parler de société « multicommunautaire », définissant la coexistence relativement pacifique, dans l’unité régionale de l'armature globale (juridique, notamment) d'un pays, de communautés humaines caractérisées chacune par ses habitus respectifs (au niveau religieux, matrimonial, résidentiel ou alimentaire), dont la porosité et les échanges n'existent a minima que par des rapports de stricte nécessité, et entre lesquelles l’évitement ou la mé?ance prévalent sur l'ouverture.


Causalités historiques et psychosociologiques


A l'inverse de l'Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord, où des minorités ethniques sont marginalisées dans un ensemble plus vaste constitué par les populations d'accueil, généralement européennes, la Réunion se trouve dans une situation paradoxale qui fait qu'une minorité exclue selon les critères en vigueur fait intrinsèquement partie de la majorité statistique. La plupart des jeunes délinquants, comme du reste la majorité des enfants suivis par les services de l’Éducation spécialisée à la Réunion, appartiennent à la communauté créole, majoritaire sur le plan statistique, ayant pour caractéristique d'être issue du métissage des groupes ayant constitué la main d’œuvre de la société coloniale. Elle est constituée de trois groupes qui ont participé à la société de plantation d'origine : les descendants d'esclaves (« Cafres »), les descendants d’engagés indiens (« Malbars ») et les « petits blancs », prolétariat rural retiré dans les montages après l'abolition de l'esclavage. N'ayant eu pour modèle que celui imposé par les maîtres, elle fut historiquement et économiquement dominée pendant trois siècles, prolétarisée et marquée par la précarité économique et une grande indigence éducative.

La majorité de cette communauté, qui constitue le vivier potentiel du travail social, du suivi éducatif spécialisé et des placements, dans des institutions spécialisées, d'enfants et d'adolescents en danger, présente une fragilité psychosociologique au regard de plusieurs critères : les éléments psychologiques constitutifs de la socialisation de l'enfant, l’intériorisation, dans leurs représentations, de la citoyenneté de type européenne, l’intégration des connaissances et des niveaux scolaires de cycles « longs », supposés donner accès à des statuts professionnels responsabilisants. Comme nous l’avons déjà montré (Cambefort : 2001), ces faits ont engendré plusieurs conséquences au niveau de la structure familiale et de la psychogénèse.

Les mémoires collectives concernant le lignage, les origines, les images des ancêtres et les valeurs afférentes ont disparu. Aucun descendant d’esclave africain et malgache ne peut plus se référer à l'Afrique ou à Madagascar quant à l'ancestralité généalogique, même si des coutumes persistent dans la pensée magico-religieuse, invoquées comme venant de ces terres d'origine (Dumas : 2008). Ces incertitudes identitaires fondamentales n’ont donc jamais pu être rééquilibrées, et les mémoires ont d’autant plus disparu que, en plus de la coupure spatio-temporelle, la société coloniale a tout fait pour en effacer les traces et la légitimité de la recherche des origines, problème qui reste toujours en suspens pour cette communauté. A travers des actions politiques et des tendances hésitantes de recherche identitaire, qui ne tiennent souvent pas compte des réalités historiques, cette communauté tente, aujourd’hui surtout, de combler la béance du vide et de l’oubli et la référence à l’esclavage est soit totalement oubliée, soit magnifiée comme identité mythique. Comme l’indiquent Fuma & Poirier, « [c]et asservissement demeure une donnée fondamentale du domaine de référence réunionnais, à la fois au plan de la psychologie individuelle et au plan de l’inconscient collectif » (1990). Du fait du déracinement, de l’isolement et de l’occupation séculaire de positions économiques dominées, cette communauté ne peut se définir ni par un passé, ni par un « ailleurs ». Elle n’a d’autres points de repères que les références à l’insularité et à celles d'une occidentalité virtuelle véhiculée par les médias.

La violence, fondatrice de la société coloniale et seul modèle pendant trois siècles de quasi-isolement, a structuré tous les niveaux des relations sociales et familiales. La loi républicaine est perçue comme hypocrite et exclusivement inféodée au service des puissants. Comme l’indique Reverzy, la société coloniale est fondée sur une violence où règne « l’arbitraire féodal des maîtres héréditaires, d’une société de plantation qui sut a ce point bafouer la dignité humaine à l’abri d’une 'loi républicaine' et religieuse devenue totalement illégitime car irrespectueuse de ses propres principes » (1988). Par la suite, la violence symbolique exercée sur les populations démunies et dépendantes, par les institutions au nom de la légitimité républicaine ou cultuelle, prit facilement le relais de la violence originelle. Il n'est donc pas surprenant de constater que, dans la communauté créole, les Cafres sont particulièrement impliqués dans les faits de délinquance (Médea 2011), les facteurs décrits ci-dessus ayant concerné lourdement la socio-histoire de leur groupe.

Loin d'être une « rencontre des cultures » comme l’idéologie dominante tendrait à le faire croire par l'imposition d'un discours mystificateur et politiquement correct, ciment de la paix sociale, la société réunionnaise est toujours structurée sur un genre particulier d’« apartheid démocratique », où la frontière de la fracture sociale s’établit toujours entre d’une part, les communautés économiquement dominantes, à fort capital symbolique, dont la cohésion est renforcée par l’endogamie ethnique (refusant le métissage, le plus souvent sur des critères d’ordre religieux), le maintien de leurs origines symboliques, ainsi que par l’obscurité des réseaux confidentiels et politiques, et d’autre part, des communautés dominées économiquement, à faible capital symbolique, dont la cohérence éthique et éducative a été détruite par le déracinement, l’esclavage, le métissage et la perte des liens avec les origines (Cambefort : 2001).

Cette division économique empêche l’avènement d'une véritable interculturalité, au sens dé?ni précédemment, et maintient dans le sous-développement économique, culturel et scolaire une importante portion de la communauté créole dont l'indigence et la perte de repères identitaires nourrissent, comme partout ailleurs dans les mêmes circonstances, les facteurs favorisant la délinquance. Les seuls échanges et interférences ont concerné les trois groupes constituant la communauté créole, alors que les groupes ethniquement endogames font de l'isolement identitaire et communautaire une valeur incontournable, garantie de la conservation du capital symbolique. L'interculturalité réunionnaise n'a concerné pendant les premiers siècles que ces trois groupes créolisés, avec toutefois une grande hétérogénéité métisse (non équiprobable) des mariages ou alliances, des variations linguistiques du créole, et, plus que tout, des zones de résidence.


La délinquance : phénomène social et psychologique


Chez les adolescents créoles relevant du travail social, les carences de fonctionnement de l'ordre symbolique, au sens où l'entend Jacques Lacan (1975 245) se traduisent sur le plan du psychisme individuel par :

- une impossibilité à renoncer à une satisfaction immédiate, donc une impossibilité à supporter la frustration ;

- une affirmation prééminente des besoins actuels (sur le plan matériel essentiellement) ;

- une insuffisance du contrôle émotionnel et par conséquent une impulsivité caractérielle quasi permanente ;

- une incapacité à se référer à des expériences passées et à se projeter dans un futur, une tendance à ne vivre que dans l’instant présent, sans références temporelles (Lelan : 1991) ;

- un désinvestissement du langage, entendu comme un appauvrissement du vocabulaire entraînant un rétrécissement des processus idéatifs.

Certains auteurs ayant travaillé sur l'adolescence difficile décrivent leur état, sur le plan étiologique, comme des « états limites » consécutifs d'un passé chaotique engendrant des personnalités abandonniques (Chartier : 1997). Selon Corcos, ces jeunes souffrent « d'un arrêt du développement des fonctions du moi qui, non ?xe, est susceptible de régressions vertigineuses » (2009 : 17). On remarque également que le père est absent (physiquement ou symboliquement dévalorisé), qu'il a perdu son statut, et que la mère constitue majoritairement le seul parent référent, qu'elle vive seule avec l'enfant, ou que le couple parental cohabite dans l’unité domestique. Même après recomposition familiale, la matricentralité reste majoritaire (Fine : 2007). L'enfant vit dans un lignage matrifocal où les images masculines sont le plus souvent dévalorisées ou rejetées à la périphérie des unités domestiques (Wolff : 1989).

La majorité des jeunes délinquants réunionnais vit dans des familles nombreuses, monoparentales, dirigées par les mères (Médea : 2011) et où la séparation symbolique avec celles-ci n'a jamais été posée ni signifiée, la fonction symbolique paternelle se trouvant affaiblie, voire sapée, par des lignées matrifocales. Bien souvent, les jeunes tyrannisent les mères en exigeant la satisfaction immédiate de leurs besoins matériels ; celles-ci renoncent à leur donner des limites, et se trouvent rapidement débordées par leurs excès. Sans références à la fonction paternelle et entretenant souvent une relation de complicité fusionnelle avec leurs mères, ces jeunes manquent de toute représentation crédible de l'adulte.

En conséquence, la « socialisation verticale », qui fait des parents les tuteurs moraux et les traits d'union entre l’intimité familiale et le monde social, s’arrête très tôt. L’adolescent vit depuis longtemps sans aucune intériorisation des interdits sociaux, des notions de responsabilité et des droits et obligations afférents à l’autorité des tuteurs sur des enfants mineurs. Ce que Fitte-Duval (1997) appelle « la sacralisation de la fonction maternelle » renforce l’image de toute-puissance de la mère, devenue seul référent adulte pertinent. Le père, perçu comme violent, lointain et démissionnaire dans l’éducation des enfants, désinvestit le foyer et se marginalise. Il n’est plus le garant de l’entrée de l’enfant dans la socialité extérieure, de la limite et de la loi, qui réfère essentiellement au monde de la mère et de ses signifiants. Insuffisamment structuré par rapport à l’autorité tutorale de l’adulte, il grandit en fonction de la satisfaction immédiate de ses besoins et non de son inscription comme sujet social. Le langage se trouve asservi aux fonctions narcissiques et à l’immobilisme de la cohésion du moi et de ses masques. Il s’est produit de nombreuses ruptures ou con?its dans l’histoire familiale. Ces difficultés ont engendré le plus souvent des faits graves : violences, maltraitances, négligences, con?its lignagers, aliénation parentale.

Selon Morhain & Carvaho, ces adolescents « ont servi d'otages, de boucliers, de valeurs d'échange ; ils subissent dans une grande solitude le con?it parental, en proie à des dilemmes de loyauté » (2003 : 82). Selon ces auteurs, « ils sont souvent impliqués comme tiers dans le con?it parental ». Dans ce contexte, où les images parentales sont profondément déséquilibrées, les piliers identitaires de la construction de la personne, c’est-à-dire la capacité à se reconnaître socialement par rapport à des règles symboliques, font cruellement défaut. En conséquence, l'adolescent se socialise très tôt dans des groupes de compagnons d’âge, et ces jeunes, qui ont généralement la même histoire, constituent très vite des bandes errantes dans les quartiers des grandes villes.


Adolescents en danger, adolescents dangereux


Cette question préoccupante de l’inadaptation sociale des jeunes des communautés créoles ne date pas d’aujourd’hui. Déjà, le retard intellectuel, la sous-qualification et le maintien dans une marginalité sociale ont été remarqués par Boucher (1710), cité par Ève (1995) : « la jeunesse croupit dans l’abandon intellectuel, spirituel et moral ». Antoine Boucher, qui a le plus écrit sur cette négligence des parents, dit notamment qu’ils ont fait de leurs enfants « des bêtes féroces, des débauchés, auxquels ils n’ont pas donné la moindre éducation ». Si l’on a des raisons de penser qu’aujourd’hui la situation de la jeunesse réunionnaise s’est améliorée parce qu’elle bénéficie d’une scolarité massive et d’activités socioculturelles nombreuses, force est de constater, au vu de l’augmentation de la délinquance juvénile et des signalements d’enfants en danger, que l’abondance des établissements d’éducation ne remplace ni ne compense l’abandon éducatif qui sévit dans cette communauté.

La socialisation « secondaire », marquée par l’apprentissage des règles sociales, et surtout par la scolarité, est ainsi en péril. Les institutions chargées de transmettre les représentations de la société civile (le plus souvent l’École) sont refusées, malmenées, et l’échec scolaire sévit majoritairement dans ces communautés. Les difficultés à concilier l’identité « domestique » (celle de la famille et du quartier essentiellement) et « civile » (celle de l’École et du citoyen) se manifestent particulièrement dans la coupure éthique des mondes de vie de l’école et de la famille (Cambefort : 1994).


La modernité, facteur d’accélération de la délinquance


La modernité de la société réunionnaise, alignée sur les critères européens par les politiques sociales, par la tertiarisation de l’économie et par l'injonction consumériste, se définit surtout par l’apparence d’une richesse fondée sur des transferts d’argent public destinés uniquement à entretenir une économie artificiellement orientée autour des monopoles des communautés endogames. Cette situation est en réalité le symptôme d’une société qui, depuis l’accès de l’île au statut de département, n’a jamais pu trouver véritablement d’alternative à l’économie coloniale.

Or, le contraste augmente dramatiquement entre les aspirations égalitaristes et consuméristes d'une part, et la réalité de l’abîme économique entre les différentes communautés de la société réunionnaise d'autre part. Le discours « interculturaliste » simpli?é et revendicatif, pour ne pas dire revanchard, attise davantage encore la frustration de groupes relégués dans les ghettos sociaux des quartiers pauvres, en nourrissant des identités tribales et victimaires. Au lieu de prôner l'inter-culturel, l’ouverture et l’intérêt porté à l'autre, à la différence dans une humanité plurielle, il auto-stigmatise, étiquette et typi?e, donc instrumentalise et réi?e les sujets, les réduisant à des images ou à des porteurs d'images, dont les marchands se repaissent.

La marginalité de jeunes dans une société multicommunautaire ne présente de caractère particulier que d’être le symptôme de clivages socio-historiques anciens qu'accentue une modernité marchande et créatrice de fractures économiques, mais paradoxalement dispensatrice de discours égalitaristes et idéologiques, dont l’interculturalité n'est que la partie émergée et intellectualisée.


Jean-Pierre CAMBEFORT1







Bibliographie


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1 Docteur en Sciences du Comportement. Habilité à Diriger des Recherches en Sciences de l'éducation, Administrateur de l'Association des Maisons de la Famille de la Réunion. École des Parents et des Éducateurs (AMAFAR-EPE). Psychologue. Formateur en Sciences Humaines et Sociales.