La vision du Noir dans deux romans colombiens :

El fusilamiento del diablo de Manuel Zapata Olivella (1986)

et Historia de un joven negro de Juan Zapata Olivella (1990)


Lydie Grondin



Après les États-Unis et le Brésil, la Colombie constitue l’un des pays du continent américain qui possèdent le plus grand nombre de Noirs, lesquels représentent 10,6 % de sa population totale, selon le dernier recensement effectué en 2005 par le DANE1. Les frères Juan et Manuel Zapata Olivella, tous deux écrivains originaires du département de Córdoba situé au nord du pays, appartiennent à cette minorité qu’ils ne cessent, d’ailleurs, d’évoquer à travers leur œuvre respective. C’est le cas dans les deux romans dont je vais parler : El fusilamiento del diablo et Historia de un joven negro.

Le premier a été écrit par le plus âgé des deux frères, à savoir Manuel (1920-2004), et publié en 1986. Il a pour cadre le département du Chocó situé à l’extrême nord-ouest du pays, département dans lequel vit le protagoniste Saturio Valencia, un Noir qui, à un certain moment de sa vie, est amené à exercer le métier de mineur dans les mines d’or de sa région : un métier extrêmement difficile, usant qui lui fait prendre conscience de l’injustice dont le Noir est victime. Doté d’un caractère fort et combatif, il entreprendra une lutte violente pour l’amélioration de sa condition et deviendra ainsi un symbole de résistance face aux Blancs. Cependant, à cause de son insoumission, il sera capturé, jeté en prison dans des conditions inhumaines et condamné à la peine capitale par la race dominante.

Quant au second roman cité, il a été écrit par Juan (1922-2008), le frère cadet, et publié en 1990. Il raconte l’histoire d’un jeune Noir, José Prudencio González, qui vit à Carthagène des Indes et dont le plus grand rêve est de pouvoir intégrer l’école des officiers de marine. Cependant, à cause de sa couleur de peau, ce rêve ne lui est malheureusement pas accessible. Refusant toutefois d’y renoncer, il se battra, de manière pacifique avec l’aide des uns et des autres, et finira par le réaliser. Notons que ces deux auteurs ont choisi pour toile de fond des départements qui sont intimement liés à l’esclavage des Noirs en Colombie. En effet, chef-lieu du département de Bolívar, Carthagène des Indes est un ancien port négrier. La traite et l’importation des esclaves africains y étaient établies à l’époque coloniale. Cette ville constituait, d’ailleurs, le principal centre d’approvisionnement de la Nueva Granada, l'actuelle Colombie, et de ses territoires voisins, le Venezuela, l’Équateur, le Pérou et le Panama.

Quant au Chocó, il s’agit d’un département aurifère qui a participé lui aussi à l’esclavage des Noirs. Lorsque les Indigènes établis dans cette région, à savoir, les « Chocoes », furent pacifiés à la fin du XVIIième siècle, les colons espagnols commencèrent à exploiter à grande échelle les mines d’or de ce département. Ils obligèrent la tribu soumise à y travailler. Cependant, en raison de l’opposition de cette dernière ainsi que de la hausse de son taux de mortalité, ils recoururent à la main d’œuvre des esclaves noirs, lesquels correspondaient à 39% de la population recensée en 1778 –soit le double des autres provinces de la Nueva Granada. Actuellement, les départements du Chocó et de Bolívar figurent parmi ceux qui possèdent le plus grand nombre de Noirs au niveau national. D’après le recensement de 2005, le premier en compte 82 % et le second, 28 %.

A travers les romans El fusilamiento del diablo et Historia de un joven negro, Manuel et Juan Zapata Olivella proposent une vision de l’Afro-colombien au XXième siècle et insistent tout particulièrement sur ses relations avec la race blanche, relations qui apparaissent comme douloureuses puisqu’elles sont marquées par la discrimination, l’humiliation, le mépris, l’exploitation, la malveillance et bien d’autres formes de violence encore. Dans Historia de un joven negro, Juan Zapata Olivella dénonce le racisme et l’exclusivisme présents à l’école des officiers de marine. En effet, les dirigeants de cette institution gouvernementale font preuve d’une discrimination raciale incontestable en refusant la candidature de José Prudencio. En raison de la couleur noire du candidat, ils le perçoivent comme un être inférieur, un sous-homme et considèrent donc son éventuelle entrée à l’école navale comme une atteinte à leur dignité et un déshonneur pour la Marine. C’est comme si l’accès du Noir à la dignité avait pour effet de leur enlever la leur. L’Afro-colombien ne peut donc pas accéder à une profession digne et honorable comme l’est celle de militaire. La couleur de José Prudencio joue un rôle décisif dans sa vie : c’est elle qui détermine sa valeur et sa place dans la société, place qui n’est certainement pas à l’école navale ! En effet, les dirigeants de cette institution considèrent qu’à chaque race correspond sa profession et que celles qui incombent aux Noirs sont celles qui sont liées à la servilité, à la souffrance physique. Dans Historia de un joven negro, la couleur noire apparaît donc comme une fatalité qui empêche l’homme de réaliser son objectif : elle constitue un obstacle à sa réalisation professionnelle.

Le Noir ne peut donc pas faire carrière dans la Marine. Cependant, sa force de travail est la bienvenue dans les campements miniers comme nous le suggère Manuel Zapata Olivella. En effet, à travers l’expérience du protagoniste de son roman, Saturio Valencia, il nous plonge dans l’univers sordide et impitoyable des mines d’or du Chocó. Les conditions de travail y sont extrêmement dures et l’infime salaire que reçoit le mineur ne compense en rien toutes les souffrances physiques et morales qu’il subit en permanence. Par ailleurs, son travail peut avoir de terribles répercussions sur sa santé comme par exemple l’apparition de graves maladies telle que la tuberculose. L'auteur insiste également, à travers sa description, sur la violence et les humiliations infligées par le contremaître et sur le système de servage qui fait du mineur l’otage du patron. En allant travailler à la mine, l’homme perd à jamais sa liberté. Sa vie ne lui appartient plus. Il devient inexorablement la propriété d’un autre homme qui n’hésite pas à l’animaliser en lui enlevant son individualité, son humanité, en le faisant travailler comme une bête parmi un troupeau. La mine est donc un lieu de souffrance qui détruit l’individu noir. Et c’est, sans aucun doute, la cupidité du Blanc qui en est responsable. En effet, il utilise le Noir pour servir sa soif insatiable de richesse.

Face à un tel traitement, le Noir peut difficilement lutter car s’il entreprend la moindre action, il devient automatiquement l’ennemi numéro un des Blancs, la personne à abattre. En effet, c’est une fin atroce que ces derniers réservent à toute personne noire refusant de se soumettre à eux. C’est ce qui arrive à Saturio Valencia dans le livre El fusilamiento del diablo. A cause de son combat hostile, les Blancs le capturent, l’emprisonnent et organisent un simulacre de procès au cours duquel, ils projettent de prononcer la peine capitale contre lui. Ce sont eux qui font la loi et s’ils décident que le Noir doit mourir, ils mettent tout en œuvre, de la manière la plus vile qui soit, afin d’accomplir leur dessein. A travers l’exécution de l’insoumis, ils veulent intimider les autres Noirs afin de les dissuader de se soulever contre leur autorité. Ils ont pleinement conscience de la menace que représentent ces derniers en raison de leur nombre important et il semble qu’une certaine psychose se soit emparée d’eux. En effet, ils craignent de ne pouvoir faire le poids dans le cas d’un éventuel soulèvement et agissent donc afin de prévenir un tel événement. Saturio est devenu le symbole de la résistance des Noirs et c’est cela même qui cause sa perte : les Blancs sont décidés à se servir de lui comme « tête de turc ». Pendant tout le temps de sa détention, ils ne cessent de bafouer ses droits. En effet, en lui refusant tout contact avec son avocat, ils lui interdisent son droit d’être défendu. De toute manière, en tant que Noir, il n’a, à leurs yeux, aucun droit. Ils ne cessent, par ailleurs, de le torturer, de l’humilier, de le déshumaniser. Ils profitent de sa position de faiblesse pour le malmener. En tant que Noir, sa vie n’a aucune valeur, à leurs yeux. Précisons que « l’affaire Saturio » suscite une grande psychose dans la communauté blanche. Les Blancs craignent pour leur vie car ils savent que l’exécution de la figure emblématique que représente Saturio provoquera, chez ses partisans, un désir de vengeance qui pourrait se terminer de manière tragique pour eux. Ils savent qu’ils ne sont pas à l’abri d’un drame : c’est comme s’ils avaient signé leur arrêt de mort en s’attaquant à Saturio. En infligeant aux Noirs des mauvais traitements, ils les ont poussés à choisir la voie de la violence. Ils sont finalement victimes de leurs propres actions. Les relations entre Blancs et Noirs sont donc basées, entre autres choses, sur la peur, la méfiance ainsi que le désir de nuire.

Malgré le mépris et la violence acharnée dont le Blanc fait preuve envers le Noir, il ne cesse de chercher à établir un contact de type sexuel avec les individus de cette race, ce qui est totalement contradictoire. A travers les deux romans, de nombreux personnages blancs sont attirés par les Noirs mais rejettent catégoriquement les enfants qui naissent de ces copulations interraciales. Les sentiments qu’ils éprouvent à propos de leur paternité sont généralement marqués par la honte… : les raisons sont évidemment liées aux origines noires de leurs progénitures. Ils préfèrent fuir plutôt que d’assumer au grand jour cette paternité jugée encombrante : les liens du sang n’ont aucune valeur à leurs yeux, l’aversion qu’ils ressentent pour « leurs enfants métis » est plus forte que tout et les pousse à rompre ces liens. Bon nombre de personnages blancs dans El fusilamiento del diablo sollicitent les femmes noires pour ce qu’ils considèrent comme d’excellentes performances sexuelles. Leur but est de prendre du bon temps. Cependant, ce contact, qui devrait être synonyme de plaisir, se transforme, la plupart du temps, en une source de douleur morale et physique pour ces femmes. En effet, les rapports sexuels entre Blancs et Noires donnent souvent lieu aux histoires les plus sordides et traumatisantes, histoires qui parfois se terminent de manière tragique. En effet, c’est ce qui arrive à la mère de Saturio, Tránsito Carabalí, qui vit dans la violence, la douleur et la lutte, les relations sexuelles que lui impose le Blanc Domingo Valencia. Ce dernier se comporte comme un véritable prédateur qui dévore sa proie et demeure insensible aux supplications de cette dernière. Seul compte l’assouvissement de ses pulsions sexuelles : sa victime perd toute humanité à ses yeux et ne représente qu’un objet, l’objet de son désir. Tránsito succombera, d’ailleurs, à l’une de ces violentes copulations interraciales. Le Blanc procède donc à une « chosification » du Noir, comme objet de plaisir : attitude qui est une forme de racisme plus perverse que le rejet.

Comme nous venons de le voir, la plupart des personnages Blancs des deux œuvres étudiées sont d’accord pour établir un contact de type charnel avec la race dominée mais s’opposent à toute union durable et publique, à toute forme d’engagement. Ils portent, d’ailleurs, un regard marqué par la censure sur les unions interraciales. En effet, l’union entre un Noir et une Blanche ou vice-versa apparaît comme atypique et attire en permanence la curiosité malsaine des gens qui les entourent. Elle est perçue comme une véritable transgression, presque comme un délit et suscite la stupéfaction, l’incompréhension et le scepticisme dans la communauté blanche. Elle se heurte constamment au regard désapprobateur de la société et de la famille. En effet, la plus grande crainte des parents d’Alicia, l’amoureuse de José Prudencio dans Historia de un joven negro, est celle du métissage de leur descendance. Ils considèrent, d’ailleurs, l’union de leur fille avec ce jeune homme noir comme un fait honteux qui les complexe au plus haut point, ils prétendent même en souffrir « terriblement ». Ils font une obsession de la question de l’apparence sociale, du maintien de l’honneur familial ainsi que celui de la pureté de la race et semblent déterminés à choisir un meilleur compagnon pour leur fille et ce sans qu’elle n’ait son mot à dire. La peau blanche d’Alicia constitue un lourd fardeau à porter puisqu’elle « ne lui permet pas » de s’unir à la personne de son choix. Notons, par ailleurs, que cette union « interdite » a des conséquences néfastes sur les relations sociales de la famille puisqu’elle l’expose aux moqueries de ses amis et autres connaissances pour qui l’union entre Alicia et un Noir constitue un prétexte à l’amusement. Ces personnes perçoivent la couleur noire comme une maladie honteuse et contagieuse dont elles prennent soin de se protéger en s’en tenant le plus loin possible. Quant à la blancheur de la peau, elle est, pour eux, synonyme de fierté car associée à la pureté. L’union entre une Blanche et un Noir est donc ce qui viendrait avilir cette pureté. Dans le roman de Manuel Zapata Olivella, le Noir Saturio et la Blanche Eustaquia ne peuvent pas non plus s’unir librement. Le frère de cette dernière ne consent pas à ce que sa sœur maintienne une relation amoureuse avec un jeune homme de couleur. D’ailleurs, il se voit pris d’une violente colère lorsqu’il apprend qu’elle en est tombée enceinte. Son inquiétude est la même que celle de la famille d’Alicia dans Historia de un joven negro. En effet, la question du métissage de sa descendance le préoccupe au plus haut point : il considère comme une souillure la naissance d’un enfant métis dans sa famille et vit cette perspective comme la pire des tragédies. Il veut à tout prix œuvrer afin de l’éviter et n’hésite pas à soumettre sa sœur Eustaquia à un avortement pratiqué dans les conditions les plus extrêmes, risquant ainsi de la perdre plutôt que d’accepter au sein de sa famille un enfant de couleur. Au nom de l’honneur et de la préservation de la pureté de la race, les Blancs n’hésitent pas à commettre les pires actes de torture. Cet avortement nous prouve que les contacts interraciaux se veulent parfois extrêmement douloureux pour les Blancs également, en l’occurrence, pour Eustaquia. Comme nous avons pu le constater, la pigmentation noire constitue définitivement un obstacle dans la vie de l’Afro-colombien : un obstacle dans sa réalisation personnelle puisqu’elle entrave son épanouissement sentimental en limitant le choix de ses partenaires à ceux de sa race.

Même si, au XXème siècle, l’Afro-colombien est, d’un point de vue constitutionnel, un citoyen comme un autre, l’étude de El fusilamiento del diablo et de Historia de un joven negro nous prouve qu’il est loin d’être traité en tant que tel dans la réalité. Cependant, malgré tous les mauvais traitements qui lui sont infligés par les personnages blancs de ces deux œuvres, son attitude n’est pas celle d’un être soumis qui accepte ses souffrances en silence mais plutôt celle d’une personne qui résiste avec acharnement. En effet, il est bien décidé à prendre son destin en main et refuse, de manière violente ou pacifique, celui que le Blanc tente de lui imposer. Dans El fusilamiento del diablo, Saturio Valencia, mènera une lutte hostile durant toute sa vie. Cependant, son combat échouera. En effet, les Blancs parviendront à leurs fins en le faisant exécuter. Il mourra seul au milieu du mépris et de l’indifférence de tous. Par égoïsme et par lâcheté, même les siens l’abandonneront. Manuel Zapata Olivella termine donc son roman de manière très pessimiste. En effet, il ne laisse entrevoir aucun espoir d’amélioration immédiate de la condition noire. Quant à José Prudencio dans Historia de un joven negro, il finira par intégrer l’école des officiers de marine grâce à son combat non violent. Il pourra compter sur le soutien d’un brillant avocat de race blanche qui lui apportera une précieuse aide juridique dans sa bataille contre les militaires. Il sera même soutenu par une partie de la population colombienne qui fait preuve d’une certaine ouverture d’esprit en acceptant l’autre dans sa différence. Précisons toutefois qu’il mourra d’une mort tragique, conséquence d’un acte héroïque qui lui vaudra finalement le respect, l’honneur, l’admiration et la reconnaissance des militaires. Malgré un dénouement malheureux en ce qui concerne le protagoniste de son roman, Juan Zapata Olivella se montre donc très optimiste à travers les dernières pages de son roman. En effet, contrairement à son frère Manuel, il présage un avenir meilleur pour la race noire qui, jusqu’à présent, n’a jamais cessé d’être opprimée : un avenir marqué par la considération du Blanc. Rappelons que son roman a été publié en 1990 et il faut savoir qu’à cette époque, le gouvernement a œuvré de manière positive pour les Noirs. En effet, en 1993, il a fait voter la « loi 70 » ou « loi des négritudes »–« Ley 70 » ou « Ley de negritudes »–qui est l’une des applications d’un principe inscrit dans la Constitution de 1991 (article 7) qui reconnaît le caractère « multiethnique » et « pluriculturel » de la nation colombienne, et prévoit l’attribution de titres de « propriété collective » aux populations noires ne possédant pas de titre foncier reconnu. Cette loi est géographiquement circonscrite aux basses terres de la côte Pacifique, couvrant quatre départements (Chocó, Valle del Cauca, Cauca, Nariño). La population rurale dans la zone est évaluée à plus de 550 000 personnes, le même nombre se trouvant en zone urbaine, non concernée par la loi.


Lydie GRONDIN2


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1 Departamento Administrativo Nacional de Estadísticas.

2 Étudiante en Master 2 d’Espagnol, Université de La Réunion.